Le Courrier des pays de l'Est 2006/6
Le Courrier des pays de l'Est
2006/6 (no 1058)
108 pages
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La littérature face à l’éclatement... et après

AuteurAnne Madelain du même auteur

Ancienne attachée culturelle et de coopération près l’ambassade de France à Podgorica, Belgrade et Bucarest, chargée de mission aux éditions de l’EHESS, rédactrice en chef de Au sud de l’Est.Manuscrit clos en novembre 2006

Sur le territoire de l’ex-Yougoslavie, les écrivains ont été confrontés non seulement à la réalité matérielle des conflits armés dans les années 1990 et à l’embrigadement idéologique auquel les pouvoirs nationalistes ont tenté de soumettre la culture, mais aussi à l’effondrement des repères culturels et mentaux qui avaient été les leurs. C’est donc la crise d’identité, à la fois individuelle et collective qui constitue la préoccupation centrale, toutes générations confondues. Devenus des individus problématiques dans des pays problématiques, les « ex-Yougoslaves », victimes et acteurs de conflits à la fois archaïques et modernes, voient aussi se profiler une nouvelle génération d’auteurs qui portent sur la réalité du monde « globalisé » un regard d’une grande acuité.

Enjeux politiques autour de la littérature

2 Quand un conflit éclate, il est rare qu’un écrivain puisse rester en dehors de l’Histoire, se taire étant même déjà une forme de positionnement. Au cœur des combats, le besoin de témoigner et de consigner l’événement explique l’absolue nécessité d’écrire. «En temps de guerre, la littérature ne produit que deux genres : la lettre ouverte et le journal intime »[1] [1] In « Zagreb, Amsterdam, New York », Lettre internationale,...
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, note justement la romancière zagreboise, Dubravka Ugresic. L’expérience concrète du conflit a donné lieu à un foisonnement d’écrits. Tout au long du siège de Sarajevo (1992-1995), poésies, journaux intimes, autobiographies et témoignages ont fleuri. Les mots exprimaient l’intimité détruite, l’expérience de la mort et de la souffrance, l’écroulement du monde, mais aussi la rage de vivre.

3 Certains de ces écrits sont devenus des œuvres littéraires majeures, comme Le jardinier de Sarajevo[2] [2] Miljenko Jergovic, Le jardinier de Sarajevo, Actes Sud Babel,...
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de l’écrivain et journaliste Miljenko Jergovic. Dans un pays où les histoires des différents peuples font depuis des siècles l’objet de constructions idéologiques concurrentes, la peur de l’oubli est l’une des obsessions de l’homme de lettres.

4 Comme le dit le romancier yougoslave, Mesa Selimovic : « Ecris afin que Dieu se souvienne. Car c’est comme si ce qui n’a pas été consigné n’était jamais advenu »[3] [3] Le derviche et la mort, Gallimard, L’imaginaire, Paris,...
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5 C’est ainsi que dans une introduction en forme de manifeste à sa Chronique des oubliés[4] [4] « Croire en la littérature », in Chroniques des oubliés,...
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, l’écrivain bosniaque, Velibor Colic, explique que pour « écrire après la guerre, il faut croire en la littérature. Croire que l’écriture peut remettre en branle des mécanismes qu’on avait mis au rebut lors du recours aux armes. Qu’elle peut ramener l’horreur, incompréhensible et inexplicable, à la mesure humaine ». Enrôlé dans l’armée bosniaque à 25 ans, puis réfugié en France après la prise de sa ville par les forces bosno-serbes en 1994, Velibor Colic signe sur le chemin de l’exil deux petits livres[5] [5] Les Bosniaques, Galilée, Paris, 1993 et Chroniques des...
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directement tirés de ses carnets de guerre. L’engagement a un prix. Après cette publication, il lui faut oublier l’idée de retourner dans sa ville natale de Modrica, car les personnages de ses courts récits n’ont rien de fictionnel. Pour lui et toute une génération qui commence à écrire pendant cette période (Miljenko Jergovic, Roman Simic, Senadin Musabegovic, Faruk Sehic, etc.)[6] [6] Cf. Jeunes voix d’ex-Yougoslavie, revue Hopala !...
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, témoigner de l’incroyable réalité est la seule façon de survivre psychiquement.

