2004
Le Courrier des Pays de l’Est
Entendu et lu
Colloque L’Europe face à ses
« passés douloureux »
Centre français de recherche
en sciences sociales (Cefres),
Prague, 7-9 décembre 2003
Au-delà des institutions politiques, juridiques et économiques de l’Union, perçoit-on
les prémisses d’une identité
européenne ? Si oui, sur quel
passé commun se fonde-t-elle ?
D’aucuns considèrent que
l’Europe n’est pas une invention
récente née d’un caprice de politiciens, mais le produit d’une
maturation multiséculaire qui
remonte aux trois berceaux
d’Athènes, Rome et Jérusalem
[1]
.
C’est dans cette perspective que
maints représentants officiels se
réfèrent à la mémoire de
l’Europe. Ainsi, par exemple,
pour l’ancien chancelier allemand Helmut Kohl, c’est
« depuis toujours », qu’il s’agisse
du Royaume franc de
Charlemagne, du Moyen âge
symbolisé par Albert le Grand ou
encore de l’époque des Lumières,
que les points communs entre les
peuples européens sont plus
marquants que les heurts qui les
ont divisés
[2]. La multiplication
de ces références ne suffit toute-fois pas pour créer une « mémoire
européenne » dans laquelle chacun
puisse se reconnaître. La représentation cristallisée des discours
officiels peut-elle atténuer une
réalité faite aussi de désaccords,
de conflits et de massacres ?
Comment l’Europe peut-elle
faire face et (di)gérer son passé
douloureux ?
Telle est la question qui servit de
fil rouge tout au long du
colloque organisé à Prague par le
Cefres, du 7 au 9 décembre
2003. La question est d’une
actualité brûlante. Pour s’en
convaincre, il suffit de songer au
tollé soulevé à Prague, Budapest
et Varsovie par l’annonce du
projet de Centre du souvenir
dédié aux expulsés allemands
d’Europe centrale ou encore à
l’appel que les présidents polonais, Aleksander Kwasniewski,
et allemand, Johannes Rau, ont
lancé à l’Union européenne le
29 octobre dernier, afin de
surmonter les difficultés liées
aux demandes de réparations
faites par les Allemands chassés
d’Europe à la fin de la Seconde
Guerre mondiale
[3]. La charge
émotionnelle relative à ces
« affaires » est telle que, dès
l’ouverture du colloque, Georges
Mink, alors directeur du Cefres,
s’interrogea de la sorte : plutôt
que de considérer avec Pierre
Bourdieu que « le mort saisit le
vif », n’a-t-on pas aujourd’hui
l’impression que « le vif saisit le
mort » ?
Outre l’organisation magistrale
de ces journées, il convient de
souligner la richesse et la variété
des intervenants : acteurs politiques, diplomates, historiens,
politologues, journalistes, non
seulement français et tchèques,
mais aussi polonais, allemands et
slovaques. Sans pouvoir retracer
ici l’ensemble des débats, il est
utile de mettre l’accent sur
certains éléments de réponse – ou
à tout le moins de clarification –
susceptibles de démêler les
blessures, nœuds et autres
malentendus qui s’accumulent
depuis des décennies en Europe.
Consacrée au retour de la
mémoire « traumatique », la
première session de ces journées
a rappelé combien le passé
divise. Dans un exposé sur les
relations franco-algériennes,
Sylvie Thénault (Institut d’histoire du temps présent, Paris)
mit en lumière les différentes
manières de gérer le passé
conflictuel à Paris et à Alger. Sa
réflexion s’articula ensuite
autour de trois questions essentielles. Où sont les victimes ? Où
sont les bourreaux ? Où sont le
bien et le mal ? Vastes interrogations brouillant les repères établis et forçant à nuancer les
jugements convenus en la
matière. De zones grises, il fut
également question dans la
communication de Pawel
Machcewicz (directeur de
l’Institut pour la mémoire nationale à Varsovie). Pour lui, l’analyse du cas de Jedwabne, localité
polonaise où furent massacrés
1 600 Juifs en 1941, met en
lumière l’ambivalence d’un
passé où certains sujets, en
l’occurrence polonais, apparaissent à la fois comme victimes et
bourreaux. Face à ce type de
cicatrices, le travail des historiens ressemble à un miroir dans
lequel, peu ou prou, les gens
acceptent de se regarder. D’où
l’importance d’une pédagogie
durable et habile pour vaincre la
résistance d’une frange de la
population mise à mal par ce
rappel historique peu glorieux.
Face à ces divisions, la valorisation d’une politique de « l’oubli »
est tentante. Le cas de l’Espagne
indique cependant que la stratégie
du silence ne constitue pas pour
autant la panacée. Comme le
rappela Odette Martinez (Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, Nanterre),
la rupture du « pacte du silence »
instauré dès la fin du franquisme
est issue d’un mouvement
« venant de loin et d’en bas ».
L’exemple des « caravanes de la
mémoire » qui ont sillonné
l’Espagne entre 2000 et 2002
pour transmettre la mémoire des
« guerillos » et tenter d’établir des
passerelles entre communautés
déchirées en témoigne. Mais ici
encore, force est de constater
que le passage d’une mémoire
confisquée à une mémoire
retrouvée suscite dissonances et
divergences. Faut-il d’ailleurs
s’en étonner ? Plutôt que de
chercher à éviter le dissensus à
tout prix, n’est-il pas opportun, à
un certain moment, de s’engager
dans un travail de mémoire ou
plutôt dans un travail des
mémoires en présence. L’analyse du cas franco-allemand
semble le suggérer.
Comme le souligna Hubert
Védrine lors du colloque, la
réconciliation franco-allemande
n’est certes pas directement
transposable à d’autres cas. Elle
constitue néanmoins un exemple
remarquable pour qui s’intéresse
aux relations entre anciens belligérants. Dès 1958, Charles de
Gaulle et Konrad Adenauer décidèrent de mettre fin à l’hostilité
d’autrefois. Et bien que leur
dialogue ne soit pas exempt
d’ambiguïtés et de désaccords,
Français et Allemands fondèrent
depuis lors leur rapprochement
sur la reconnaissance concertée
d’un passé commun qui « remplit
de fierté, mais aussi de regrets
douloureux »
[4]. Les autorités des
deux Etats mirent systématiquement l’accent sur les interprétations communes du passé.
L’ancien Premier ministre
français, Lionel Jospin, résuma
la logique enclenchée en décrivant la mémoire comme n’étant
pas « une façon de réveiller les
anciennes souffrances, mais,
sans les oublier, une manière de
faire la paix avec le passé »
[5].
