Le Courrier des pays de l'Est
La Doc. française

I.S.B.N.sans
118 pages

p. 96 à 105
doi: en cours

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no 1043 2004/3

 
Colloque L’Europe face à ses « passés douloureux » Centre français de recherche en sciences sociales (Cefres), Prague, 7-9 décembre 2003
 
 
Au-delà des institutions politiques, juridiques et économiques de l’Union, perçoit-on les prémisses d’une identité européenne ? Si oui, sur quel passé commun se fonde-t-elle ?
D’aucuns considèrent que l’Europe n’est pas une invention récente née d’un caprice de politiciens, mais le produit d’une maturation multiséculaire qui remonte aux trois berceaux d’Athènes, Rome et Jérusalem [1] .
C’est dans cette perspective que maints représentants officiels se réfèrent à la mémoire de l’Europe. Ainsi, par exemple, pour l’ancien chancelier allemand Helmut Kohl, c’est « depuis toujours », qu’il s’agisse du Royaume franc de Charlemagne, du Moyen âge symbolisé par Albert le Grand ou encore de l’époque des Lumières, que les points communs entre les peuples européens sont plus marquants que les heurts qui les ont divisés [2]. La multiplication de ces références ne suffit toute-fois pas pour créer une « mémoire européenne » dans laquelle chacun puisse se reconnaître. La représentation cristallisée des discours officiels peut-elle atténuer une réalité faite aussi de désaccords, de conflits et de massacres ?
Comment l’Europe peut-elle faire face et (di)gérer son passé douloureux ?
Telle est la question qui servit de fil rouge tout au long du colloque organisé à Prague par le Cefres, du 7 au 9 décembre 2003. La question est d’une actualité brûlante. Pour s’en convaincre, il suffit de songer au tollé soulevé à Prague, Budapest et Varsovie par l’annonce du projet de Centre du souvenir dédié aux expulsés allemands d’Europe centrale ou encore à l’appel que les présidents polonais, Aleksander Kwasniewski, et allemand, Johannes Rau, ont lancé à l’Union européenne le 29 octobre dernier, afin de surmonter les difficultés liées aux demandes de réparations faites par les Allemands chassés d’Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale [3]. La charge émotionnelle relative à ces « affaires » est telle que, dès l’ouverture du colloque, Georges Mink, alors directeur du Cefres, s’interrogea de la sorte : plutôt que de considérer avec Pierre Bourdieu que « le mort saisit le vif », n’a-t-on pas aujourd’hui l’impression que « le vif saisit le mort » ?
Outre l’organisation magistrale de ces journées, il convient de souligner la richesse et la variété des intervenants : acteurs politiques, diplomates, historiens, politologues, journalistes, non seulement français et tchèques, mais aussi polonais, allemands et slovaques. Sans pouvoir retracer ici l’ensemble des débats, il est utile de mettre l’accent sur certains éléments de réponse – ou à tout le moins de clarification – susceptibles de démêler les blessures, nœuds et autres malentendus qui s’accumulent depuis des décennies en Europe.
Consacrée au retour de la mémoire « traumatique », la première session de ces journées a rappelé combien le passé divise. Dans un exposé sur les relations franco-algériennes, Sylvie Thénault (Institut d’histoire du temps présent, Paris) mit en lumière les différentes manières de gérer le passé conflictuel à Paris et à Alger. Sa réflexion s’articula ensuite autour de trois questions essentielles. Où sont les victimes ? Où sont les bourreaux ? Où sont le bien et le mal ? Vastes interrogations brouillant les repères établis et forçant à nuancer les jugements convenus en la matière. De zones grises, il fut également question dans la communication de Pawel Machcewicz (directeur de l’Institut pour la mémoire nationale à Varsovie). Pour lui, l’analyse du cas de Jedwabne, localité polonaise où furent massacrés 1 600 Juifs en 1941, met en lumière l’ambivalence d’un passé où certains sujets, en l’occurrence polonais, apparaissent à la fois comme victimes et bourreaux. Face à ce type de cicatrices, le travail des historiens ressemble à un miroir dans lequel, peu ou prou, les gens acceptent de se regarder. D’où l’importance d’une pédagogie durable et habile pour vaincre la résistance d’une frange de la population mise à mal par ce rappel historique peu glorieux.
Face à ces divisions, la valorisation d’une politique de « l’oubli » est tentante. Le cas de l’Espagne indique cependant que la stratégie du silence ne constitue pas pour autant la panacée. Comme le rappela Odette Martinez (Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, Nanterre), la rupture du « pacte du silence » instauré dès la fin du franquisme est issue d’un mouvement « venant de loin et d’en bas ».
L’exemple des « caravanes de la mémoire » qui ont sillonné l’Espagne entre 2000 et 2002 pour transmettre la mémoire des « guerillos » et tenter d’établir des passerelles entre communautés déchirées en témoigne. Mais ici encore, force est de constater que le passage d’une mémoire confisquée à une mémoire retrouvée suscite dissonances et divergences. Faut-il d’ailleurs s’en étonner ? Plutôt que de chercher à éviter le dissensus à tout prix, n’est-il pas opportun, à un certain moment, de s’engager dans un travail de mémoire ou plutôt dans un travail des mémoires en présence. L’analyse du cas franco-allemand semble le suggérer.
Comme le souligna Hubert Védrine lors du colloque, la réconciliation franco-allemande n’est certes pas directement transposable à d’autres cas. Elle constitue néanmoins un exemple remarquable pour qui s’intéresse aux relations entre anciens belligérants. Dès 1958, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer décidèrent de mettre fin à l’hostilité d’autrefois. Et bien que leur dialogue ne soit pas exempt d’ambiguïtés et de désaccords, Français et Allemands fondèrent depuis lors leur rapprochement sur la reconnaissance concertée d’un passé commun qui « remplit de fierté, mais aussi de regrets douloureux » [4]. Les autorités des deux Etats mirent systématiquement l’accent sur les interprétations communes du passé.
L’ancien Premier ministre français, Lionel Jospin, résuma la logique enclenchée en décrivant la mémoire comme n’étant pas « une façon de réveiller les anciennes souffrances, mais, sans les oublier, une manière de faire la paix avec le passé » [5].
Une telle démarche impliqua la reconnaissance de l’expérience d’autrui et l’examen critique de son propre vécu. L’ensemble des dirigeants allemands insista sur l’obligation d’assumer les épisodes les plus sombres de leur passé, tandis que côté français, on se refusa à toute lecture manichéenne du passé. En 1962, Charles de Gaulle décrivit les Allemands comme un « grand peuple », rappela aux Français qu’ils avaient eux aussi, « dans certaines circonstances », fait du mal à la population allemande et s’arrêta à Munich devant la Feldherrnhalle érigée à la mémoire des victimes de 1870 et de 1914-1918 [6]. Depuis lors, aucun responsable français ne manqua de rendre hommage aux « morts allemands » tombés au combat [7].