6 La guerre n’oblige pas seulement chaque individu à se positionner, elle pousse à réinterpréter les œuvres du passé, à rallier les grands hommes à sa cause et à réécrire l’histoire. Dans les conflits yougoslaves, les enjeux idéologiques ont été nombreux, notamment ceux qui touchent à la (re)construction des cultures nationales des Etats issus du démantèlement de la Fédération. Ce n’est pas seulement de territoire et d’avenir dont il est question, mais de légitimité historique des peuples, de leur histoire et de leur langue. Ces débats sont loin d’être caducs aujourd’hui. Au contraire, les histoires concurrentes des différents peuples et l’incompatibilité des mémoires font toujours l’actualité du débat intellectuel dans tous les pays issus de la Yougoslavie, que ce soit la question des églises autocéphales orthodoxes, celle de la primauté historique des différentes religions et peuples, celle du nom de la langue ou encore du nombre de victimes de la Seconde Guerre mondiale.

7 Plus que les autres formes artistiques, objets culturels ou institutions, la littérature, parce qu’elle touche à la langue, a été traversée par ces enjeux politiques et idéologiques. Dans la Yougoslavie de la fin des années 1980, elle faisait déjà l’objet de débats nationaux : c’était l’époque qui vit sortir des placards les grandes épopées historiques interdites sous Tito. De nombreux chantres du nationalisme et politiciens de différents bords étaient alors des littérateurs : Radovan Karadzic était membre de l’Union des écrivains de BosnieetHerzégovine et le politicien serbe, Vuk Draskovic, fut l’auteur d’une dizaine de romans historiques, dont Le couteau[7] [7] Vuk Draskovic, Le couteau, J. C. Lattes, Paris, 1993 (1982...
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qui fit grand bruit dans les années 1980. Quant au dernier président de la « grande » fédération yougoslave, Dobrica Cosic, il était surtout célèbre pour sa saga sur l’histoire serbe[8] [8] Dobrica Cosic, Le temps du mal, l’Age d’homme, Lausanne,1990. ...
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8 Avec le déclenchement des hostilités, le serbo-croate a cessé d’être considéré comme langue officielle, après avoir été longuement contesté dans ce rôle, non seulement par les peuples qui revendiquaient un statut plus avantageux pour leur propre langue (comme les Albanais, les Slovènes ou les Macédoniens), mais aussi par ses locuteurs eux-mêmes[9] [9] Cf. l’analyse du destin du serbo-croate et des différentes...
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. Devait-on parler de deux, trois ou quatre langues, à savoir du serbe, du croate, du bosniaque et même du monténégrin ? Cette question s’avère dès le début plus politique que linguistique, tant « les mots et les traits différents ne sont pas d’une forte fréquence et n’empêchent pas une intercompréhension parfaite, mais ils suffisent à marquer l’appartenance à chaque énoncé »(Paul Garde)[10] [10] Op. cit. note 9, p.  366. ...
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. Elle a rapidement débouché sur un débat autour du « nombre » de littératures, de leurs spécificités et des lignes de démarcations entre elles, débat biaisé sous bien des aspects, ne serait-ce que parce que la codification des langues dans la région date du XIXe siècle (ou même pour certaines, comme le macédonien, du milieu du XXe siècle) et que les littératures ont des racines bien plus anciennes.

9 Dès le début des années 1990, les artistes ont donc été conviés à exalter la grandeur nationale ou du moins à ne pas s’y opposer. Les poètes du passé n’ont pas été épargnés par les tentatives d’embrigadement. Les idéologues serbes ont ainsi revendiqué le patronage du poète monténégrin Njegos[11] [11] Petar Petrovic Njegos, prince du Monténégro (XIXe...
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pour encenser la prétendue « Nation céleste », au moment même où les Musulmans déboulonnaient la statue du seul Prix Nobel de littérature yougoslave, Ivo Andric, dans la ville bosniaque de Visegrad, dont il avait fait le sujet du célèbre Pont sur la Drina[12] [12] Ivo Andric (1892-1975), Le pont sur la Drina, Paris, Le...
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. D’origine croate, l’ex-diplomate yougoslave avait écrit ses principaux romans en « ekavien »[13] [13] Version orientale ou serbe du serbo-croate, correspondant...
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et se classait lui-même parmi les prosateurs serbes, mais il fut surtout le meilleur chroniqueur de la Bosnie multiconfessionnelle et ottomane.