Une telle démarche impliqua la
reconnaissance de l’expérience
d’autrui et l’examen critique de
son propre vécu. L’ensemble des
dirigeants allemands insista sur
l’obligation d’assumer les épisodes les plus sombres de leur
passé, tandis que côté français,
on se refusa à toute lecture manichéenne du passé. En 1962,
Charles de Gaulle décrivit les
Allemands comme un « grand
peuple », rappela aux Français
qu’ils avaient eux aussi, « dans
certaines circonstances », fait du
mal à la population allemande et
s’arrêta à Munich devant la
Feldherrnhalle érigée à la
mémoire des victimes de 1870 et
de 1914-1918
[6]. Depuis lors,
aucun responsable français ne
manqua de rendre hommage aux
« morts allemands » tombés au
combat
[7].
S’il est spécifique, le cas francoallemand n’est toutefois pas
unique. Le président de la
République fédérale d’Allemagne,
Richard von Weizsäcker, et le
président de l’ex-Tchécoslo-vaquie, Vaclav Havel, se livrèrent
aussi à un examen critique de
leur passé national. Le 15 mars
1990, les deux chefs d’Etat
témoignèrent de leur responsabilité historique respective. Le président allemand insista sur les
« six années d’occupation et
d’oppression » imposées par son
pays, les « cicatrices douloureuses » et le « profond sentiment
de méfiance » qui en découlèrent
jusqu’à aujourd’hui. Vaclav
Havel se retourna quant à lui sur
« les fautes et les péchés de [ses]
pères », évoquant ainsi les torts
commis par les Tchécoslovaques
envers les Allemands des
Sudètes expulsés en 1945-1946
[8]. L’objectif est de décloisonner les récits nationaux et
d’éviter le développement de
mémoires agressives, crispées et
exclusives les unes des autres. Il
ne s’agit à aucun moment de
gommer les événements du
passé, mais d’agir sur le ressentiment et la haine qui y sont liés.
Le travail de mémoire tente en
réalité de remémorer le passé en
oubliant son sens initial (l’inéluctable confrontation entre ennemis héréditaires) et en intégrant
un sens nouveau (tel que – dans
le cas franco-allemand – la
déchirure entre peuples frères).
Cet effort d’intégration ne signifie en aucun cas l’uniformisation
parfaite des représentations du
passé. Il n’empêche en rien la
pluralité des points de vue : il
sous-entend, au contraire, l’acceptation de désaccords raisonnables concernant la réalité du
passé. Et même dans l’exemple
franco-allemand qui peut être
considéré comme un cas d’école,
la représentation commune du
passé conflictuel ne permet pas
d’effacer les différences d’approche entre les deux côtés du
Rhin. Comme l’indiquèrent en
1999 Gerhard Schröder et Lionel
Jospin, des décalages et des
« malentendus de mémoire » sub-sisteront « tant que nous resterons les Allemands et les
Français, tant que nos identités
seront différentes »
[9]. Ainsi, la
narration du passé qui favorise la
transformation des relations
entre anciens ennemis se définit
moins comme un récit linéaire et
lisse que comme un récit
« mosaïque ». Cela est concevable
dès lors qu’on ne perçoit plus le
discours officiel comme une
vérité une et définitive, mais
comme une tension dynamique
entre différentes représentations
en perpétuelle évolution
[10].
Pour Aleksander Smolar (CNRS,
Paris), l’exercice s’avère extrêmement difficile et parfois
même périlleux. Car s’il accepte,
avec Hannah Arendt, que la politique peut être entendue comme
l’art de créer l’avenir, nul ne
peut s’étonner du fait qu’elle
puisse parfois impliquer le
mensonge et la manipulation du
passé. Ces propos furent implicitement confirmés par l’ambassadeur de Pologne à Prague,
Andrzej Krawczyk, qui rappela
que, pendant la période soviétique, « comme les pays frères
devaient s’aimer, les communistes polonais et tchécoslovaques avaient fait un marché :
les Tchécoslovaques cessaient de
qualifier de fasciste le maréchal
Pilsudski (figure polonaise qui
combattit les bolcheviks) et
nous, nous faisions disparaître
les références aux attaques
hussites (partisans du réformateur tchèque Jan Hus) contre les
Polonais »
[11]. La chute du Mur de
Berlin favorisa la levée de ce
type de tabous. Les commissions
mixtes d’historiens se multiplièrent, les langues se délièrent.
Tel est le message qui ressortit
de tous les exposés relatifs à
l’Allemagne et à l’Europe centrale. Jiri Pesek (Université
Charles, Prague) et Wlodzimierz
Borodziej (Université de
Varsovie) firent respectivement
part des avancées et difficultés
liées aux travaux de la commission tchéco-allemande et polonoallemande. Piotr Madajczyk
(Académie des sciences de
Pologne, Varsovie) focalisa son
attention sur le rôle de l’Eglise
dans le rapprochement germanopolonais, avant que Klaus
Wenger (Arte Allemagne) ne
souligne l’importance de la
société civile et des médias dans
la réconciliation francoallemande. Dans le cas des relations
polono-ukrainiennes décrites par
Andrzej Paczkowski (Académie
des sciences de Pologne,
Varsovie), l’organisation de
séminaires réunissant depuis
cinq ans des historiens de chaque
nationalité permit d’affronter les
sujets les plus brûlants de leur
passé conflictuel (à commencer
par les massacres perpétrés dans
la ville ukrainienne de Volyn en
juillet 1943). Ces échanges,
aussi âpres furent-ils, activèrent
le processus de rapprochement
des deux Etats sur le plan officiel. Cela étant, cette démarche
et ces avancées historiographiques continuent de susciter
moult résistances au sein de la
population. L’examen des relations entre la Hongrie et la
Slovaquie se centra sur le sort
d’une minorité hongroise longtemps stigmatisée en Slovaquie.
Pour Miroslav Kusy (Université
Komensky, Bratislava), l’amélioration progressive des droits
de cette minorité laisse encore
certaines questions en suspens,
comme le prouve le fait qu’il n’y
ait toujours pas d’ambassadeur
de Slovaquie à Budapest.
Oldrich Tuma (Institut d’histoire
contemporaine, Prague) dressa le
bilan de la gestion du passé communiste en République tchèque,
tandis que Anne Bazin (Université Paris 10), Markus Meckel
(député au Bundestag) et Adam
Krzeminski (éditorialiste, Polityka, Varsovie) commentèrent le
projet du Centre dédié aux
expulsés. Face aux divergences
d’interprétation suscitées par
l’idée d’un tel projet (prise en
considération d’une mémoire
oubliée versus falsification de
l’histoire), Anne Bazin s’interrogea sur sa pertinence politique
et scientifique. Convaincue de la
nécessité d’approfondir les
recherches en la matière, elle mit
en garde contre le caractère
potentiellement contreproductif
d’une telle initiative. L’existence
du Centre favorisera-t-elle un
débat ou l’empêchera-t-elle ? Ne
prêtera-t-elle pas d’office à la
comparaison et ipso facto à la
concurrence entre les victimes ?
