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AuteurColette Chiland du même auteur
Professeur émérite de psychologie clinique, à l’Université René DescartesPsychiatre au Centre Alfred-Binet
Membre de la Société psychanalytique de Paris
31, rue Censier
75005 Paris E-mail : CChiland@wanadoo.fr
Alberto Eiguer nous a proposé un argument auquel j’adhère pleinement quand il écrit : « Un consensus parmi nous dégage toutefois deux positions :
- nous n’adhérons pas à l’idée de la suprématie d’un sexe sur l’autre ;
- nous sommes réservés quant à une relativisation de la différence des sexes. »
La bisexualité
2 Les sujets dont je vais parler sont dans une position difficile à intégrer dans notre mode de pensée habituel, qui comporte un conflit intrapsychique entre les sexes et un conflit interpersonnel entre les sexes. Je veux dire que nous sommes tous bisexués, comme le disait Freud, mais dans un sens différent de celui de Freud.
3 « Elle [la science] attire votre attention sur le fait que des parties de l’appareil génital masculin se trouvent dans le corps de la femme, bien qu’à l’état atrophié, et vice versa. Elle voit dans cette occurrence l’indice d’une double sexualité, d’une bisexualité, comme si l’individu n’était pas homme ou femme, mais à chaque fois les deux, seulement l’un plus que l’autre » (Freud, 1933, p. 152-153).
4 Ce n’est pas sur l’intégration des résidus anatomiques de l’autre sexe que porte notre difficulté, c’est sur notre bisexualité psychique, c’est-à-dire sur notre identification à notre père et à notre mère, non seulement dans leur fonction érotique au sein du complexe d’œdipe, à laquelle Freud accordait une grande place, mais aussi en tant qu’ils représentent le masculin et le féminin tels que notre culture les conçoit. Et Freud avait une pensée rudimentaire sur le masculin et le féminin au plan psychologique ; il réduisait la paire contrastée masculin/féminin à la paire contrastée mâle/femelle, c’est-à-dire actif/passif (ou actif à buts passifs). Tout le reste était convention et variations individuelles. Il faut signaler une difficulté propre à la langue allemande où un seul mot signifie mâle et masculin, männlich, femelle et féminin, weiblich. Néanmoins il n’y a aucun doute sur la pensée de Freud.
5 L’intégration de la bisexualité psychique est nécessaire pour, au-delà de la rivalité, parvenir à une complicité entre les sexes. S’il n’existe aucune possibilité d’identification à l’autre dans les particularités de son sexe, il ne peut y avoir ni compréhension, ni intimité.
6 La rivalité des sexes est largement surmontée si à la fois on reconnaît l’existence et l’importance de la différence sexuelle, qui se situe au plan des faits, et la légitimité de l’égalité des sexes, qui se situe au plan du droit. Il peut en être ainsi dans notre culture, en notre temps. Ce n’est malheureusement pas le cas ailleurs, où une condition d’oppression est encore faite aux femmes.
7 Le destin de l’être humain comporte des paramètres communs aux deux sexes, tels la maladie, la vieillesse, la mort, et un cheminement différent pour chaque sexe. Aucun des deux sexes n’est voué par nature à un destin meilleur que l’autre. Si on laisse de côté les inégalités culturelles qu’il faut combattre, l’épanouissement, la sérénité ne sont possibles que si l’on vit en accord avec son sexe propre.
8 L’envie du pénis peut causer des tourments à certaines femmes (et l’envie de la femme peut causer des tourments à certains hommes). Cependant, en désirant avoir un pénis, ces femmes ne veulent pas devenir des hommes. Elles veulent continuer d’être elles-mêmes et en plus avoir ce que les hommes ont ; elles pensent que le pénis assure des avantages narcissiques, objectaux et sociaux. Mais il existe des hommes et des femmes, les transsexuels, qui pensent qu’il leur est impossible de vivre dans leur corps. Ils ne peuvent se sentir exister, construire un soi, une continuité narcissique, une estime de soi, un amour de soi qu’à condition d’appartenir à l’autre sexe, de « changer de sexe ».