S’il est spécifique, le cas francoallemand n’est toutefois pas unique. Le président de la République fédérale d’Allemagne, Richard von Weizsäcker, et le président de l’ex-Tchécoslo-vaquie, Vaclav Havel, se livrèrent aussi à un examen critique de leur passé national. Le 15 mars 1990, les deux chefs d’Etat témoignèrent de leur responsabilité historique respective. Le président allemand insista sur les « six années d’occupation et d’oppression » imposées par son pays, les « cicatrices douloureuses » et le « profond sentiment de méfiance » qui en découlèrent jusqu’à aujourd’hui. Vaclav Havel se retourna quant à lui sur « les fautes et les péchés de [ses] pères », évoquant ainsi les torts commis par les Tchécoslovaques envers les Allemands des Sudètes expulsés en 1945-1946 [8]. L’objectif est de décloisonner les récits nationaux et d’éviter le développement de mémoires agressives, crispées et exclusives les unes des autres. Il ne s’agit à aucun moment de gommer les événements du passé, mais d’agir sur le ressentiment et la haine qui y sont liés.
Le travail de mémoire tente en réalité de remémorer le passé en oubliant son sens initial (l’inéluctable confrontation entre ennemis héréditaires) et en intégrant un sens nouveau (tel que – dans le cas franco-allemand – la déchirure entre peuples frères).
Cet effort d’intégration ne signifie en aucun cas l’uniformisation parfaite des représentations du passé. Il n’empêche en rien la pluralité des points de vue : il sous-entend, au contraire, l’acceptation de désaccords raisonnables concernant la réalité du passé. Et même dans l’exemple franco-allemand qui peut être considéré comme un cas d’école, la représentation commune du passé conflictuel ne permet pas d’effacer les différences d’approche entre les deux côtés du Rhin. Comme l’indiquèrent en 1999 Gerhard Schröder et Lionel Jospin, des décalages et des « malentendus de mémoire » sub-sisteront « tant que nous resterons les Allemands et les Français, tant que nos identités seront différentes » [9]. Ainsi, la narration du passé qui favorise la transformation des relations entre anciens ennemis se définit moins comme un récit linéaire et lisse que comme un récit « mosaïque ». Cela est concevable dès lors qu’on ne perçoit plus le discours officiel comme une vérité une et définitive, mais comme une tension dynamique entre différentes représentations en perpétuelle évolution [10].
Pour Aleksander Smolar (CNRS, Paris), l’exercice s’avère extrêmement difficile et parfois même périlleux. Car s’il accepte, avec Hannah Arendt, que la politique peut être entendue comme l’art de créer l’avenir, nul ne peut s’étonner du fait qu’elle puisse parfois impliquer le mensonge et la manipulation du passé. Ces propos furent implicitement confirmés par l’ambassadeur de Pologne à Prague, Andrzej Krawczyk, qui rappela que, pendant la période soviétique, « comme les pays frères devaient s’aimer, les communistes polonais et tchécoslovaques avaient fait un marché :
les Tchécoslovaques cessaient de qualifier de fasciste le maréchal Pilsudski (figure polonaise qui combattit les bolcheviks) et nous, nous faisions disparaître les références aux attaques hussites (partisans du réformateur tchèque Jan Hus) contre les Polonais » [11]. La chute du Mur de Berlin favorisa la levée de ce type de tabous. Les commissions mixtes d’historiens se multiplièrent, les langues se délièrent.
Tel est le message qui ressortit de tous les exposés relatifs à l’Allemagne et à l’Europe centrale. Jiri Pesek (Université Charles, Prague) et Wlodzimierz Borodziej (Université de Varsovie) firent respectivement part des avancées et difficultés liées aux travaux de la commission tchéco-allemande et polonoallemande. Piotr Madajczyk (Académie des sciences de Pologne, Varsovie) focalisa son attention sur le rôle de l’Eglise dans le rapprochement germanopolonais, avant que Klaus Wenger (Arte Allemagne) ne souligne l’importance de la société civile et des médias dans la réconciliation francoallemande. Dans le cas des relations polono-ukrainiennes décrites par Andrzej Paczkowski (Académie des sciences de Pologne, Varsovie), l’organisation de séminaires réunissant depuis cinq ans des historiens de chaque nationalité permit d’affronter les sujets les plus brûlants de leur passé conflictuel (à commencer par les massacres perpétrés dans la ville ukrainienne de Volyn en juillet 1943). Ces échanges, aussi âpres furent-ils, activèrent le processus de rapprochement des deux Etats sur le plan officiel. Cela étant, cette démarche et ces avancées historiographiques continuent de susciter moult résistances au sein de la population. L’examen des relations entre la Hongrie et la Slovaquie se centra sur le sort d’une minorité hongroise longtemps stigmatisée en Slovaquie.
Pour Miroslav Kusy (Université Komensky, Bratislava), l’amélioration progressive des droits de cette minorité laisse encore certaines questions en suspens, comme le prouve le fait qu’il n’y ait toujours pas d’ambassadeur de Slovaquie à Budapest.
Oldrich Tuma (Institut d’histoire contemporaine, Prague) dressa le bilan de la gestion du passé communiste en République tchèque, tandis que Anne Bazin (Université Paris 10), Markus Meckel (député au Bundestag) et Adam Krzeminski (éditorialiste, Polityka, Varsovie) commentèrent le projet du Centre dédié aux expulsés. Face aux divergences d’interprétation suscitées par l’idée d’un tel projet (prise en considération d’une mémoire oubliée versus falsification de l’histoire), Anne Bazin s’interrogea sur sa pertinence politique et scientifique. Convaincue de la nécessité d’approfondir les recherches en la matière, elle mit en garde contre le caractère potentiellement contreproductif d’une telle initiative. L’existence du Centre favorisera-t-elle un débat ou l’empêchera-t-elle ? Ne prêtera-t-elle pas d’office à la comparaison et ipso facto à la concurrence entre les victimes ?
Plutôt que de courir le risque d’une « ethnicisation » des mémoires européennes, ne peut-on faire face aux attentes légitimes des expulsés allemands et de leurs descendants en créant des commissions mixtes, des espaces de parole pour favoriser une forme de catharsis, une mise en récit et une reconnaissance publique de leur vécu ?
Autant de questions relayées lors de la discussion finale rassemblant, entre autres, Georges Mink, Christian Lequesne (actuel directeur du Cefres), Muriel Blaive (Cefres, Prague), Jiri Dienstbier (ancien ministre des Affaires étrangères tchèque), Vladimira Dvorakova (Université d’économie, Prague), Peter Janyska (ancien ambassadeur de République tchèque à Paris), Martin Potucek (directeur du Centre des stratégies économiques et sociales, Prague), Joël De Zorzi (ambassadeur de France à Prague) et Ivan Wilhelm (recteur de l’Université Charles, Prague). Dans l’une des dernières interventions du colloque, Muriel Blaive se livra, non sans humour, à la comparaison sémantique des expressions polonaises, tchèques et allemandes correspondant à ce que les francophones nomment la « gestion du passé ». A la grande surprise de la plupart des participants du colloque, la comparaison montra qu’aucun des locuteurs en présence ne parlait vraiment de la même chose...
Au-delà de ce constat cocasse, les réflexions recueillies tout au long du colloque montrent que peu d’acteurs politiques se passent du support qu’ils peuvent puiser dans le passé, mais que ce dernier n’a pas la docilité d’un pur instrument. Elles rappellent que la mémoire n’est pas un donné, mais qu’elle constitue un processus. Ce constat – répété au risque de lasser – met en garde contre le risque inhérent à toute mise en récit publique du passé : se muer en une description figée et politiquement correcte, dénuée de toute épaisseur sociale.
Valérie Rosoux Chercheur qualifié FNRS Université catholique de Louvain taires, 21 décembre 1962, n° 2947, pp. 5-6.
 