Plutôt que de courir le risque
d’une « ethnicisation » des
mémoires européennes, ne peut-on faire face aux attentes légitimes des expulsés allemands et
de leurs descendants en créant
des commissions mixtes, des
espaces de parole pour favoriser
une forme de catharsis, une mise
en récit et une reconnaissance
publique de leur vécu ?
Autant de questions relayées lors
de la discussion finale rassemblant, entre autres, Georges
Mink, Christian Lequesne (actuel
directeur du Cefres), Muriel
Blaive (Cefres, Prague), Jiri
Dienstbier (ancien ministre des
Affaires étrangères tchèque),
Vladimira Dvorakova (Université
d’économie, Prague), Peter
Janyska (ancien ambassadeur de
République tchèque à Paris),
Martin Potucek (directeur du
Centre des stratégies économiques et sociales, Prague), Joël
De Zorzi (ambassadeur de
France à Prague) et Ivan
Wilhelm (recteur de l’Université
Charles, Prague). Dans l’une des
dernières interventions du
colloque, Muriel Blaive se livra,
non sans humour, à la comparaison sémantique des expressions
polonaises, tchèques et allemandes
correspondant à ce que les francophones nomment la « gestion
du passé ». A la grande surprise
de la plupart des participants du
colloque, la comparaison montra
qu’aucun des locuteurs en
présence ne parlait vraiment de
la même chose...
Au-delà de ce constat cocasse,
les réflexions recueillies tout au
long du colloque montrent que
peu d’acteurs politiques se passent
du support qu’ils peuvent puiser
dans le passé, mais que ce dernier
n’a pas la docilité d’un pur
instrument. Elles rappellent que
la mémoire n’est pas un donné,
mais qu’elle constitue un processus. Ce constat – répété au risque
de lasser – met en garde contre le
risque inhérent à toute mise en
récit publique du passé : se muer
en une description figée et politiquement correcte, dénuée de
toute épaisseur sociale.
Valérie Rosoux
Chercheur qualifié FNRS
Université catholique de Louvain
taires, 21 décembre 1962, n° 2947,
pp. 5-6.
Notes de lecture Métamorphose de la
Russie – 1994-2004 Georges Sokoloff
Fayard, 2003,766 pages
Qui a lu La Puissance pauvre.
Une histoire de la Russie de
1815 à nos jours (Fayard,
1993,1996) ne pouvait qu’attendre
la suite avec impatience. Elle
nous est livrée dans ce gros
volume de 750 pages qui, s’il se
lit comme un roman, passe au
crible de l’analyse une période
durant laquelle « l’Histoire a été
en crue ». Avec cet art consommé
qu’a Georges Sokoloff de mêler
la petite histoire à la grande, qui
imprègne toute son œuvre, de
ses ouvrages à ses multiples
articles, il nous entraîne dans le
récit palpitant de la fin de
l’empire soviétique, pronostiquée par certains, mais qui se
gardaient bien d’en fixer le
terme. On en sort avec le sentiment d’avoir enfin compris tous
les tenants et aboutissants de
cette période, particulièrement
riche en événements. Une petite
réserve cependant quant au titre
de l’ouvrage. Même s’il est
indiscutable que des changements radicaux distinguent la
Russie de Brejnev de celle de
Poutine, certains traits de la première ne subsistent-ils pas dans
la seconde ? C’est là l’objet
d’un débat dans lequel l’auteur
prend manifestement le parti de
la Russie nouvelle, même si l’on
trouve encore quelques scories le
long du chemin.
L’ouvrage porte sur une vingtaine d’années et ouvre sur 1984.
Clin d’œil à l’historien Andreï
Amalrik qui avait écrit, au
milieu des années 1970, un essai
intitulé L’Union soviétique
survivra-t-elle en 1984 ? De fait,
cette année-là fut parmi les
dernières dans l’existence d’une
URSS « authentique », dirigée par
un Etat-parti et dotée d’une économie planifiée et centralisée.
Cette année marqua aussi la
dernière étape de la difficile et
confuse succession de Léonid
Brejnev au poste de secrétaire
général du PCUS, l’un des
signes les plus manifestes de
l’état de dégénérescence auquel
était arrivé le système soviétique. Le « récit » s’achève à
l’automne 2003, à la veille
d’élections législatives et présidentielle qui, comme on le
prévoyait alors, ont donné carte
blanche à Vladimir Poutine et à
son équipe.
Ces deux décennies sont donc
décrites par le menu dans sept
livres (comme l’on parle des
livres de l’Enéide), eux-mêmes
ventilés en chapitres. Le premier
d’entre eux plante le décor en
rappelant ce qu’était l’URSS : un
immense territoire, à cheval sur
deux continents ; une population
peu nombreuse eu égard à
l’espace, mais qui se compose de
multiples ethnies, certaines
manifestant une vitalité bien plus
grande que les Slaves voués à
former les élites dirigeantes ; sa
place sur la scène internationale
où elle parvient, au prix du bien-être des Russes, à demeurer
l’alter ego des Etats-Unis sur le
plan militaire et à maintenir son
influence sur une partie du
monde ; l’hégémonie de quelques-uns, au nom du « pouvoir dirigeant du PCUS », sur toutes les
questions relatives à la vie politique, économique et sociale du
pays ; son économie où pénuries
se conjuguent avec marché noir ;
une société largement mutique,
mais qui trouve toujours moyen
de contourner la règle et semble
favorable, selon des sondages
analysés après l’éclatement de
l’URSS, à un changement de
système. Avec le deuxième livre,
on entre dans le vif du sujet.