Le statut de la répudiation du sexe
9 Il n’est pas simple de comprendre en quoi consiste le refus du sexe propre, il n’est pas aisé de trouver les mots justes pour en parler. La distinction, introduite en anglais dans les années 1950, entre « sexe », entendu comme biologique, et « genre », entendu comme psychologique et social, offre une commodité, qui n’est pas sans inconvénient ; en effet, elle favorise une coupure conceptuelle entre le sexe et le genre, comme s’il n’y avait aucun fondement biologique à la distinction que la société fait entre les deux genres (à remarquer que les textes légaux, l’acte de naissance, ne disent pas genre, mais sexe).
10 Nos collègues lacaniens disent que les transsexuels sont des psychotiques. Robert Stoller (1978) dit qu’ils ne sont pas psychotiques, que c’est « prostituer » le mot de psychose que de l’employer pour désigner les « vrais » transsexuels. Parmi les demandeurs de réassignation hormono-chirurgicale du sexe, on rencontre quelques rares psychotiques ; les autres associent trois composantes : identitaire, transvestie, homosexuelle (cf. Chiland, 1997 a). La question de l’étiquette nosologique est moins intéressante que la tentative de comprendre leur fonctionnement psychologique.
11 Les transsexuels reconnaissent que leur corps est mâle ou femelle, conformément au sexe qui leur a été assigné à la naissance. Mais ils disent de ce corps que c’est « une erreur de la nature », qu’il ne correspond pas à leur âme, à ce qu’ils se sentent être, à leur genre, à leur identité. Dans la définition de l’identité, c’est l’âme qui doit primer sur le corps. Les transsexuels viennent voir le médecin, non parce qu’ils se sentent souffrir d’un trouble psychique, mais pour qu’on les « répare », qu’on leur « restitue leur vrai corps ».
12 Le dialogue est difficile entre les univers du discours. On parle beaucoup de « changement de sexe ». Les médecins ne peuvent que constater que le changement de sexe est impossible. On peut seulement changer les apparences de manière plus ou moins plausible, on ne change pas les chromosomes, les organes génitaux internes ; on ne change pas non plus l’histoire vécue. Un néo-vagin peut être plausible et fonctionnel. Une phalloplastie n’est pas un pénis fonctionnel ; et son apparence n’est pas convaincante ; Stoller (1978) la traite de « sad sausage », triste saucisse…
13 Les transsexuels les plus militants disent qu’il ne s’agit pas d’un changement, qu’ils ont toujours été des femmes (transsexuels masculin vers féminin) ou des hommes (transsexuels féminin vers masculin). On n’a fait que les restaurer dans leur vrai genre.
14 Le problème n’est pas celui d’un conflit névrotique, d’un recul devant l’œdipe, d’une angoisse de castration ou d’une envie du pénis. Il est le problème de l’être même. Les transsexuels, ceux dont la problématique est essentiellement identitaire, n’ont réussi à « être », à constituer une continuité narcissique, qu’à condition de se considérer comme membre de l’autre sexe. Si l’on a parlé de la bisexualité des transsexuels, par exemple Stoller (1975), c’est parce qu’ils ont un corps d’un sexe et une âme de l’autre sexe. Mais quant à intégrer une bisexualité psychique au sens identitaire, ils ont une intolérance à tout ce qui peut leur rappeler le sexe d’origine abhorré.
15 Cela entraîne un oubli de l’enfance qui a été vécue dans ce sexe abhorré. Ce n’est pas un refoulement avec retour du refoulé, c’est plutôt de l’ordre de la réticence, c’est « une volonté de ne pas se souvenir », comme certains le disent, qui aboutit souvent à un clivage.
16 La blessure qu’ils ont éprouvée à avoir ce corps contrariant ce qu’ils se sentaient être est une souffrance intolérable. Mais pour la panser, ils recourent à un leurre : appeler « vrai corps » un corps mutilé, poly-couturé, qui nécessite un recours, toute la vie durant, à des hormones substitutives. Dans son apparence, ce corps modifié par la chirurgie et un certain nombre de mesures cosmétiques permet qu’on s’adresse à eux dans leur nouveau sexe (les transsexuels féminin vers masculin portent très souvent barbe et moustache). Mais il y a un déni de la réalité quand ils disent : « Mon néo-vagin (ou ma phalloplastie) est la preuve que je dis vrai quand je dis que je suis une femme (ou un homme). »
17 La volonté d’éradiquer le sexe d’origine est telle qu’on peut se demander si l’horreur du masculin chez le garçon (Oppenheimer, 1989) et l’horreur du féminin chez la fille ne sont pas premières dans la constitution de leur identité sexuée, plus fortes que le sentiment d’être féminin pour le garçon, masculine pour la fille.
