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Le Divan familial

2005/1 (N° 14)

  • Pages : 240
  • ISBN : 9782848350741
  • DOI : 10.3917/difa.014.0011
  • Éditeur : In Press

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1

Dans la littérature et dans l’histoire, il existe de nombreux exemples de familles que nous qualifierions aujourd’hui de familles « recomposées ou reconstituées ».

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En partant d’une histoire qui nous est familière, celle du père de la psychanalyse, nous pouvons considérer la famille de Freud sous cet angle-là : Jacob, le père, avait fait un premier mariage, dont étaient nés deux enfants, et peut-être un deuxième qui, d’après certains biographes, aurait été rompu à cause de la stérilité de son épouse. Au moment de la naissance de Freud, premier enfant né de ce deuxième ou troisième mariage, son père était grand-père d’un petit garçon d’un an et d’une petite fille qui venait de naître. Freud était donc du même âge que ses neveux et sa mère était de l’âge de ses demi-frères. Le réseau familial autour de Sigmund enfant paraît complexe et sous certains aspects paradoxal : bien qu’étant le premier-né de l’union de ses parents, il avait un « frère aîné » et une « sœur jumelle », qui étaient en fait ses neveux. On peut dire que la psychanalyse elle-même est le produit d’une famille recomposée !

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Devenu adulte, Freud, dans le texte où il cherche à analyser les fantasmes inconscients de Léonard de Vinci, se penche sur l’histoire familiale de ce dernier. Enfant illégitime né d’une relation hors mariage, il passe les premières années de sa vie auprès de sa mère, puis il est accueilli dans la maison de son père qui, avec son épouse légitime restée stérile, se charge de l’élever. Le père se remarie ensuite quatre fois, chaque fois à la suite d’un veuvage successif et engendre douze autres enfants.

Les nouvelles configurations familiales

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Qu’y a-t-il de nouveau aujourd’hui dans les recompositions familiales ? Quel est l’aspect particulier qui nous conduit à nous interroger ?

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Entre les familles recomposées de jadis et celles d’aujourd’hui, on peut penser que la différence ne réside pas tant dans la variation phénoménologique de structure que dans les valeurs sémantiques et psychiques que ces formes familiales impliquent concernant l’individu et la collectivité sociale.

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On peut dire que les problèmes personnels, dont la dimension psychologique était incontestable, ont trouvé par le passé des solutions qui, tout en étant le plus souvent d’ordre « privé », étaient implicitement tolérées par le contexte social. À notre époque, on s’est mis à accorder une plus grande attention aux besoins, aux émotions, aux droits des individus en tant que sujets et à s’orienter plus souvent vers la recherche de solutions « publiques », vers la reconnaissance sociale et juridique des droits individuels. Il faut également considérer – sans toutefois nous attarder là-dessus – qu’il existe d’autres tendances qui conduisent à une dérive. Il en est ainsi lorsque l’affirmation d’un individualisme essentiellement caractérisé par des aspects narcissiques l’emporte sur l’attention vis-à-vis de l’autre.

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L’entrée en scène du sujet met au premier plan, de manière incontournable, la complexité des implications psychiques qui accompagnent l’individu dans la construction, la modification et le choix de ses liens affectifs.

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Les principaux changements auxquels nous sommes confrontés au quotidien, tels que les séparations, les divorces, les mariages successifs, les adoptions, les familles multi-ethniques, les unions homosexuelles, la procréation médicalement assistée, peuvent susciter en nous une sorte de désorientation liée à la difficulté que nous éprouvons parfois à trouver en nous les repères nécessaires pour situer dans le cadre de l’expérience des phénomènes qui peuvent avoir pour nous un caractère d’étrangeté.

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Cette légère désorientation devrait accompagner notre recherche sans se transformer défensivement en préjugés, ni en constat sans critique, qui serait simple adhésion à la dimension phénoménologique des faits ; dans les deux cas, ces modalités défensives rendent impossibles l’exploration et la transformation du « connu non pensé ».