Mikhaïl Gorbatchev qui, depuis
quelques années, joue les utilités
auprès des « vieillards éphémères
qui se succèdent au faîte du
pouvoir », est enfin nommé
secrétaire général du PCUS en
mars 1985. L’auteur, qui a manifestement de la sympathie pour
le personnage, en fait le portrait
un peu plus loin (chapitre 14),
lorsque Boris Eltsine, son principal rival, s’impose sur la scène
politique russe. Débute alors
l’« heure éblouissante » de Mikhaïl
Gorbatchev (mars 1985-novembre
1988). Son élection s’accompagne
d’un renouvellement des membres
siégeant dans les instances
centrales du Parti au profit de
partisans d’une réforme du
système soviétique, certains
étant issus de cette intelligentsia
formée à l’occasion du dégel
khrouchtchévien et qui réfléchit,
dans ses cénacles de Moscou ou
de Novosibirsk, aux moyens
susceptibles d’y promouvoir le
« facteur humain », selon le jargon
du moment. Ni pour Mikhaïl
Gorbatchev, ni pour son entourage, il ne s’agit alors de mettre à
bas le système soviétique, mais
l’idée est de le régénérer. Son
programme va s’organiser autour
de trois termes : accélération,
transparence (soit glasnost en
russe, que G. Sokoloff traduit par
publicité, au sens de publicité
des débats, tout en reconnaissant
que ce terme est désormais
ambigu) et perestroïka (restructuration des systèmes politique et
économique). Il va donc s’agir,
dans un premier temps, de
relancer la croissance grâce à un
vigoureux programme d’« investissement en équipements neufs »
et à diverses mesures de stimulation de la productivité du travail,
dont une campagne drastique
contre l’alcoolisme. En outre, si
la fin de la compétition militaire
avec les Etats-Unis déleste l’économie d’un poids non négligeable,
elle marque surtout le renversement d’une politique étrangère
qui se coule dans une « nouvelle
pensée » (le conflit idéologique
entre l’Est et l’Ouest n’a plus
lieu d’être), devient plus ouverte
sur le dossier du désarmement
(un traité est signé en décembre
1987 sur la destruction des
missiles à moyenne et courte
portées) et se traduit également
part le retrait d’Afghanistan de
l’Armée rouge, décidé en
novembre 1986, mais qui ne
débutera que le 15 mai 1988. La
glasnost a pris son essor après la
décision de M. Gorbatchev, en
novembre 1986, de mettre fin à
l’assignation à résidence à Gorki
(aujourd’hui Nijni-Novgorod)
des dissidents soviétiques les
plus célèbres, Andreï Sakharov
et sa femme, Elena Bonner ; dès
lors, les médias, et notamment la
presse écrite, s’emparent de tous
les sujets de société, jusqu’aux
plus tabous, donnant lieu à un
appétit d’informations, trop
longtemps réfréné, dans l’opinion publique soviétique. La
libération de l’expression se
traduit néanmoins par des réactions contre le centre moscovite
de la part de nations non russes
de l’URSS, comme celles des
Pays baltes ou du Haut-Karabakh (enclave peuplée
d’Arméniens en territoire azerbaïdjanais). Sur le plan économique, la politique d’« accélération » apparaît bien vite insuffisante pour sortir l’économie
soviétique de sa léthargie.
Autorisation est alors donnée
(été 1986-printemps 1988) aux
entreprises de commercer librement entre elles et à certaines
(leur nombre augmentera par la
suite) d’échanger directement
avec l’étranger. Mais, pour
M. Gorbatchev, « la réforme économique ne connaîtra pas de
réussite tant que la vie politique
n’aura pas été démocratisée ».
Ainsi, les dispositions réformatrices en faveur de l’entreprise
publique et du secteur privé ne
pourront être effectives qu’une
fois neutralisées toutes les
nuisances produites par la
bureaucratie qui paralyse le Parti
comme l’Etat et « a étouffé dans
l’œuf toutes les tentatives précédentes de réforme économique ».
Une nouvelle période, marquée
par des dérapages qui ne sont pas
tous contrôlés, s’ouvre en
décembre 1988 avec l’annonce à
la tribune des Nations unies par
celui qui venait d’être élu président du Présidium du Soviet
suprême de l’URSS (1er octobre
1988), tout en demeurant secrétaire général du Parti, de la diminution unilatérale des forces du
Pacte de Varsovie en Europe, et
la reconnaissance par le même
du principe universel de la
« liberté de choix ». Ce dernier
message a été reçu cinq sur cinq
à Budapest, Varsovie, Berlin,...
où il a été interprété au premier
degré, alors que M. Gorbatchev
« espérait convertir les Européens de l’Est à son socialisme
régénéré ». Mais engagement était
pris devant la planète entière et
M. Gorbatchev n’était pas de
ceux qui renient leurs promesses.
« On a parfois dit que les politiques extérieure et intérieure de
Gorbatchev se ressemblaient en
ce sens que l’une abandonnait la
suprématie mondiale et l’autre le
pouvoir absolu ». Sur ce dernier
plan, c’est en effet en 1989 que
commencent à se rebeller les
différentes nations composantes
de l’URSS, de la région balte à
l’Asie centrale, en passant par le
Sud-Caucase, tous mouvements
qui seront, de prime abord, réprimés plus ou moins brutalement
par les autorités centrales. Par
ailleurs la réforme de l’économie
se perd dans les élucubrations
(parmi elles, le « programme des
cinq cents jours », représente le
projet le plus abouti), tandis que
sa seule évocation suscite les
résistances les plus radicales. Ce
désordre a des effets bien
concrets pour la population : les
républiques et régions ne
commercent plus entre elles et il
faut fournir un justificatif de
domicile pour pouvoir faire ses
emplettes dans le magasin de son
quartier, les pénuries de produits
alimentaires rappellent celles du
temps de guerre, les entreprises
tournent au ralenti faute de
pouvoir s’approvisionner. Enfin,
si M. Gorbatchev obtient, lors du
IIIe Congrès des députés du
peuple (12-15 février 1990), à la
fois l’abrogation de l’article 6 de
la Constitution relatif au rôle
dirigeant du Parti communiste et
son élection à la présidence de
l’URSS, il est attaqué de façon
de plus en plus virulente par les
conservateurs et par les « libéraux », rangés sous la bannière du
très populaire Boris Eltsine,
lequel sera élu au suffrage universel le 12 juin 1991 Président
de la Fédération de Russie avec
un score plus qu’honorable.
Cette élection, le projet du
nouveau traité de l’Union qui
accorde une large autonomie aux
républiques, le discrédit croissant dont souffre dans son pays
M. Gorbatchev, symbolisé par
les huées qui l’ont accueilli en
1990 sur la Place rouge, lors des
cérémonies traditionnelles du
1er mai, convainquent un « quarteron » de communistes purs et
durs qu’il est temps d’agir.