18 L’enfant découvre avec stupeur, indignation, qu’on attend de lui qu’il soit un garçon, ou d’elle qu’elle soit une fille. Il est vrai qu’il dit cependant : « Je voudrais être… En grandissant, je deviendrai… » et rarement : « Je suis », alors que l’adolescent ou l’adulte ne disent jamais : « Je désire être… », mais : « Je suis… un homme ou une femme. »
19 L’horreur du pénis peut être présente chez des enfants de quatre ou cinq ans jusqu’à tenter de se mutiler. L’adulte transsexuel masculin vers féminin exprime son horreur du pénis, des poils. L’adulte transsexuel féminin vers masculin trouve les seins dégoûtants plus encore que les règles, parce qu’ils se voient et l’annoncent, la dénoncent comme femme ; la première opération qui sera demandée est la mammectomie, qui lui apporte un grand soulagement.
L’énigme de l’origine du transsexualisme
20 Comme dans tout le champ de la psychiatrie, deux positions existent. Il y a les tenants d’une position biogénétique : un trouble aussi grave ne peut être en dernier ressort que d’origine biologique. Il y a les tenants d’une position psychogénétique, qui n’excluent pas le rôle d’un facteur biologique, encore à découvrir, mais montrent l’importance des interactions avec l’entourage, et particulièrement les parents.
21 Les tenants de la première position s’appuient sur des recherches effectuées sur les animaux, souvent les rats, parfois les singes. Ils reconnaissent toutefois qu’il n’y a pas de modèle animal possible pour l’étude de l’identité sexuée ; on ne sait pas comment l’animal se sent, on observe seulement comment il se comporte. On trouve des structures cérébrales qui jouent un rôle déterminant dans les comportements sexuels. On a beaucoup insisté sur les noyaux de la base du cerveau, notamment la subdivision centrale du noyau basal de la strie terminale. On a évoqué le rôle d’une imprégnation hormonale in utero agissant a contrario du sexe chromosomique et génital ; ainsi, les sujets auraient un cerveau mâle et un corps femelle, et vice versa, sans aucun autre signe apparent que l’identité subjective, sans malformations des organes génitaux, ni troubles hormonaux. Finalement, on pourrait dire que les transsexuels sont des intersexués d’un type particulier, bien que ce qu’on sait de l’épidémiologie de l’inter-sexuation et du transsexualisme semble montrer qu’il s’agit de deux conditions différentes (Bradley et al., 1992).
22 Les psychiatres d’enfants qui voient des enfants qui refusent leur sexe d’assignation sont en position d’observer ce qui se passe entre les parents et l’enfant, et le rôle que les parents jouent dans la constitution de l’identité sexuée de leur enfant. Sous l’effet de la psychothérapie de l’enfant et des parents, on voit l’enfant se modifier. Mais plus tard, ce que la psychothérapie peut faire pour changer le vécu identitaire du sujet se restreint (voir Chiland, 1997 b). Stoller (1968) a décrit une dynamique familiale qu’il considérait comme spécifique de ce qu’il appelait « transsexualisme vrai » ; on la rencontre, mais rarement. Ce qu’on constate toujours, c’est que les deux parents ont des positions complexes à l’égard de la masculinité et de la féminité, émettent des messages conscients et inconscients que l’enfant interprète : « Je ne peux être, être aimé et m’aimer que si j’appartiens à l’autre sexe. »
23 Qu’un facteur biologique puisse favoriser la féminisation du garçon ou la masculinisation de la fille n’est pas exclu. On connaît un aspect phénotypique qui joue un rôle : les garçons féminins sont très souvent de beaux bébés (Zucker et al., 1993), les filles masculines d’affreux jojos (Fridell et al., 1996) ; ce rôle se comprend manifestement à travers les interactions avec l’entourage.
24 Ce qui est commun aux deux positions, c’est que le trouble s’est constitué très précocement.
Conclusion
25 Le psychanalyste est démuni devant un trouble que le sujet ne ressent pas comme psychique et conflictuel. L’offre médicale de réassignation hormono-chirurgicale du sexe va dans le sens de l’organisation mentale du patient, qui ne parle pas le langage du désir et du conflit, qui met tout sur la scène corporelle, et rend encore plus difficile la tentative de traitement psychanalytique.