Notes de lecture Métamorphose de la Russie – 1994-2004 Georges Sokoloff Fayard, 2003,766 pages
 
 
Qui a lu La Puissance pauvre.
Une histoire de la Russie de 1815 à nos jours (Fayard, 1993,1996) ne pouvait qu’attendre la suite avec impatience. Elle nous est livrée dans ce gros volume de 750 pages qui, s’il se lit comme un roman, passe au crible de l’analyse une période durant laquelle « l’Histoire a été en crue ». Avec cet art consommé qu’a Georges Sokoloff de mêler la petite histoire à la grande, qui imprègne toute son œuvre, de ses ouvrages à ses multiples articles, il nous entraîne dans le récit palpitant de la fin de l’empire soviétique, pronostiquée par certains, mais qui se gardaient bien d’en fixer le terme. On en sort avec le sentiment d’avoir enfin compris tous les tenants et aboutissants de cette période, particulièrement riche en événements. Une petite réserve cependant quant au titre de l’ouvrage. Même s’il est indiscutable que des changements radicaux distinguent la Russie de Brejnev de celle de Poutine, certains traits de la première ne subsistent-ils pas dans la seconde ? C’est là l’objet d’un débat dans lequel l’auteur prend manifestement le parti de la Russie nouvelle, même si l’on trouve encore quelques scories le long du chemin.
L’ouvrage porte sur une vingtaine d’années et ouvre sur 1984.
Clin d’œil à l’historien Andreï Amalrik qui avait écrit, au milieu des années 1970, un essai intitulé L’Union soviétique survivra-t-elle en 1984 ? De fait, cette année-là fut parmi les dernières dans l’existence d’une URSS « authentique », dirigée par un Etat-parti et dotée d’une économie planifiée et centralisée.
Cette année marqua aussi la dernière étape de la difficile et confuse succession de Léonid Brejnev au poste de secrétaire général du PCUS, l’un des signes les plus manifestes de l’état de dégénérescence auquel était arrivé le système soviétique. Le « récit » s’achève à l’automne 2003, à la veille d’élections législatives et présidentielle qui, comme on le prévoyait alors, ont donné carte blanche à Vladimir Poutine et à son équipe.
Ces deux décennies sont donc décrites par le menu dans sept livres (comme l’on parle des livres de l’Enéide), eux-mêmes ventilés en chapitres. Le premier d’entre eux plante le décor en rappelant ce qu’était l’URSS : un immense territoire, à cheval sur deux continents ; une population peu nombreuse eu égard à l’espace, mais qui se compose de multiples ethnies, certaines manifestant une vitalité bien plus grande que les Slaves voués à former les élites dirigeantes ; sa place sur la scène internationale où elle parvient, au prix du bien-être des Russes, à demeurer l’alter ego des Etats-Unis sur le plan militaire et à maintenir son influence sur une partie du monde ; l’hégémonie de quelques-uns, au nom du « pouvoir dirigeant du PCUS », sur toutes les questions relatives à la vie politique, économique et sociale du pays ; son économie où pénuries se conjuguent avec marché noir ; une société largement mutique, mais qui trouve toujours moyen de contourner la règle et semble favorable, selon des sondages analysés après l’éclatement de l’URSS, à un changement de système. Avec le deuxième livre, on entre dans le vif du sujet.
Mikhaïl Gorbatchev qui, depuis quelques années, joue les utilités auprès des « vieillards éphémères qui se succèdent au faîte du pouvoir », est enfin nommé secrétaire général du PCUS en mars 1985. L’auteur, qui a manifestement de la sympathie pour le personnage, en fait le portrait un peu plus loin (chapitre 14), lorsque Boris Eltsine, son principal rival, s’impose sur la scène politique russe. Débute alors l’« heure éblouissante » de Mikhaïl Gorbatchev (mars 1985-novembre 1988). Son élection s’accompagne d’un renouvellement des membres siégeant dans les instances centrales du Parti au profit de partisans d’une réforme du système soviétique, certains étant issus de cette intelligentsia formée à l’occasion du dégel khrouchtchévien et qui réfléchit, dans ses cénacles de Moscou ou de Novosibirsk, aux moyens susceptibles d’y promouvoir le « facteur humain », selon le jargon du moment. Ni pour Mikhaïl Gorbatchev, ni pour son entourage, il ne s’agit alors de mettre à bas le système soviétique, mais l’idée est de le régénérer. Son programme va s’organiser autour de trois termes : accélération, transparence (soit glasnost en russe, que G. Sokoloff traduit par publicité, au sens de publicité des débats, tout en reconnaissant que ce terme est désormais ambigu) et perestroïka (restructuration des systèmes politique et économique). Il va donc s’agir, dans un premier temps, de relancer la croissance grâce à un vigoureux programme d’« investissement en équipements neufs » et à diverses mesures de stimulation de la productivité du travail, dont une campagne drastique contre l’alcoolisme. En outre, si la fin de la compétition militaire avec les Etats-Unis déleste l’économie d’un poids non négligeable, elle marque surtout le renversement d’une politique étrangère qui se coule dans une « nouvelle pensée » (le conflit idéologique entre l’Est et l’Ouest n’a plus lieu d’être), devient plus ouverte sur le dossier du désarmement (un traité est signé en décembre 1987 sur la destruction des missiles à moyenne et courte portées) et se traduit également part le retrait d’Afghanistan de l’Armée rouge, décidé en novembre 1986, mais qui ne débutera que le 15 mai 1988. La glasnost a pris son essor après la décision de M. Gorbatchev, en novembre 1986, de mettre fin à l’assignation à résidence à Gorki (aujourd’hui Nijni-Novgorod) des dissidents soviétiques les plus célèbres, Andreï Sakharov et sa femme, Elena Bonner ; dès lors, les médias, et notamment la presse écrite, s’emparent de tous les sujets de société, jusqu’aux plus tabous, donnant lieu à un appétit d’informations, trop longtemps réfréné, dans l’opinion publique soviétique. La libération de l’expression se traduit néanmoins par des réactions contre le centre moscovite de la part de nations non russes de l’URSS, comme celles des Pays baltes ou du Haut-Karabakh (enclave peuplée d’Arméniens en territoire azerbaïdjanais). Sur le plan économique, la politique d’« accélération » apparaît bien vite insuffisante pour sortir l’économie soviétique de sa léthargie.