Certes, le coup d’Etat qu’ils
fomentent contre M. Gorbatchev
et qui va échouer (18-20 août
1991) a tous les traits d’une
bouffonnerie. Mais cet événement permettra à un certain
Boris Eltsine, qui vient d’être élu
Président de la Fédération de
Russie, d’augmenter sa popularité en se positionnant en
sauveur de la démocratie et,
surtout, il donne le feu vert aux
républiques fédérées qui, les
unes après les autres, proclament
leur indépendance. Mikhaïl
Gorbatchev appelle le PCUS à
s’auto-dissoudre et démissionne
de son poste de secrétaire général ; les institutions soviétiques
sont démantelées, certaines étant
« récupérées » par le pouvoir
russe. Malgré quelques tentatives ultimes de préserver une
union, l’URSS est bel et bien
condamnée. Le coup d’envoi du
dernier épisode est donné par
l’écrasante victoire remportée en
Ukraine par le « oui » lors du
référendum sur l’indépendance
du 1er décembre. On connaît la
suite : l’annonce de la fin de
l’URSS par les dirigeants russe,
ukrainien et biélorusse, la création de la Communauté des Etats
indépendants (CEI), la démission de M. Gorbatchev de son
poste de Président de l’URSS...
Commence alors une autre
épopée, celle de la sortie du
communisme pour la Russie.
Dans un long discours prononcé
le 28 octobre devant le Parlement,
Boris Eltsine annonce les
grandes étapes par lesquelles
l’économie va devoir passer
dans sa transition vers le marché
– libération des prix, stabilisation financière, privatisations,
ouverture sur l’extérieur –, alors
même qu’elle se trouve dans un
état déplorable. Les réformes
entrent en vigueur le 1er janvier
1992, sous la houlette de Egor
Gaïdar, et ont des effets douloureux pour une grande partie de la
population ; quant aux entreprises, elles découvrent ce que
manque de ressources finan cières veut dire avec pour conséquence une vague d’impayés et
de règlements sous forme non
monétaire. A partir d’octobre
sont lancées les « privatisations de
masse » destinées, entre autres, à
rendre au peuple une propriété
dont il a été spolié par le régime
communiste. Composé essentiellement de centristes et d’extrémistes, de gauche ou de droite
(les « rouges-bruns »), le Parlement
mène la vie dure au gouvernement et au Président, rendant
comptables leur politique libérale inspirée par l’Ecole de
Chicago des résultats économiques catastrophiques et allant
même jusqu’à envisager en mars
1993 de voter la destitution de
Boris Eltsine, mais 72 voix manquent à l’appel… Les relations
s’enveniment à un point tel que
le Président, fort de la confiance
que lui ont témoignée les Russes
par voie référendaire, décide de
dissoudre le Soviet suprême le
21 septembre. C’est l’épreuve de
force. L’armée bombarde le bâtiment où sont retranchés les
députés. Les partisans des deux
camps s’affrontent dans les rues
de la capitale. Le sang coule et
on déplore cent cinquante morts
environ. Dans la foulée, une
nouvelle Constitution, dont on
dit qu’elle a été taillée sur
mesure pour B. Eltsine, est
approuvée par les électeurs qui,
le même jour, désignent leurs
représentants à la Douma d’Etat :
ils sanctionnent sévèrement les
réformateurs libéraux et donnent
un ticket d’entrée aux ultranationalistes. Cette Chambre ne
siègera cependant que deux ans,
de nouvelles élections législatives étant prévues pour la fin de
1995. Dans cette perspective, et
pour « consolider son pouvoir »,
Boris Eltsine enjoint à son
gouvernement de lancer un
programme drastique de stabilisation financière, tandis qu’il
entreprend de résoudre la
question du séparatisme tchétchène par la force – sur ce
dernier point, il a toujours
prétendu qu’il s’était laissé
entraîner dans la guerre par la
promesse faite par les principaux
commandants de l’armée qu’elle
se résumerait à une « campagne
militaire-éclair ». On sait qu’il
n’en fut rien : elle durera
quelque dix-huit mois et reprendra après une trêve de deux ans
et demi, fera de nombreuses
victimes, grèvera les finances
publiques, ternira l’image internationale de la Russie et celle de
ses dirigeants aux yeux de l’opinion publique russe...
Les élections législatives de
décembre 1995 s’inscrivent donc
dans un contexte difficile pour le
pouvoir en place, et sur lequel
n’auront que peu d’effets la forte
décrue de l’inflation et la stabilisation du taux de change imputables à la politique d’austérité
sans concessions menée par le
gouvernement depuis le début de
l’année. Résultat, « les urnes
désignent comme principaux
vainqueurs les communistes ».
La santé de Boris Eltsine est de
plus en plus précaire, sa popularité « si basse qu’on la dit négative », il craint d’être trahi par
son entourage. Il est néanmoins
réélu à la présidence de la Russie
le 3 juillet 1996, contre le candidat communiste, G. Ziouganov.
Mais la nette dégradation de son
état de santé, la lourde opération
qu’il doit subir en novembre
vont le tenir à l’écart de la réalité
du pouvoir pendant plusieurs
mois durant lesquels la lutte pour
la succession connaîtra quelques
temps forts. Ce vide présidentiel
se ressent sur la scène internationale où la Russie apparaît inexistante, mais aussi sur le plan
intérieur où, malgré l’accord
historique signé à Khassavyourt
le 31 août, à l’initiative du général Lebed, et prévoyant le retrait
des troupes russes du territoire
tchétchène, l’ordre est loin de
régner dans la région.
Le livre VI, qui s’ouvre sur la
visite d’Etat à Moscou en
septembre 1997 du président
Chirac que l’auteur accompagnait, relate les dernières années
de l’ère Eltsine, peut-être plus
mouvementées encore que les
précédentes. Pour le locataire du
Kremlin, il s’agit de mettre en
œuvre ce plan de réformes
depuis si longtemps annoncé et
dont dépend le décollage de
l’économie russe, mais pour ce
faire il faudrait qu’il se réapproprie les leviers du pouvoir dont
une partie est désormais entre les
mains des gouverneurs de
régions et des oligarques. Cet
« introuvable pouvoir de réformer » sera très rudement sanctionné le 17 août 1998 : le
rouble est dévalué, les réserves
de change sont laminées, le secteur bancaire est à genoux, le
pouvoir d’achat de la population
recule... Le krach financier signe
le glas des libéraux et de leur
politique et c’est une personnalité aux convictions opposées,
Evguéni Primakov, qui va être
nommé au poste de Premier
ministre et chargé de redresser la
situation. Il s’y emploiera
d’ailleurs à merveille : un peu
plus de six mois après la catastrophe, les premiers signes
d’une reprise se font jour et,
surtout, bien des secteurs sont
assainis. Il n’en sera pas moins
remercié au bout d’un an, Boris
Eltsine, malade, cerné par les
affaires qui éclaboussent ses
proches, de plus en plus contesté
par la classe politique ayant
adopté pour parade de faire
valser ses Premiers ministres.