Dénouer et renouer des liens : un réel travail psychique

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Dans ce contexte, notre propos est de réfléchir sur la nature du travail psychique auquel sont confrontés les individus qui créent ces nouvelles configurations, souvent appelées « nouvelles familles » dans le langage courant.

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Un point commun à ces nouvelles familles est qu’elles ont été confrontées à une expérience douloureuse (deuil, perte, séparation).

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On ne peut réfléchir sur les nouveaux scénarios relationnels qu’en partant de ce qui les a précédés : le lien qui sous-tendait la relation précédente et ses difficultés spécifiques.

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En pensant au développement psychologique et aux processus d’adaptation des individus, on peut se demander quel est leur rapport dynamique avec le monde fantasmatique interne, les représentations mentales, les relations d’objet, les liens, tant chez les individus que dans le groupe familial. Comment construire de nouveaux liens et comment défaire les liens anciens en préservant sa propre continuité psychique interne ?

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Il nous paraît utile, pour essayer de répondre à ces questions, d’avoir recours aux notions de processus de subjectivation, de lien et de liaison-déliaison-reliaison comme vertex d’observation possibles.

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La subjectivation est un processus qui dure toute la vie et qui subit une impulsion particulière dans certaines phases ou circonstances où s’ouvrent, entre le rétablissement de liens anciens et la création de nouveaux liens, des possibilités de changement considérables compte tenu de l’ampleur et de l’intensité de l’activité de déliaison et de reliaison qui se met en marche. Ce processus crée de nouvelles modalités de travail psychique qui peuvent être à la base d’une meilleure qualité de la relation du sujet avec lui-même et avec les autres, mais également de distorsions, clivages, forclusions qui réduisent sensiblement cette qualité, dépassent les capacités de fonctionnement psychique du sujet et mettent en échec les processus de pensée et de symbolisation. Les mécanismes de défense mentionnés plus haut protègent le sujet contre le conflit, mais l’empêchent de devenir « le sujet de ses propres conflits » (R. Cahn, 1998).

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La subjectivation est un concept qui rend compte tant du processus que de la relation : le sujet qui participe à la relation avec l’objet en tant qu’autre et le processus de subjectivation de la fonction du Moi qui génère la capacité d’autoreprésentation.

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Le processus de subjectivation se fonde sur l’exigence d’établir des liens internes et externes, ainsi que sur la nécessité de les remettre en question : liens intrapsychiques qui, comme l’évoque Bion (1991), peuvent être des liens entre la pulsion et la représentation, entre des représentations différentes, entre la pensée et l’affect, entre l’individu et sa capacité de penser, ou liens interpersonnels entre deux individus.

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La possibilité qu’un individu se donne de tolérer une part d’imprévisibilité et de nouveauté dans ses liens ou le besoin de rester dans une dimension connue détermine, d’après nous, la différence.

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Toute relation de couple se fonde sur une part de lien narcissique-identificatoire et sur une part de lien du sujet avec l’objet reconnu comme autre, dans sa différence. Pour que cette dernière condition se réalise, il faut qu’un processus de subjectivation, en tant que différenciation des objets primaires, ait démarré. L’émergence d’une nouvelle « poussée libidinale » interne ou externe peut confirmer ou transformer les modalités existantes du processus de subjectivation de chaque partenaire.

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On peut penser aux liens dans leur fonction défensive ou, vice versa, favorisant un nouveau sujet qui reconnaît l’autre dans son statut d’objet externe et sa différence d’avec l’objet interne, la réalité intérieure et sa relation à la réalité extérieure, la ressemblance et l’altérité existant entre les individus.

Matériel clinique [1][1] Le matériel clinique est de Gabriela Tavazza.

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Ce matériel clinique sera utilisé pour mettre en lumière les processus de liaison et de reliaison qui peuvent avoir lieu dans le travail de transformation des liens de couple lors de la création d’une deuxième union.

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Un couple nous est adressé pour un problème concernant une fillette de 7 ans, qui manifeste une énurésie nocturne et une agitation jointes à des difficultés de concentration dans l’activité scolaire.