Bibliographie
Bradley S. J., Blanchard R., Coates S., Green R., Levine S. B., Meyer-Bahlburg H. F. L., Pauly I. B., Zucker K. J. (1991), Interim report of the DSM-IV Subcommittee on gender identity disorders, Archives of Sexual Behavior, 20, 4, 333-343.
Chiland C. (1997 a), Changer de sexe, Paris, Odile Jacob.
Chiland C., Ed. (1997 b), Approche psychothérapique du transsexualisme, Perspectives Psy, 36, 4, 256-296 et 5, 388-397.
Freud S. (1933), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Leçon 33, La féminité, traduit par Rose-Marie Zeitlin, Paris, Gallimard, 1984.
Fridell Sari R., Zucker K. J., Bradley S. J., Maing Dianne M. (1996), Physical attractiveness of girls with gender identity disorder, Archives of Sexual Behavior, 25, 1, 17-31.
Lothstein L. M. (1988), Selfobject Failure and Gender Identity, in A. Goldberg, Ed., Frontiers in Self Psychology, Hillsdale, NJ, Hove and London, The Analytic Press, 231-235.
Oppenheimer A. (1989), Le refus du masculin dans l’agir transsexuel, Adolescence, 7, 1, 155-169.
Stoller R. J. (1968), Sex and Gender, vol. 1, New York, Science House. 2nd edition, Sex and Gender, vol. 1, The development of masculinity and femininity, New York, Jason Aronson, 1974. Recherches sur l’identité sexuelle, traduit de l’anglais par M. Novodorsqui, Paris, Gallimard, 1978.
Stoller R. J. (1975), Sex and Gender, vol 2, The Transsexual Experiment, London, The Hogarth Press.
Stoller R. J. (1978), The indications are unclear [Transsexualism : indications for surgical treatment], in J. P. Brady, H. K. H. Brodie, Eds, Controversy in Psychiatry, Philadelphia, W. B. Saunders, 846-855.
Zucker K. J., Wild J., Bradley S. J., Mowry C. B. (1993), Physical attractiveness of boys with gender identity disorder, Archives of Sexual Behavior, 22, 1, 23-36.
Résumé
L’auteur dit l’importance de la bisexualité, entendue en un sens en partie différent de celui que Freud donne au terme. Elle dit l’importance de l’intégration de la bisexualité. Elle parle de l’impossibilité d’intégrer la bisexualité chez les transsexuels qui répudient leur corps, le sexe de leur corps, qu’ils opposent à leur genre. Leur souffrance, quelle que soit son origine, remonte aux débuts de leur vie. Y remédier est difficile. Ils demandent une transformation de leur corps, malgré le leurre qu’elle comporte, et rarement une approche psychanalytique.
Mots clés
bisexualité, transsexualisme, réassignation hormono-chirurgicale du sexe
Repudiation of proper body
The author speaks of the importance of bisexuality, in a sense somewhat different from Freud. She says the importance of the integration of bisexuality. She speaks of the impossibility of integrating bisexuality which characterizes the transsexuals, who repudiate their body, their body’s sex, which they oppose to their gender. Their suffering, whatever its origin is, starts at the beginning of their life. It is difficult to cure it. They ask for a hormonal and surgical sex reassignment, in spite of its illusion, and rarely a psychoanalytic approach.
Keywords
bisexuality, transsexualism, hormonal and surgical sex reassignement
Resumen
La autora afirma la importancia de la bisexualidad, entendida en un sentido en parte diferente del de Freud. Ella dice cuán es importante la integración de la bisexualidad. Habla acerca de la imposibilidad de integrar la bisexualidad en los transsexuales, que repudian su cuerpo, el sexo de su cuerpo, que oponen al género sexual. Su padecer, cualquiera fuera su origen, se situa en el comienzo de la vida. Los transsexuales piden una transformación de su cuerpo, a pesar del engaño que ello implica, y rara vez un tratamiento psicoanalítico.
Palabras claves
bisexualidad, transsexualismo, nueva designación hormono-quirúrgica del sexo
PLAN DE L'ARTICLE
- La bisexualité
- Le statut de la répudiation du sexe
- L’énigme de l’origine du transsexualisme
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Colette Chiland « La répudiation du corps propre », Le Divan familial 2/2002 (N° 9), p. 71-80.
URL : www.cairn.info/revue-le-divan-familial-2002-2-page-71.htm.
DOI : 10.3917/difa.009.0071.