10 « En quoi cette littérature est-elle coupable du fait que j’arrive d’un pays ravagé ?» se demande l’écrivain bosniaque, Dzevad Karahasan[14] [14] Dzevad Karahasan, Un déménagement, Calmann-Lévy, Paris,...
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, à propos de la littérature épique. Plus rien n’est en effet innocent dans l’évocation du passé comme du présent. Le « devoir d’écrire pour sa patrie » guette l’écrivain balkanique, tentation d’autant plus insidieuse que l’espace mental est réduit (absence de circulation des livres, situation de censure ou d’autocensure) et que la tradition épique est forte.

11 Dans chaque ex-république fédérée, les institutions culturelles (bibliothèques, maisons d’édition, Unions des écrivains, Académies, etc.), l’enseignement de la littérature et au final les normes linguistiques ont fait l’objet de multiples manipulations idéologiques et politiques. Quand ce n’est pas le patrimoine littéraire des siècles passés qui s’en va en fumée, comme ce fut le cas avec l’incendie de la Bibliothèque et de l’Institut oriental de Sarajevo[15] [15] Ces établissements ont été incendiés par les forces...
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, ce sont des livres que l’on enlève des rayonnages publics, sous prétexte qu’ils incarnent la littérature de « l’Autre ».

12 Du jour au lendemain en Croatie, Serbie, Bosnie-et-Herzégovine, les programmes scolaires ont été expurgés et des auteurs soigneusement oubliés.

L’affirmation de voix a-nationales

13 Ce processus a commencé un peu avant le début des conflits (1989-1990) et s’est poursuivi après. Mais il a coexisté, tant avant qu’après la guerre, avec le maintien et l’affirmation de voix individuelles dissidentes et l’existence d’une littérature a-nationale et ouverte sur le monde.

14 D’une manière plus ou moins radicale selon les régions et les circonstances, les écrivains se sont trouvés, au moins jusqu’en 1995, devant un choix : adhérer ou pactiser avec une idéologie qui tend à instrumentaliser leurs écrits, ou chercher des espaces pour affirmer une autre voix/voie.

15 Un certain nombre d’écrivains ont choisi l’exil, d’autres ont été réduits au silence ou marginalisés, parce qu’ils n’acceptaient pas de servir le dogme nationaliste. On quitte Sarajevo sous les bombes, mais aussi Belgrade et Zagreb, investies par les nouveaux idéologues nationaux. Des écrivains connus, comme la romancière zagreboise Dubravka Ugresic, les serbes Vidosav Stevanovic et David Albahari ou encore le dramaturge croate, Slobodan Snajder, sont partis à l’étranger pour des périodes plus ou moins longues. Aujourd’hui, beaucoup ont choisi de rester à l’extérieur. David Albahari, belgradois installé au Canada depuis 1994, fait ainsi dire au narrateur, dans son roman l’Appât[16] [16] David Albahari, L’appât, Gallimard, Paris, 1999. ...
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 : « Puisque j’ai continué à croire dans cette langue commune, (...) j’étais devenu pareil à un homme préhistorique, je vivais dans une histoire qui n’existait plus, dans un temps dont tous disaient qu’il n’avait jamais été. Un homme dans cette situation n’a d’autres possibilités que de partir en exil volontaire, devançant ceux qui l’y enverront de force ». Le sentiment du pays perdu et la nostalgie d’une modernité et d’une normalité appartenant désormais au passé pourraient rappeler une certaine littérature viennoise, mais leurs écrits résonnent aussi très justement dans le débat sur les multiples déracinements contemporains[17] [17] Cf. Predrag Matvejevich, Le monde ex, Fayard, Paris, 1996. ...
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Démarcations inter-générationnelles

16 Dans des périodes de rupture aussi nettes que les années 1990 post-yougoslaves (non seulement marquées par la guerre et la violence, mais aussi par la chute du système communiste et l’avènement d’un capitalisme encore largement « sauvage »), les fossés entre les générations d’artistes apparaissent nettement.

17 Au début des années 2000, un éditeur courageux de Zagreb, Nenad Popovic, fondateur des Editions Durieux, est le premier à publier en nombre de jeunes écrivains issus de toutes les exrépubliques, qu’il promeut activement à l’étranger sous l’étiquette « post-you-goslaves », à commencer par Miljenko Jergovic, puis Dalibor Simpraga, Andrej Nikolaidis, Igor Lasic, Balsa Brkovic, Ognjen Spahic, etc. Ils sont croates, bosniaques, serbes ou monténégrins, ils commencent à être traduits à l’étranger, mais restent souvent très critiqués dans leurs pays respectifs.