Autorisation est alors donnée (été 1986-printemps 1988) aux entreprises de commercer librement entre elles et à certaines (leur nombre augmentera par la suite) d’échanger directement avec l’étranger. Mais, pour M. Gorbatchev, « la réforme économique ne connaîtra pas de réussite tant que la vie politique n’aura pas été démocratisée ».
Ainsi, les dispositions réformatrices en faveur de l’entreprise publique et du secteur privé ne pourront être effectives qu’une fois neutralisées toutes les nuisances produites par la bureaucratie qui paralyse le Parti comme l’Etat et « a étouffé dans l’œuf toutes les tentatives précédentes de réforme économique ».
Une nouvelle période, marquée par des dérapages qui ne sont pas tous contrôlés, s’ouvre en décembre 1988 avec l’annonce à la tribune des Nations unies par celui qui venait d’être élu président du Présidium du Soviet suprême de l’URSS (1er octobre 1988), tout en demeurant secrétaire général du Parti, de la diminution unilatérale des forces du Pacte de Varsovie en Europe, et la reconnaissance par le même du principe universel de la « liberté de choix ». Ce dernier message a été reçu cinq sur cinq à Budapest, Varsovie, Berlin,... où il a été interprété au premier degré, alors que M. Gorbatchev « espérait convertir les Européens de l’Est à son socialisme régénéré ». Mais engagement était pris devant la planète entière et M. Gorbatchev n’était pas de ceux qui renient leurs promesses.
« On a parfois dit que les politiques extérieure et intérieure de Gorbatchev se ressemblaient en ce sens que l’une abandonnait la suprématie mondiale et l’autre le pouvoir absolu ». Sur ce dernier plan, c’est en effet en 1989 que commencent à se rebeller les différentes nations composantes de l’URSS, de la région balte à l’Asie centrale, en passant par le Sud-Caucase, tous mouvements qui seront, de prime abord, réprimés plus ou moins brutalement par les autorités centrales. Par ailleurs la réforme de l’économie se perd dans les élucubrations (parmi elles, le « programme des cinq cents jours », représente le projet le plus abouti), tandis que sa seule évocation suscite les résistances les plus radicales. Ce désordre a des effets bien concrets pour la population : les républiques et régions ne commercent plus entre elles et il faut fournir un justificatif de domicile pour pouvoir faire ses emplettes dans le magasin de son quartier, les pénuries de produits alimentaires rappellent celles du temps de guerre, les entreprises tournent au ralenti faute de pouvoir s’approvisionner. Enfin, si M. Gorbatchev obtient, lors du IIIe Congrès des députés du peuple (12-15 février 1990), à la fois l’abrogation de l’article 6 de la Constitution relatif au rôle dirigeant du Parti communiste et son élection à la présidence de l’URSS, il est attaqué de façon de plus en plus virulente par les conservateurs et par les « libéraux », rangés sous la bannière du très populaire Boris Eltsine, lequel sera élu au suffrage universel le 12 juin 1991 Président de la Fédération de Russie avec un score plus qu’honorable.
Cette élection, le projet du nouveau traité de l’Union qui accorde une large autonomie aux républiques, le discrédit croissant dont souffre dans son pays M. Gorbatchev, symbolisé par les huées qui l’ont accueilli en 1990 sur la Place rouge, lors des cérémonies traditionnelles du 1er mai, convainquent un « quarteron » de communistes purs et durs qu’il est temps d’agir.
Certes, le coup d’Etat qu’ils fomentent contre M. Gorbatchev et qui va échouer (18-20 août 1991) a tous les traits d’une bouffonnerie. Mais cet événement permettra à un certain Boris Eltsine, qui vient d’être élu Président de la Fédération de Russie, d’augmenter sa popularité en se positionnant en sauveur de la démocratie et, surtout, il donne le feu vert aux républiques fédérées qui, les unes après les autres, proclament leur indépendance. Mikhaïl Gorbatchev appelle le PCUS à s’auto-dissoudre et démissionne de son poste de secrétaire général ; les institutions soviétiques sont démantelées, certaines étant « récupérées » par le pouvoir russe. Malgré quelques tentatives ultimes de préserver une union, l’URSS est bel et bien condamnée. Le coup d’envoi du dernier épisode est donné par l’écrasante victoire remportée en Ukraine par le « oui » lors du référendum sur l’indépendance du 1er décembre. On connaît la suite : l’annonce de la fin de l’URSS par les dirigeants russe, ukrainien et biélorusse, la création de la Communauté des Etats indépendants (CEI), la démission de M. Gorbatchev de son poste de Président de l’URSS...
Commence alors une autre épopée, celle de la sortie du communisme pour la Russie.
Dans un long discours prononcé le 28 octobre devant le Parlement, Boris Eltsine annonce les grandes étapes par lesquelles l’économie va devoir passer dans sa transition vers le marché – libération des prix, stabilisation financière, privatisations, ouverture sur l’extérieur –, alors même qu’elle se trouve dans un état déplorable. Les réformes entrent en vigueur le 1er janvier 1992, sous la houlette de Egor Gaïdar, et ont des effets douloureux pour une grande partie de la population ; quant aux entreprises, elles découvrent ce que manque de ressources finan cières veut dire avec pour conséquence une vague d’impayés et de règlements sous forme non monétaire. A partir d’octobre sont lancées les « privatisations de masse » destinées, entre autres, à rendre au peuple une propriété dont il a été spolié par le régime communiste. Composé essentiellement de centristes et d’extrémistes, de gauche ou de droite (les « rouges-bruns »), le Parlement mène la vie dure au gouvernement et au Président, rendant comptables leur politique libérale inspirée par l’Ecole de Chicago des résultats économiques catastrophiques et allant même jusqu’à envisager en mars 1993 de voter la destitution de Boris Eltsine, mais 72 voix manquent à l’appel… Les relations s’enveniment à un point tel que le Président, fort de la confiance que lui ont témoignée les Russes par voie référendaire, décide de dissoudre le Soviet suprême le 21 septembre. C’est l’épreuve de force. L’armée bombarde le bâtiment où sont retranchés les députés. Les partisans des deux camps s’affrontent dans les rues de la capitale. Le sang coule et on déplore cent cinquante morts environ. Dans la foulée, une nouvelle Constitution, dont on dit qu’elle a été taillée sur mesure pour B. Eltsine, est approuvée par les électeurs qui, le même jour, désignent leurs représentants à la Douma d’Etat :