C’est ainsi qu’un des premiers
jours d’août 1999 il sortira de
son chapeau un Pétersbourgeois
inconnu de tous, Vladimir Poutine.
La suite est encore présente dans
tous les esprits : la démission de
Boris Eltsine, annoncée dans une
allocution télévisée le 31 décembre
1999, après le score tout à fait
honorable obtenu aux législatives par le parti du pouvoir, créé
pour la circonstance et emmené
par V. Poutine. Ce dernier occupera la fonction présidentielle
par intérim jusqu’à l’élection de
mars 2000 qu’il remporte dès le
premier tour. Entre temps, il aura
relancé la guerre en Tchétchénie
dont le séparatisme « lui rappelle
douloureusement la dislocation
de l’URSS ». Il bénéficie alors du
soutien de la population, traumatisée par une série d’attentats qui
font à Moscou et en province, en
septembre-octobre 1999, plusieurs
centaines de victimes. Cette
guerre qui, comme la première,
aurait dû être éclair, s’éternise
toutefois, dans la plus complète
indifférence de la communauté
internationale. Aussi, durant le
premier mandat de V. Poutine, la
Russie retrouve-t-elle une place
sur la scène internationale,
notamment après le 11 septembre
2001, tandis que son économie
renoue avec une croissance forte
et, semble-t-il, durable.
Ala veille de la double échéance
électorale de décembre 2003
(législatives) et de mars 2004
(présidentielle), la Russie se
trouve, pour Georges Sokoloff, à
la croisée des chemins, entre la
glorification de la dignité nationale et de la discipline patriotique, d’une part, et de l’autre, le
redressement national grâce à un
développement rapide de l’économie. V. Poutine aurait opté
pour la seconde voie, tout en
ayant sacrifié de temps à autre au
passé. Et l’auteur d’appeler
l’Occident, comme il l’a déjà fait
maintes fois, à donner sa
confiance à l’œuvre entreprise
par la Russie.
L’ouvrage s’achève sur l’indispensable chronologie qui, en
quelque 60 pages, égrène les très
nombreux événements ayant
marqué les années 1992-2003.
Elle est accompagnée d’un
Who’s Who qui décrit en deux-trois lignes le parcours des différents personnages que l’on a
rencontrés dans le livre, de
l’évolution présentée sous forme
graphique des principaux indicateurs socio-économiques ayant
servi de boussoles à G. Sokoloff,
ainsi que d’une riche bibliographie dans laquelle on trouve, en
français, en anglais et en russe,
les références de toutes les publications intéressantes, à un titre
ou à un autre, sur la transition en
Russie.
On l’aura compris. Il s’agit là
d’une somme sans équivalent
qui donne toutes les clés permettant de comprendre un pays
toujours auréolé de mystère.
Marie-Agnès Crosnier
La Russie et son exempire. Reconfiguration
géopolitique de l’ancien
espace soviétique
Yann Breault, Pierre Jolicoeur,
Jacques Lévesque
Presses de Sciences Po, Paris,
2003,347 pages
Au départ ce devait être une
nouvelle union construite sur le
modèle de l’Union européenne.
Plus d’une décennie plus tard, il
ne reste rien de cette ambition.
La Communauté des Etats indépendants (CEI) n’est guère autre
chose qu’une structure bureaucratique. En revanche, l’espace
post-soviétique a connu d’immenses bouleversements. C’est
sur cette reconfiguration géopolitique que porte le nouvel
ouvrage de Jacques Lévesque,
professeur à l’Université du
Québec à Montréal, spécialiste
réputé de l’URSS et de la Russie.
Avec deux de ses doctorants,
Yann Breault et Pierre Jolicoeur,
il nous propose une analyse des
dynamiques, des forces et des
enjeux qui travaillent l’ancienne
URSS depuis 1991.
Les auteurs distinguent nettement deux périodes dans les
rapports entre la Russie et les
nouveaux Etats indépendants qui
ont succédé aux républiques
soviétiques. La première couvre
l’ère Eltsine ; la seconde, les
années Poutine. Le début de la
décennie quatre-vingt dix est
marqué par la montée des forces
centrifuges, l’affaiblissement de
la Russie et l’émergence d’Etats
devenus indépendants sans
l’avoir toujours vraiment voulu.
Ces évolutions furent le produit
de circonstances historiques
inédites et imprévues, mais aussi
celui des choix opérés par les
dirigeants de la nouvelle Russie.
En 1992, l’objectif principal des
« occidentalistes radicaux » au
pouvoir à Moscou était d’accomplir le passage le plus rapide
possible à l’économie de marché
et d’intégrer le « monde civilisé »
occidental. Si cette politique a
été « désastreuse » sur le plan
économique, elle a été « salutaire », selon l’expression des
auteurs, pour les anciennes républiques soviétiques. Elle les a
préservées d’une violente reprise
en mains de l’espace post-sovié-tique. Leur indépendance est
désormais un fait acquis que
personne ne songe à remettre en
cause. En revanche, il est très
rapidement apparu que « l’idéalisme et les illusions qui présidèrent au démantèlement consenti
des bases territoriales de l’empire
russe et soviétique ne pouvaient
durer très longtemps. Il est déjà
remarquable qu’ils aient pu
imprégner aussi fortement la
politique intérieure de la nouvelle Russie ». Dès 1993-1994,
on assiste à l’émergence d’un
courant nationaliste en Russie
qui voit d’un très mauvais œil la
perte de trois siècles de conquêtes
et s’inquiète de l’arrivée dans cet
espace de nouveaux compétiteurs : les ennemis d’hier (les
Etats-Unis). A partir de ce
moment, Moscou va user de
divers moyens pour retrouver
son influence : manipulation des
conflits ethniques, arme énergétique, garantie de sécurité. Avec
l’arrivée de V. Poutine au pouvoir
en 1999, on assiste à une « remontée considérable de l’influence
de la Russie dans tout l’ancien
espace soviétique ». Mais ce
mouvement n’aurait pas été possible si les voisins de la Russie,
du moins certains d’entre eux,
n’avaient pas été demandeurs de
liens avec Moscou. C’est l’un
des intérêts de cet ouvrage que
de montrer pour chacun des pays
les stratégies mises en œuvre par
les élites au pouvoir pour
s’accommoder de cette Russie
qui peut apporter la sécurité à
des Etats souvent trop faibles ou
trop fragiles pour y pourvoir
seuls, mais aussi pour nouer des
relations avec le monde extérieur, que ce soit les voisins
immédiats, l’Europe et surtout
les Etats-Unis. Et plus encore
depuis les attentats du 11 septembre 2001 qui ont placé
l’espace post-soviétique en plein
cœur de la zone de crise.