18 « Ils écrivent dans notre langue commune, comme nous l’appelons », explique cet éditeur. « Il y a toujours eu de nouvelles générations, mais celle dont on parle s’est formée d’une expérience commune forte : la guerre. On trouve chez eux un regard critique sur la mythologie nationale, l’épique et tout ce qui a amené au nationalisme sauvage. Ils partagent une certaine idée du cosmopolitisme, d’une culture globale, qu’on retrouve en Grande Bretagne ou en Pologne ».

19 La jeune génération (née après 1970) exprime donc avec force son sentiment de perte des identités collectives qui faisaient le ciment du passé. « Permettez-moi de me présenter. Je suis un être humain dont on a volé l’identité. De moi, la seule chose que je puisse affirmer avec certitude, c’est que je suis une femme, que je suis au seuil de la maturité et que j’habite l’Europe, à l’heure du changement de millénaire. Tout le reste est assez vague, indécis et opaque ».

20 Tels ont été les mots de la dramaturge Biljana Srbljanovic, lorsqu’elle a reçu en 1999 le prestigieux prix Ernst Toller.

21 Le succès international de la jeune belgradoise (qui, à 36 ans, est sans conteste l’auteur de théâtre de langue serbocroate la plus jouée) est le signe que les interrogations soulevées dépassent largement les frontières de son pays et « l’univers mental balkanique »[18] [18] Plus de 130 mises en scène dans 34 pays sur tous les continents. ...
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. En effet, le sentiment que l’individu est nu, dans un monde où les repères mentaux se sont écroulés, s’exprime en général chez ces nouveaux prosateurs, poètes et dramaturges sans la nostalgie de leurs aînés et donne à cette littérature une grande liberté formelle : avec une vitalité évidente, ils multiplient l’exploration des frontières des genres, le collage, le travail de groupes[19] [19] Cf. par exemple le travail de deux auteurs, la poétesse...
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22 Six ans plus tard, un certain nombre d’entre eux ont vu leur réputation confirmée (même s’ils sont encore très peu traduits en français) et la tendance se prolonge parmi les plus jeunes. Ils sont rejoints par certains auteurs grandis en immigration et qui ont trouvé le succès en Europe et en Amérique, comme Aleksandar Hemon et Vladimir Tasic par exemple[20] [20] Aleksandar Hemon, De l’esprit chez les abrutis, Robert...
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. Leurs écrits parlent d’un individu qui a du mal à émerger des traumatismes de l’Histoire récente, d’une Europe qui se construit et de frontières qui prolifèrent, de l’intime et du collectif soumis à une mondialisation qu’on ne sait comment appréhender.

23 Les voix de ces jeunes auteurs, élevés avec la conscience de venir des périphéries de l’Europe et confrontés à l’ébranlement du système patriarcal encore très présent dans la Yougoslavie jusqu’à la guerre, résonnent étonnement dans l’actualité du monde.

Des institutions culturelles en reconstruction

24 La destruction du paysage intellectuel de l’ancienne Yougoslavie s’est manifestée par l’effondrement de l’économie, largement subventionnée, de la culture (avec − entre autres − celui du réseau des bibliothèques, des programmes de traduction littéraire ou encore des maisons d’édition d’Etat), économie qui ne pourra aucunement se reconstituer au début des années 2000 dans un paysage culturel soumis à la nouvelle donne du marché.

25 Si dans les années 1990, des petites maisons d’édition, initiatives privées, parfois associatives[21] [21] Outre la maison d’édition Durieux, déjà citée, mentionnons...
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ont offert des espaces de liberté et une communication avec le monde extérieur, alors que les structures d’Etat souffraient d’une politisation et de difficultés structurelles, leur épanouissement était entravé par les difficultés de circulation, l’étroitesse des marchés du livre réduits aux nouvelles frontières nationales et les multiples difficultés et pressions politiques. Depuis 2000 cependant, des régulations sont mises en place concernant la circulation du livre, des fonds nationaux et internationaux ont permis de moderniser et de réorganiser les bibliothèques, de soutenir la diffusion en province et entre les ex-pays belligérants[22] [22] Programme Bibliodyssey 2002-2006, financé, entre autres,...
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. Malgré ce début de normalisation de la vie culturelle, le système est encore désorganisé. Editer et vendre des livres est un travail largement militant, d’autant que les réformes des institutions culturelles ont été entreprises beaucoup plus tardivement que dans les autres pays ex-communistes. De nombreux défis pour la vie littéraire et intellectuelle se situent donc aussi sur le terrain économique.