ils sanctionnent sévèrement les réformateurs libéraux et donnent un ticket d’entrée aux ultranationalistes. Cette Chambre ne siègera cependant que deux ans, de nouvelles élections législatives étant prévues pour la fin de 1995. Dans cette perspective, et pour « consolider son pouvoir », Boris Eltsine enjoint à son gouvernement de lancer un programme drastique de stabilisation financière, tandis qu’il entreprend de résoudre la question du séparatisme tchétchène par la force – sur ce dernier point, il a toujours prétendu qu’il s’était laissé entraîner dans la guerre par la promesse faite par les principaux commandants de l’armée qu’elle se résumerait à une « campagne militaire-éclair ». On sait qu’il n’en fut rien : elle durera quelque dix-huit mois et reprendra après une trêve de deux ans et demi, fera de nombreuses victimes, grèvera les finances publiques, ternira l’image internationale de la Russie et celle de ses dirigeants aux yeux de l’opinion publique russe...
Les élections législatives de décembre 1995 s’inscrivent donc dans un contexte difficile pour le pouvoir en place, et sur lequel n’auront que peu d’effets la forte décrue de l’inflation et la stabilisation du taux de change imputables à la politique d’austérité sans concessions menée par le gouvernement depuis le début de l’année. Résultat, « les urnes désignent comme principaux vainqueurs les communistes ».
La santé de Boris Eltsine est de plus en plus précaire, sa popularité « si basse qu’on la dit négative », il craint d’être trahi par son entourage. Il est néanmoins réélu à la présidence de la Russie le 3 juillet 1996, contre le candidat communiste, G. Ziouganov.
Mais la nette dégradation de son état de santé, la lourde opération qu’il doit subir en novembre vont le tenir à l’écart de la réalité du pouvoir pendant plusieurs mois durant lesquels la lutte pour la succession connaîtra quelques temps forts. Ce vide présidentiel se ressent sur la scène internationale où la Russie apparaît inexistante, mais aussi sur le plan intérieur où, malgré l’accord historique signé à Khassavyourt le 31 août, à l’initiative du général Lebed, et prévoyant le retrait des troupes russes du territoire tchétchène, l’ordre est loin de régner dans la région.
Le livre VI, qui s’ouvre sur la visite d’Etat à Moscou en septembre 1997 du président Chirac que l’auteur accompagnait, relate les dernières années de l’ère Eltsine, peut-être plus mouvementées encore que les précédentes. Pour le locataire du Kremlin, il s’agit de mettre en œuvre ce plan de réformes depuis si longtemps annoncé et dont dépend le décollage de l’économie russe, mais pour ce faire il faudrait qu’il se réapproprie les leviers du pouvoir dont une partie est désormais entre les mains des gouverneurs de régions et des oligarques. Cet « introuvable pouvoir de réformer » sera très rudement sanctionné le 17 août 1998 : le rouble est dévalué, les réserves de change sont laminées, le secteur bancaire est à genoux, le pouvoir d’achat de la population recule... Le krach financier signe le glas des libéraux et de leur politique et c’est une personnalité aux convictions opposées, Evguéni Primakov, qui va être nommé au poste de Premier ministre et chargé de redresser la situation. Il s’y emploiera d’ailleurs à merveille : un peu plus de six mois après la catastrophe, les premiers signes d’une reprise se font jour et, surtout, bien des secteurs sont assainis. Il n’en sera pas moins remercié au bout d’un an, Boris Eltsine, malade, cerné par les affaires qui éclaboussent ses proches, de plus en plus contesté par la classe politique ayant adopté pour parade de faire valser ses Premiers ministres.
C’est ainsi qu’un des premiers jours d’août 1999 il sortira de son chapeau un Pétersbourgeois inconnu de tous, Vladimir Poutine.
La suite est encore présente dans tous les esprits : la démission de Boris Eltsine, annoncée dans une allocution télévisée le 31 décembre 1999, après le score tout à fait honorable obtenu aux législatives par le parti du pouvoir, créé pour la circonstance et emmené par V. Poutine. Ce dernier occupera la fonction présidentielle par intérim jusqu’à l’élection de mars 2000 qu’il remporte dès le premier tour. Entre temps, il aura relancé la guerre en Tchétchénie dont le séparatisme « lui rappelle douloureusement la dislocation de l’URSS ». Il bénéficie alors du soutien de la population, traumatisée par une série d’attentats qui font à Moscou et en province, en septembre-octobre 1999, plusieurs centaines de victimes. Cette guerre qui, comme la première, aurait dû être éclair, s’éternise toutefois, dans la plus complète indifférence de la communauté internationale. Aussi, durant le premier mandat de V. Poutine, la Russie retrouve-t-elle une place sur la scène internationale, notamment après le 11 septembre 2001, tandis que son économie renoue avec une croissance forte et, semble-t-il, durable.
Ala veille de la double échéance électorale de décembre 2003 (législatives) et de mars 2004 (présidentielle), la Russie se trouve, pour Georges Sokoloff, à la croisée des chemins, entre la glorification de la dignité nationale et de la discipline patriotique, d’une part, et de l’autre, le redressement national grâce à un développement rapide de l’économie. V. Poutine aurait opté pour la seconde voie, tout en ayant sacrifié de temps à autre au passé. Et l’auteur d’appeler l’Occident, comme il l’a déjà fait maintes fois, à donner sa confiance à l’œuvre entreprise par la Russie.
L’ouvrage s’achève sur l’indispensable chronologie qui, en quelque 60 pages, égrène les très nombreux événements ayant marqué les années 1992-2003.
Elle est accompagnée d’un Who’s Who qui décrit en deux-trois lignes le parcours des différents personnages que l’on a rencontrés dans le livre, de l’évolution présentée sous forme graphique des principaux indicateurs socio-économiques ayant servi de boussoles à G. Sokoloff, ainsi que d’une riche bibliographie dans laquelle on trouve, en français, en anglais et en russe, les références de toutes les publications intéressantes, à un titre ou à un autre, sur la transition en Russie.
On l’aura compris. Il s’agit là d’une somme sans équivalent qui donne toutes les clés permettant de comprendre un pays toujours auréolé de mystère.
Marie-Agnès Crosnier
 