La lecture de l’ouvrage fait
ressortir un modèle et un contre-modèle. Le modèle est celui du
Kazakhstan qui a su préserver,
grâce à l’habileté de Noursoultan
Nazarbaiev, son autonomie politique, ouvrir ses portes aux
investisseurs américains tout en
conservant des liens étroits avec
la Russie. L’équilibre est fragile,
mais il semble résister. Le
contre-modèle est celui de la
Géorgie, à l’égard de laquelle la
Russie a fait montre d’une
exceptionnelle « rigidité ». Et le
problème le plus complexe à
résoudre fut certainement celui
de l’Ukraine, dont l’émergence
sur la scène internationale est,
aux yeux des auteurs, « l’un des
événements les plus étonnants
du XXe siècle ».
L’espace post-soviétique n’est
plus travaillé par les forces centrifuges qui ont entraîné la désintégration de l’URSS. Désormais,
les modifications de sa configuration devraient plutôt être le
fruit de « changements de
régime » ou de la « poursuite ou
non de la désoviétisation ». Après
les événements intervenus en
Géorgie et en Azerbaïdjan en
2003, cette remarque prend tout
son sens. Mais la clé des évolutions demeure à Moscou. La
Russie se trouve dans une situation paradoxale. D’un côté, elle
fait figure de pays « le plus
démocratique, le plus prospère et
le plus modernisé » de l’ancien
espace soviétique. De l’autre,
« des ambiguïtés et d’inquiétantes zones d’ombre et d’incertitude » pèsent sur son avenir.
Elles tiennent au tour pris par le
régime de V. Poutine qui n’a pas
« hésité à s’appuyer sur des
forces particulièrement rétrogrades » pour rétablir l’influence
de la Russie.
On retrouve dans cet ouvrage les
qualités des précédents travaux
de Jacques Lévesque : concision
et clarté d’exposition d’enjeux
complexes, rigueur de l’information et de la démonstration,
profondeur de l’analyse. Au
total, un instrument de travail
indispensable.
Laurent Rucker
La société russe
en quête d’ordre.
Avec Vladimir Poutine ?
Gilles Favarel-Garrigues,
Kathy Rousselet
Ceri / Autrement, Paris, 2004,
114 pages
Pourquoi Vladimir Poutine
recueille-t-il l’assentiment de la
majorité des citoyens russes
depuis son arrivée au pouvoir en
2000 ? Les manipulations et les
intimidations ne suffisent pas à
expliquer le succès du Président
russe, réélu avec plus de 70 %
des suffrages en mars 2004.
Kathy Rousselet et Gilles
Favarel-Garrigues, tous deux
chercheurs au Centre d’études et
de recherches internationales
(CERI) de Sciences-Po, nous
offrent une analyse éclairante
des causes profondes de la popularité de V. Poutine. Selon eux,
elle est le produit des convergences entre « le projet politique
de V. Poutine – la restauration de
l’autorité de l’Etat – et de profondes aspirations sociales ».
Dans une première partie, Kathy
Rousselet pointe les gigantesques bouleversements que la
société russe a connus depuis
plus d’une décennie : transformations des valeurs et des statuts
sociaux, des modes de vie,
accroissement des inégalités,
déclin de la Russie sur la scène
internationale. Tous ces facteurs
ont engendré des sentiments de
« vulnérabilité sociale » et d’humiliation qui se sont largement
répandus au sein de la société
russe. Dans le même temps, les
individus qui avaient accumulé
du capital social et économique
au cours des dernières années du
régime soviétique ont pu développer des stratégies d’adaptation aux nouvelles règles du jeu
ou plus exactement à l’absence
de règles définies. Une classe
moyenne, avide de consommation et d’indépendance, émerge.
La force de V. Poutine est
d’avoir compris que toutes les
couches sociales, pour des raisons différentes voire opposées,
aussi bien les laissés pour
compte que les élites économiques ou la nouvelle classe
moyenne, sont en quête d’ordre
et de stabilité. Les uns pour
retrouver des repères, les autres
pour sécuriser leurs gains. Le
terrain est donc propice à un
nouveau consensus social.
Dans la seconde partie, Gilles
Favarel-Garrigues estime que le
Président russe est porteur d’un
projet politique – la restauration
de l’autorité de Etat – qui peut
servir de fondement à la construction de ce consensus social et
qu’il dispose des moyens pour y
parvenir. L’objectif de V. Poutine
serait de mettre un terme aux
« modes de contestation des attributs souverains de l’Etat russe »,
« d’imposer de nouvelles règles
du jeu fondées sur le respect, par
le plus grand nombre, de normes
publiques, formelles et impersonnelles ». Au cours de son
premier mandat, il a réalisé la
première partie de son programme : maîtriser l’espace politique. Il lui reste à accomplir la
seconde partie : bâtir un nouveau
contrat social. C’est là que le bât
blesse, comme le reconnaissent
les auteurs. Pour au moins trois
raisons. La première concerne la
méthode. L’usage sélectif de la
« dictature de la loi », la guerre en
Tchétchénie, les attaques contre
les médias, la manipulation du
jeu politique montrent que
V. Poutine n’a pas hésité à recourir à la violence d’Etat pour
construire sa légitimité qui
demeure de « type soviétique ».
Son but à court terme n’est pas
de promouvoir un régime démocratique en Russie. C’est un
objectif stratégique mais qui, aux
yeux du Président russe, exige la
consolidation d’un Etat fort.
L’avenir sera radieux, mais il
faudra en passer par la manière
forte pour y parvenir. Cette rhétorique a souvent servi en Russie
avec les résultats que l’on
connaît. La deuxième raison
renvoie au fait que si V. Poutine
affirme être au service de l’intérêt général, il peut fort bien
œuvrer pour des intérêts particuliers, ceux de ses proches à qui il
pourrait redistribuer les joyaux
de l’économie russe bien mal
acquis par les oligarques du
temps de Boris Eltsine. Enfin,
son projet et ses méthodes se
heurtent à de multiples résistances tant de la part des élites
régionales ou économiques que
de celle de l’administration.
Mais le principal risque pour
V. Poutine n’est-il pas que les
aspirations contradictoires des
groupes sociaux ne deviennent
inconciliables ?