26 Paradoxalement, dans ce paysage, le renouveau des coopérations culturelles régionales est, depuis déjà plusieurs années, devenu une réalité. Dans tous les domaines artistiques, les coproductions, les coéditions, les invitations d’artistes se sont multipliées et les coopérations entre les institutions les plus officielles sont redevenues régulières, ce qui était encore difficilement imaginable il y a quatre ou cinq ans. Les festivals les plus importants de la région, comme le MESS (Festival international de théâtre de Sarajevo), le BITEF (Festival international de théâtre de Belgrade) ou encore le FEST(Festival du film de Belgrade), invitent régulièrement des artistes de la région, y compris pour participer aux jurys. Dans le domaine du livre, les ouvrages circulent de mieux en mieux et si difficulté il y a, il semble que les obstacles soient désormais − avec des nuances et différences selon les pays − plus économiques que politiques.

27 On peut néanmoins s’interroger sur la rapidité avec laquelle cette apparente normalisation a eu lieu et sur l’impact politique de ces nouvelles coopérations. Paradoxalement, elles coexistent avec des mouvements de repli identitaire et la réactivation permanente des mythes nationaux. Dans ces nouveaux Etats encore confrontés à des problèmes de légitimité et de frontières, dont certains, comme la BosnieetHerzégovine « post-daytonienne », sont devenus, ainsi que le constate Nerzuk Curak[23] [23] Geopolitika kao sudbina, slucaj Bosna, (La géopolitique...
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, des « Etats postmodernes par excellence », c’est-à-dire des Etats où les idéologies − qu’elles soient nationalistes ou démocrates − n’ont pas de réel impact sur les institutions politiques (elles-mêmes n’existant que sous tutelle internationale), comment imaginer que la culture et la littérature puissent encore jouer un rôle politique ?On assiste donc curieusement à la coexistence d’une littérature débarrassée des exigences nationalistes, fortement critique, une littérature largement « décontextualisée », avec des discours collectifs et politiques fortement imprégnés de dogmatismes nationalistes.

28 Ainsi, le phénomène le plus intéressant de ces littératures est peut-être l’émergence de voix d’individualités fortes, ayant trouvé les moyens, dans l’effondrement de l’univers mental qui était celui de leurs sociétés (elles-mêmes, tiraillées bien avant la guerre entre archaïsmes et tentations modernistes), d’être en phase avec le monde, en particulier en traitant de la difficile articulation entre histoire individuelle et histoire collective.

Au sud de l’Est[*] [*] Revue biannuelle, aux Editions Non Lieu, 158 p. , 20 euros,...
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Une revue sur les cultures des Balkans

« Les Balkans s’identifient souvent à l’Orient de l’Europe, en fonction de l’angle sous lequel on les observe et du point de vue que l’on adopte. On a répété à maintes reprises que, considérée du centre de notre continent, cette “zone de turbulence” commence probablement déjà près de Munich ou des vieilles murailles de Vienne », écrit Predrag Matvejevich. Le Sud-Est européen, aux limites incertaines et disputées, menacé d’enclavement par la multiplication des frontières, est aussi une zone de carrefour, un fantastique creuset d’influences humaines, culturelles, linguistiques, religieuses. Méconnus et souvent étiquetés, la région, ses habitants et leurs cultures ont pourtant de quoi nous intéresser. Les liens culturels entre « eux » et « nous », les passages, les influences et les emprunts mutuels dans le domaine des arts et des idées sont nombreux... Sans compter que venir des zones « périphériques » présente aussi des avantages, comme celui de porter sur notre monde « globalisé » un regard particulièrement aigu.
Destinée à ouvrir ses colonnes à des intellectuels souvent peu traduits en français, mais aussi à présenter des artistes contemporains souvent très cosmopolites, Au sud de l’Est est une revue pluridisciplinaire qui s’adresse aux esprits curieux de découvrir cette autre Europe qui est la nôtre.
Au sommaire du numéro 1 : Predrag Matvejevitch, Biljana Srbljanovic, Dan Lungu, Borislav Pekic, les photos originales du chorégraphe Josef Nadj, un dossier sur le cinéma des Balkans, un voyage dans les terres du Banat, l’actualité culturelle et littéraire, etc.
 