La Russie et son exempire. Reconfiguration géopolitique de l’ancien espace soviétique Yann Breault, Pierre Jolicoeur, Jacques Lévesque Presses de Sciences Po, Paris, 2003,347 pages
 
 
Au départ ce devait être une nouvelle union construite sur le modèle de l’Union européenne.
Plus d’une décennie plus tard, il ne reste rien de cette ambition.
La Communauté des Etats indépendants (CEI) n’est guère autre chose qu’une structure bureaucratique. En revanche, l’espace post-soviétique a connu d’immenses bouleversements. C’est sur cette reconfiguration géopolitique que porte le nouvel ouvrage de Jacques Lévesque, professeur à l’Université du Québec à Montréal, spécialiste réputé de l’URSS et de la Russie.
Avec deux de ses doctorants, Yann Breault et Pierre Jolicoeur, il nous propose une analyse des dynamiques, des forces et des enjeux qui travaillent l’ancienne URSS depuis 1991.
Les auteurs distinguent nettement deux périodes dans les rapports entre la Russie et les nouveaux Etats indépendants qui ont succédé aux républiques soviétiques. La première couvre l’ère Eltsine ; la seconde, les années Poutine. Le début de la décennie quatre-vingt dix est marqué par la montée des forces centrifuges, l’affaiblissement de la Russie et l’émergence d’Etats devenus indépendants sans l’avoir toujours vraiment voulu.
Ces évolutions furent le produit de circonstances historiques inédites et imprévues, mais aussi celui des choix opérés par les dirigeants de la nouvelle Russie.
En 1992, l’objectif principal des « occidentalistes radicaux » au pouvoir à Moscou était d’accomplir le passage le plus rapide possible à l’économie de marché et d’intégrer le « monde civilisé » occidental. Si cette politique a été « désastreuse » sur le plan économique, elle a été « salutaire », selon l’expression des auteurs, pour les anciennes républiques soviétiques. Elle les a préservées d’une violente reprise en mains de l’espace post-sovié-tique. Leur indépendance est désormais un fait acquis que personne ne songe à remettre en cause. En revanche, il est très rapidement apparu que « l’idéalisme et les illusions qui présidèrent au démantèlement consenti des bases territoriales de l’empire russe et soviétique ne pouvaient durer très longtemps. Il est déjà remarquable qu’ils aient pu imprégner aussi fortement la politique intérieure de la nouvelle Russie ». Dès 1993-1994, on assiste à l’émergence d’un courant nationaliste en Russie qui voit d’un très mauvais œil la perte de trois siècles de conquêtes et s’inquiète de l’arrivée dans cet espace de nouveaux compétiteurs : les ennemis d’hier (les Etats-Unis). A partir de ce moment, Moscou va user de divers moyens pour retrouver son influence : manipulation des conflits ethniques, arme énergétique, garantie de sécurité. Avec l’arrivée de V. Poutine au pouvoir en 1999, on assiste à une « remontée considérable de l’influence de la Russie dans tout l’ancien espace soviétique ». Mais ce mouvement n’aurait pas été possible si les voisins de la Russie, du moins certains d’entre eux, n’avaient pas été demandeurs de liens avec Moscou. C’est l’un des intérêts de cet ouvrage que de montrer pour chacun des pays les stratégies mises en œuvre par les élites au pouvoir pour s’accommoder de cette Russie qui peut apporter la sécurité à des Etats souvent trop faibles ou trop fragiles pour y pourvoir seuls, mais aussi pour nouer des relations avec le monde extérieur, que ce soit les voisins immédiats, l’Europe et surtout les Etats-Unis. Et plus encore depuis les attentats du 11 septembre 2001 qui ont placé l’espace post-soviétique en plein cœur de la zone de crise.
La lecture de l’ouvrage fait ressortir un modèle et un contre-modèle. Le modèle est celui du Kazakhstan qui a su préserver, grâce à l’habileté de Noursoultan Nazarbaiev, son autonomie politique, ouvrir ses portes aux investisseurs américains tout en conservant des liens étroits avec la Russie. L’équilibre est fragile, mais il semble résister. Le contre-modèle est celui de la Géorgie, à l’égard de laquelle la Russie a fait montre d’une exceptionnelle « rigidité ». Et le problème le plus complexe à résoudre fut certainement celui de l’Ukraine, dont l’émergence sur la scène internationale est, aux yeux des auteurs, « l’un des événements les plus étonnants du XXe siècle ».
L’espace post-soviétique n’est plus travaillé par les forces centrifuges qui ont entraîné la désintégration de l’URSS. Désormais, les modifications de sa configuration devraient plutôt être le fruit de « changements de régime » ou de la « poursuite ou non de la désoviétisation ». Après les événements intervenus en Géorgie et en Azerbaïdjan en 2003, cette remarque prend tout son sens. Mais la clé des évolutions demeure à Moscou. La Russie se trouve dans une situation paradoxale. D’un côté, elle fait figure de pays « le plus démocratique, le plus prospère et le plus modernisé » de l’ancien espace soviétique. De l’autre, « des ambiguïtés et d’inquiétantes zones d’ombre et d’incertitude » pèsent sur son avenir.
Elles tiennent au tour pris par le régime de V. Poutine qui n’a pas « hésité à s’appuyer sur des forces particulièrement rétrogrades » pour rétablir l’influence de la Russie.
On retrouve dans cet ouvrage les qualités des précédents travaux de Jacques Lévesque : concision et clarté d’exposition d’enjeux complexes, rigueur de l’information et de la démonstration, profondeur de l’analyse. Au total, un instrument de travail indispensable.
Laurent Rucker
 