Fins connaisseurs de la Russie,
Kathy Rousselet et Gilles
Favarel-Garrigues ont le souci
d’inscrire leur analyse dans la
longue durée. Ils montrent que la
Russie est plongée depuis les
années soixante dans une crise
économique qui mine l’autorité
politique. Le défi à relever pour
V. Poutine est donc d’autant plus
aigu. On pourra trouver que les
auteurs accordent trop de crédit
et de cohérence au projet du
Président russe et que les aspects
les plus inquiétants de sa politique auraient mérité de plus
larges développements. Il n’en
reste pas moins que cet ouvrage,
par ses qualités de synthèse, de
clarté, par la richesse de l’information et de l’analyse, constitue
une référence indispensable à la
compréhension de la Russie
contemporaine.
Laurent Rucker
Centreurope.org,
le portail francophone
est-ouest
A l’image de Voila ou
d’Alapage, impuissants face à
Google et Amazon, l’internet
francophone occupe une place
modeste sur la toile mondiale. A
son échelle, Centreurope.org
démontre toutefois qu’un site en
français peut s’imposer face à
des concurrents anglo-saxons.
Centreurope.org a été créé en
janvier 2003 dans le but de servir
d’interface entre l’offre et la
demande d’informations et de
services sur les pays d’Europe
centrale et orientale. En dix-huit
mois, le site est devenu une référence et son trafic en fait même
actuellement l’un des leaders
des sites d’affaires français. La
recette est simple : un contenu
dense et évolutif, accessible
gratuitement.
Des conseils pratiques pour les
affaires et le tourisme
La partie « Guides culturels et
d’affaires » détaille les données à
maîtriser pour réussir ses relations d’affaires ou s’expatrier en
Europe centrale et orientale. Les
potentiels commerciaux sont mis
en évidence, tant au niveau de
consommateurs encore sous-équipés que d’entreprises
contraintes d’acquérir des biens
d’équipement et de la technologie occidentale. Loin des clichés
négatifs frappant ces pays, on y
apprend que les Hongrois possèdent la plus grande proportion de
prix Nobel par habitant, que les
informaticiens roumains et bulgares figurent parmi les
meilleurs au monde, que la
Slovaquie est en passe de devenir un pôle international de production automobile ou que
Moscou est la capitale où l’on a
vendu le plus de Rolls-Royce en
2003. Tout comme le reste du
site, cette partie est mise à jour
régulièrement, grâce notamment
à un suivi minutieux de l’actualité de la région.
Des actualités en temps réel
Centreurope se veut un site au
contenu vivant. En premier lieu,
la rubrique « actualités » présente
chaque semaine les grands événements sociaux et économiques
dans six pays. Le site est également quotidiennement alimenté
par des communiqués de presse,
des annonces de conférences et
colloques et des messages postés
dans les forums.
Des questions et des réponses
fournies par les visiteurs du site
eux-mêmes
Les messages les plus variés alimentent les forums depuis la
petite-fille d’émigrés polonais
recherchant ses racines au producteur de bois letton souhaitant
se développer en Belgique, en
passant par l’étudiant sollicitant
de l’aide pour son mémoire sur
la politique européenne de la
République tchèque. Et au fur et
à mesure que la notoriété de
Centreurope.org augmente, les
modérateurs sont épaulés par les
visiteurs eux-mêmes, qui apportent des réponses aux questions
posées et en profitent le cas
échéant pour rappeler l’existence
de leurs produits et leurs services.
Des centaines de prestataires
de services recensés
Ala manière des foires commerciales de Brno ou de Plovdiv
réunissant les acteurs majeurs
d’un secteur donné, les annuaires
de Centreurope.org deviennent
un espace où se doivent de figurer
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centrale et orientale. Réalisée
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manquant d’informations et de
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prestataires de services majeurs
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passant par l’université ou le
cabinet d’avocat.
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internet
Choisis pour le contenu gratuit
qu’ils offrent, mille sites sont
présentés dans des rubriques
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la grande majorité des sites sont
anglophones, bien souvent les
plus riches sont en français :
Regard sur l’Est, Les Echos de
Pologne, Roumanie.com, Europeplusnet… Ce choix de recenser
sans obligation de réciprocité
toutes les ressources internet de
qualité sur les PECO est un gage
de son utilité, notamment pour
les étudiants et enseignantschercheurs.
Une bibliothèque numérique
spécialisée
Une multitude de ressources
dédiées aux étudiants et enseignantschercheurs sont mises à
leur disposition : sélection de
références académiques, adresses
d’universités et de centres de
recherche, supports de cours en
ligne, agenda des colloques et
des conférences… Et l’étudiant
ou le jeune diplômé peut aussi
compter sur Centreurope.org
pour l’aider dans sa recherche
d’emploi ou de stage.
Décrocher aisément
un emploi ou un stage
Contrairement à des idées reçues,
les opportunités d’emplois et de
stages en Europe de l’Est sont
nombreuses et attractives pour
les jeunes diplômés des pays
francophones, notamment pour
ceux ayant une spécialité liée au
monde de l’entreprise. Encore
faut-il savoir qui contacter et
comment le faire. En plus d’une
rubrique d’annonces de plus en
plus fournie, l’espace d’emplois
et de stages de Centreurope.org
présente des pages de conseils,
ainsi que des liens vers des
dizaines de sites de stages et
d’emplois.
David Chelly
[(1)]
Voir par exemple Charles-Olivier Carbonell, « Les Européens
forment un être historique »,
Le
Monde, 1
er février 2000.
[(2)]
Helmut Kohl à Paris le 22 janvier
1988. Discours prononcé à l’occasion du 25
e anniversaire du Traité sur
la coopération franco-allemande,
Documents, n° 5,1988, p. 7.
[(3)]
Voir Alexandra Laignel-Lavastine,
« Les mémoires blessées de l’Europe »,
Le Monde, 27 décembre 2003.
[(4)]
Heinrich Luebke, le 4 septembre
1962,
Notes et Etudes documen-
[(5)]
Discours prononcé lors du colloque « Mémoire et identité » des
24 et 25 septembre 1999 à Genshagen.
[(6)]
Notes et Etudes documentaires,
21 décembre 1962, n° 2947, p. 7.
[(7)]
Voir par exemple François
Mitterrand,
Réflexions sur la politique extérieure de la France,
Paris, Fayard, 1986, p. 173.
[(8)]
Richard von Weizsäcker et
Vaclav Havel, « Echange pragois
sur la culpabilité »,
Esprit, n° 162,
juin 1990, pp. 5-8.
[(9)]
Déclaration du 25 septembre
1999.
[(10)]
Sur les limites d’un tel
processus, voir Valérie Rosoux,
Les usages de la mémoire dans les
relations internationales, Bruxelles,
Bruylant, 2001.
[(11)]
Cité par Véronique Soulé, « La
mémoire minée de l’Europe élargie »,
Libération, 2 janvier 2004.