Notes

[ (1)] In « Zagreb, Amsterdam, New York », Lettre internationale, n° 33, été 1992.Retour

[ (2)] Miljenko Jergovic, Le jardinier de Sarajevo, Actes Sud Babel, Paris, 2004 (NiL Editions 1995, pour la première version française).Retour

[ (3)] Le derviche et la mort, Gallimard, L’imaginaire, Paris, 2004 (première parution : 1966).Retour

[ (4)] « Croire en la littérature », in Chroniques des oubliés, Le serpent à plumes, Paris, 1996, p.12.Retour

[ (5)] Les Bosniaques, Galilée, Paris, 1993 et Chroniques des oubliés, op.cit.Retour

[ (6)] Cf. Jeunes voix d’ex-Yougoslavie, revue Hopala ! La Bretagne au monde, hors série n° 3, 2004,93 p. Choix de textes de dix jeunes auteurs de Bosnie-Herzégovine, Serbie-et-Monténégro, Croatie, réunis et traduits par Mireille Robin, www.hopala.asso.fr.Retour

[ (7)] Vuk Draskovic, Le couteau, J. C. Lattes, Paris, 1993 (1982 pour la version originale).Retour

[ (8)] Dobrica Cosic, Le temps du mal, l’Age d’homme, Lausanne,1990. D. Cosic est aussi un des inspirateurs du fameux Mémorandum, produit en 1986 par l’Académie serbe des sciences et des arts et considéré comme l’idéologue du Programme national serbe.Retour

[ (9)] Cf. l’analyse du destin du serbo-croate et des différentes batailles autour du statut des langues vulgaires et littéraires, dans l’ouvrage du linguiste Paul Garde, Le discours balkanique, des mots et des hommes, Fayard, Paris, 2004. p. 357.Retour

[ (10)] Op.cit. note 9, p. 366.Retour

[ (11)] Petar Petrovic Njegos, prince du Monténégro (XIXe siècle) et auteur du célèbre poème épique, La couronne des montagnes (Gorski vijenac).Retour

[ (12)] Ivo Andric (1892-1975), Le pont sur la Drina, Paris, Le serpent à plumes, 2005 (Belfont 1997). Il obtint le prix Nobel de littérature en 1961.Retour

[ (13)] Version orientale ou serbe du serbo-croate, correspondant traditionnellement au parler en Serbie, mais qui n’a jamais été utilisée en Bosnie par aucune des ethnies.Retour

[ (14)] Dzevad Karahasan, Un déménagement, Calmann-Lévy, Paris, 1993.Retour

[ (15)] Ces établissements ont été incendiés par les forces bosno-serbes dès le début du siège de la ville.Retour

[ (16)] David Albahari, L’appât, Gallimard, Paris, 1999.Retour

[ (17)] Cf. Predrag Matvejevich, Le monde ex, Fayard, Paris, 1996. Dubravka Ugresic, Le musée des redditions sans conditions, Fayard, Paris, 2004, ou encore David Albahari, L’homme de neige, Gallimard, Paris, 2004. Sur la littérature viennoise, on peut évoquer L’homme sans qualité, de Robert Musil ou La marche de Radetzky, de Josef Roth.Retour

[ (18)] Plus de 130 mises en scène dans 34 pays sur tous les continents. Cf. Milos Lazin, « A quoi tient le succès de Biljana Srbljanovic ?», in Paul-Louis Thomas et Sava Andjelkovic (sous la direction de), Le théâtre d’aujourd’hui en Bosnie-Herzégovine, Croatie, Serbie et au Monténégro. Nationalisme et autisme, Revue des études slaves, tome 77, n° 1-2,2006, Institut d’études slaves, Paris, pp. 9-270.Retour

[ (19)] Cf. par exemple le travail de deux auteurs, la poétesse et dramaturge belgradoise, Milena Markovic (en français, Un bateau pour les poupées, Le vaste monde blanc et Puisse Dieu poser son regard sur nous, L’Espace d’un instant, Paris, 2006) et la romancière et dramaturge croate, Ivana Sajko, auteur de la trilogie La femme bombe, Médée et Europe (traduction française disponible auprès de Troisième bureau www.troisiemebureau.com).Retour

[ (20)] Aleksandar Hemon, De l’esprit chez les abrutis, Robert Lafont, Paris, 2000. Vladimir Tasic, Cadeau d’adieu, Les allusifs, Paris, 2004.Retour