La société russe en quête d’ordre. Avec Vladimir Poutine ? Gilles Favarel-Garrigues, Kathy Rousselet Ceri / Autrement, Paris, 2004, 114 pages
 
 
Pourquoi Vladimir Poutine recueille-t-il l’assentiment de la majorité des citoyens russes depuis son arrivée au pouvoir en 2000 ? Les manipulations et les intimidations ne suffisent pas à expliquer le succès du Président russe, réélu avec plus de 70 % des suffrages en mars 2004.
Kathy Rousselet et Gilles Favarel-Garrigues, tous deux chercheurs au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences-Po, nous offrent une analyse éclairante des causes profondes de la popularité de V. Poutine. Selon eux, elle est le produit des convergences entre « le projet politique de V. Poutine – la restauration de l’autorité de l’Etat – et de profondes aspirations sociales ».
Dans une première partie, Kathy Rousselet pointe les gigantesques bouleversements que la société russe a connus depuis plus d’une décennie : transformations des valeurs et des statuts sociaux, des modes de vie, accroissement des inégalités, déclin de la Russie sur la scène internationale. Tous ces facteurs ont engendré des sentiments de « vulnérabilité sociale » et d’humiliation qui se sont largement répandus au sein de la société russe. Dans le même temps, les individus qui avaient accumulé du capital social et économique au cours des dernières années du régime soviétique ont pu développer des stratégies d’adaptation aux nouvelles règles du jeu ou plus exactement à l’absence de règles définies. Une classe moyenne, avide de consommation et d’indépendance, émerge.
La force de V. Poutine est d’avoir compris que toutes les couches sociales, pour des raisons différentes voire opposées, aussi bien les laissés pour compte que les élites économiques ou la nouvelle classe moyenne, sont en quête d’ordre et de stabilité. Les uns pour retrouver des repères, les autres pour sécuriser leurs gains. Le terrain est donc propice à un nouveau consensus social.
Dans la seconde partie, Gilles Favarel-Garrigues estime que le Président russe est porteur d’un projet politique – la restauration de l’autorité de Etat – qui peut servir de fondement à la construction de ce consensus social et qu’il dispose des moyens pour y parvenir. L’objectif de V. Poutine serait de mettre un terme aux « modes de contestation des attributs souverains de l’Etat russe », « d’imposer de nouvelles règles du jeu fondées sur le respect, par le plus grand nombre, de normes publiques, formelles et impersonnelles ». Au cours de son premier mandat, il a réalisé la première partie de son programme : maîtriser l’espace politique. Il lui reste à accomplir la seconde partie : bâtir un nouveau contrat social. C’est là que le bât blesse, comme le reconnaissent les auteurs. Pour au moins trois raisons. La première concerne la méthode. L’usage sélectif de la « dictature de la loi », la guerre en Tchétchénie, les attaques contre les médias, la manipulation du jeu politique montrent que V. Poutine n’a pas hésité à recourir à la violence d’Etat pour construire sa légitimité qui demeure de « type soviétique ».
Son but à court terme n’est pas de promouvoir un régime démocratique en Russie. C’est un objectif stratégique mais qui, aux yeux du Président russe, exige la consolidation d’un Etat fort.
L’avenir sera radieux, mais il faudra en passer par la manière forte pour y parvenir. Cette rhétorique a souvent servi en Russie avec les résultats que l’on connaît. La deuxième raison renvoie au fait que si V. Poutine affirme être au service de l’intérêt général, il peut fort bien œuvrer pour des intérêts particuliers, ceux de ses proches à qui il pourrait redistribuer les joyaux de l’économie russe bien mal acquis par les oligarques du temps de Boris Eltsine. Enfin, son projet et ses méthodes se heurtent à de multiples résistances tant de la part des élites régionales ou économiques que de celle de l’administration.
Mais le principal risque pour V. Poutine n’est-il pas que les aspirations contradictoires des groupes sociaux ne deviennent inconciliables ?
Fins connaisseurs de la Russie, Kathy Rousselet et Gilles Favarel-Garrigues ont le souci d’inscrire leur analyse dans la longue durée. Ils montrent que la Russie est plongée depuis les années soixante dans une crise économique qui mine l’autorité politique. Le défi à relever pour V. Poutine est donc d’autant plus aigu. On pourra trouver que les auteurs accordent trop de crédit et de cohérence au projet du Président russe et que les aspects les plus inquiétants de sa politique auraient mérité de plus larges développements. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage, par ses qualités de synthèse, de clarté, par la richesse de l’information et de l’analyse, constitue une référence indispensable à la compréhension de la Russie contemporaine.
Laurent Rucker
 