[ (21)] Outre la maison d’édition Durieux, déjà citée, mentionnons encore à Zagreb les éditions Antibarbarus, à Belgrade, Clio, Geopoetika, Biblioteka XX vek, les éditions du Cercle de Belgrade ou encore à Sarajevo, Buybook.Retour

[ (22)] Programme Bibliodyssey 2002-2006, financé, entre autres, par les ministères de la Culture de Serbie et du Monténégro, le ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas, Fund for Central and East European Book Projects et la Bibliothèque nationale de Serbie www.bibliodyssey.nbs.bg.ac.yu.Retour

[ (23)] Geopolitika kao sudbina, slucaj Bosna, (La géopolitique comme destin, le cas de la Bosnie), Presses de l’Université de Sarajevo, 2006.Retour

[ *] Revue biannuelle, aux Editions Non Lieu, 158 p., 20 euros, disponible en librairie. Information et abonnement : 01 40 29 04 80, e editionsnonlieu@yahoo.fr ;rédaction : ausuddelest@yahoo.frRetour

Résumé

Comment réagir face à la guerre, la violence et l’effondrement des repères mentaux et culturels qu’ont connus et connaissent encore les peuples ex-yougoslaves ? Si l’écrivain reste rarement en dehors de l’Histoire, des vocations naissent pour arriver à survivre. Dans les deux cas, il s’agit impérativement de consigner l’évènement, souvent dans des genres littéraires précis, comme le journal intime ou la lettre ouverte. Passé ce stade, en ex-Yougoslavie, la littérature est devenue un enjeu politique, en entrant dans les débats sur la légitimité historique des peuples, l’incompatibilité de leurs mémoires ou sur le «nombre» de langues... Des hommes politiques appellent les écrivains à la rescousse, chargés alors de répandre le genre épique et avec «le devoir d’écrire pour la patrie». Mais des voix a-natio-nales surgissent : écrivains marginalisés ou contraints à l’exil, ou s’accrochant désespérément à la mémoire d’une «langue commune» (le serbo-croate, qui se décline désormais en trois langues) dont on tente de les priver. C’est justement autour de la langue que s’est opérée la fracture intergénérationnelle, avec l’apparition depuis 2000 de nouveaux prosateurs, poètes et dramaturges, soutenus par diverses initiatives. Celles-ci, qu’elles soient privées, locales, régionales ou internationales visent la reconstruction d’institutions culturelles, autrefois subventionnées, ravagées par les années de conflits, puis à peine renaissantes, mises au service de dogmes nationalistes. La «normalisation» culturelle sera longue, tant la multiplication des nouvelles frontières en freine la progression, favorisant les replis identitaires. Mais face à ces tendances lourdes, émergent des auteurs ne revendiquant aucune appartenance, sinon le droit de s’exprimer avant tout en tant qu’individu, en toute subjectivité.



Ex-Yugoslavia Literature Confronting the Break Up... and After
How to react to the war, violence and the collapse of psychological and cultural references which the peoples of the ex-Yugoslavia have experienced and are continuing to experience ? While writers rarely remain disconnected from history, survival vocations are born. In both cases, it becomes imperative to record the event, often using special literary genres, such as the diary or open letter. This stage past, literature in the ex-Yugoslavia has entered the political arena, participating in the debate on the historical legitimacy of peoples, their diverging memories or the “number” of languages, etc. Politicians are calling writers to the rescue, charging them to spread the epic genre and their “duty to write for the fatherland”. A-national voices are emerging from marginalized or exiled writers, or those who, amidst attempts to deprive them, cling hopelessly to the memory of a “common language” (Serbo-Croatian is now divided into three languages). Since 2000, the rupture between the generations has centered precisely on language with the appearance of new prose writers, poets and playwrights, supported by various initiatives. These, whether private, local, regional or international, aim at the rebuilding of formerly subsidized cultural institutions, devastated by the years of conflict, which, when barely resurfacing, were put into the service of nationalist dogmas. The return to cultural normalcy will take time in so far as the multiplication of new borders is slowing progress, encouraging a withdrawal into national identities. Despite these difficult trends, new unpartisan authors are emerging, demanding only to express themselves above all as individuals in all their sub-jectivity.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Anne Madelain « Ex-Yougoslavie », Le Courrier des pays de l'Est 6/2006 (no 1058), p. 29-35.
URL :
www.cairn.info/revue-le-courrier-des-pays-de-l-est-2006-6-page-29.htm.