Centreurope.org, le portail francophone est-ouest
 
 
A l’image de Voila ou d’Alapage, impuissants face à Google et Amazon, l’internet francophone occupe une place modeste sur la toile mondiale. A son échelle, Centreurope.org démontre toutefois qu’un site en français peut s’imposer face à des concurrents anglo-saxons.
Centreurope.org a été créé en janvier 2003 dans le but de servir d’interface entre l’offre et la demande d’informations et de services sur les pays d’Europe centrale et orientale. En dix-huit mois, le site est devenu une référence et son trafic en fait même actuellement l’un des leaders des sites d’affaires français. La recette est simple : un contenu dense et évolutif, accessible gratuitement.
Des conseils pratiques pour les affaires et le tourisme
La partie « Guides culturels et d’affaires » détaille les données à maîtriser pour réussir ses relations d’affaires ou s’expatrier en Europe centrale et orientale. Les potentiels commerciaux sont mis en évidence, tant au niveau de consommateurs encore sous-équipés que d’entreprises contraintes d’acquérir des biens d’équipement et de la technologie occidentale. Loin des clichés négatifs frappant ces pays, on y apprend que les Hongrois possèdent la plus grande proportion de prix Nobel par habitant, que les informaticiens roumains et bulgares figurent parmi les meilleurs au monde, que la Slovaquie est en passe de devenir un pôle international de production automobile ou que Moscou est la capitale où l’on a vendu le plus de Rolls-Royce en 2003. Tout comme le reste du site, cette partie est mise à jour régulièrement, grâce notamment à un suivi minutieux de l’actualité de la région.
Des actualités en temps réel
Centreurope se veut un site au contenu vivant. En premier lieu, la rubrique « actualités » présente chaque semaine les grands événements sociaux et économiques dans six pays. Le site est également quotidiennement alimenté par des communiqués de presse, des annonces de conférences et colloques et des messages postés dans les forums.
Des questions et des réponses fournies par les visiteurs du site eux-mêmes
Les messages les plus variés alimentent les forums depuis la petite-fille d’émigrés polonais recherchant ses racines au producteur de bois letton souhaitant se développer en Belgique, en passant par l’étudiant sollicitant de l’aide pour son mémoire sur la politique européenne de la République tchèque. Et au fur et à mesure que la notoriété de Centreurope.org augmente, les modérateurs sont épaulés par les visiteurs eux-mêmes, qui apportent des réponses aux questions posées et en profitent le cas échéant pour rappeler l’existence de leurs produits et leurs services.
Des centaines de prestataires de services recensés
Ala manière des foires commerciales de Brno ou de Plovdiv réunissant les acteurs majeurs d’un secteur donné, les annuaires de Centreurope.org deviennent un espace où se doivent de figurer les spécialistes de l’Europe centrale et orientale. Réalisée pour les agents économiques intéressés par ces pays mais manquant d’informations et de repères, la sélection de trois cent prestataires de services majeurs pour la région permet de savoir à qui s’adresser pour tout besoin, du voyagiste au transporteur, en passant par l’université ou le cabinet d’avocat.
Une sélection de 1000 sites internet
Choisis pour le contenu gratuit qu’ils offrent, mille sites sont présentés dans des rubriques organisées par pays et thèmes. Si la grande majorité des sites sont anglophones, bien souvent les plus riches sont en français :
Regard sur l’Est, Les Echos de Pologne, Roumanie.com, Europeplusnet… Ce choix de recenser sans obligation de réciprocité toutes les ressources internet de qualité sur les PECO est un gage de son utilité, notamment pour les étudiants et enseignantschercheurs.
Une bibliothèque numérique spécialisée
Une multitude de ressources dédiées aux étudiants et enseignantschercheurs sont mises à leur disposition : sélection de références académiques, adresses d’universités et de centres de recherche, supports de cours en ligne, agenda des colloques et des conférences… Et l’étudiant ou le jeune diplômé peut aussi compter sur Centreurope.org pour l’aider dans sa recherche d’emploi ou de stage.
Décrocher aisément un emploi ou un stage
Contrairement à des idées reçues, les opportunités d’emplois et de stages en Europe de l’Est sont nombreuses et attractives pour les jeunes diplômés des pays francophones, notamment pour ceux ayant une spécialité liée au monde de l’entreprise. Encore faut-il savoir qui contacter et comment le faire. En plus d’une rubrique d’annonces de plus en plus fournie, l’espace d’emplois et de stages de Centreurope.org présente des pages de conseils, ainsi que des liens vers des dizaines de sites de stages et d’emplois.
David Chelly
 
NOTES
 
[(1)] Voir par exemple Charles-Olivier Carbonell, « Les Européens forment un être historique », Le Monde, 1er février 2000.
[(2)] Helmut Kohl à Paris le 22 janvier 1988. Discours prononcé à l’occasion du 25e anniversaire du Traité sur la coopération franco-allemande, Documents, n° 5,1988, p. 7.
[(3)] Voir Alexandra Laignel-Lavastine, « Les mémoires blessées de l’Europe », Le Monde, 27 décembre 2003.
[(4)] Heinrich Luebke, le 4 septembre 1962, Notes et Etudes documen-
[(5)] Discours prononcé lors du colloque « Mémoire et identité » des 24 et 25 septembre 1999 à Genshagen.
[(6)] Notes et Etudes documentaires, 21 décembre 1962, n° 2947, p. 7.
[(7)] Voir par exemple François Mitterrand, Réflexions sur la politique extérieure de la France, Paris, Fayard, 1986, p. 173.
[(8)] Richard von Weizsäcker et Vaclav Havel, « Echange pragois sur la culpabilité », Esprit, n° 162, juin 1990, pp. 5-8.
[(9)] Déclaration du 25 septembre 1999.
[(10)] Sur les limites d’un tel processus, voir Valérie Rosoux, Les usages de la mémoire dans les relations internationales, Bruxelles, Bruylant, 2001.
[(11)] Cité par Véronique Soulé, « La mémoire minée de l’Europe élargie », Libération, 2 janvier 2004.
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Heinrich Luebke, le 4 septembre 1962, Notes et Etudes docu...
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Discours prononcé lors du colloque « Mémoire et identité » ...
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[(6)]
Notes et Etudes documentaires, 21 décembre 1962, n° 2947, ...
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Voir par exemple François Mitterrand, Réflexions sur la po...
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