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L’épouse, Anna, qui a environ 35 ans, est professeur de gymnastique dans une salle de sport privée ; le mari, Piero, âgé de 40 ans, dit qu’il partage un cabinet de dentiste avec son frère où il exerce depuis toujours le métier d’orthodontiste, une activité qu’il a héritée de son père. Il a déjà été marié, il est veuf depuis près de sept ans et Anna est sa deuxième femme depuis environ trois ans. La petite fille pour laquelle ils sont venus est née du premier mariage de Piero et, au moment de la consultation, il n’y a pas d’autre enfant.

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En explorant leur point de vue sur les difficultés de la fillette, on remarque d’emblée leur besoin commun de souligner qu’elle est « la chose la plus importante » pour eux et que, par conséquent, tous les choix du couple ont été déterminés par l’idée de ne pas la faire souffrir « car elle a déjà subi la perte de sa mère », morte d’un infarctus quand la petite n’avait que quelque mois. Le père raconte qu’il s’est entièrement consacré à sa fille, en modifiant radicalement son mode de vie.

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Sa fille et lui sont devenus en effet indissociables et l’enfant a « occupé » immédiatement le lit conjugal.

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Bien que la demande d’aide concerne l’enfant, au terme de la phase d’évaluation plusieurs éléments tels que la mobilité du symptôme, la relation symbiotique de la petite avec son père, la perception de l’absence d’un espace psychique de couple et en dernier lieu, mais non par ordre d’importance, le sentiment de l’analyste que ce couple lui adresse une forte demande implicite, conduisent à proposer une thérapie de couple.

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Dès la première séance, la scène analytique est « occupée » par les récits et par les vécus liés à la mort de la première femme. Après quelques entretiens, Piero, en proie à une forte angoisse et en pleurs, déclare « vouloir dire la vérité », tout en craignant de provoquer chez l’autre un rejet et un jugement négatif.

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Le secret concerne sa séropositivité, qu’il a découverte quand le sida a été diagnostiqué chez sa première femme durant sa grossesse. Celle-ci avait sans doute contracté la maladie au cours de son adolescence, vécue sous le signe de la promiscuité, mais lorsqu’ils s’étaient rencontrés, ce mode de vie faisait déjà partie du passé. Pendant plusieurs séances, le thème central est la possibilité, pour le mari, d’exprimer ce qui n’a jamais été dit jusque-là et qui, surtout, n’a pas trouvé un espace de représentation en lui. Une fois le secret levé, Piero peut enfin se raconter vraiment à lui-même, à Anna et à une « tierce personne ».

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La grossesse avait accéléré la manifestation de la maladie de sa première épouse, qui s’aggrava après l’accouchement avec la survenue d’un infarctus cardiaque fatal. Durant la première année, la petite devint séronégative. Piero interrompit même son activité professionnelle de peur d’infecter ses patients.

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Le ton des rencontres, toujours très intense, évoquait d’une part des images et des états émotionnels caractérisés par des aspects maniaques, la lutte pour la survie, le « tenter le tout pour le tout », d’autre part le retrait, le repli sur soi, la distance.

31

La demande d’aide semblait sous-tendue par un sentiment ambi­valent, à la fois ouvert à l’avenir et chargé du vécu que quelque chose d’irréparable pouvait se produire d’un moment à l’autre.

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Au cours de cette première phase, Anna gardait la plupart du temps un silence attentif et participatif, en apprenant des « morceaux d’histoire » qui lui étaient inconnus, frappée par l’état émotionnel de son mari qu’elle avait toujours considéré comme une personne forte et qu’elle n’imaginait pas capable de souffrir autant.

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Le travail clinique a ensuite exploré les phases initiales de leur relation, en leur permettant de reformuler leurs souvenirs, parmi lesquels le dévoilement du secret. Piero l’avait révélé à Anna lorsque leur fréquentation avait pris de l’importance sur le plan affectif, convaincu que cela allait mettre fin à leur relation. Contrairement à ses suppositions, Anna avait confirmé son choix.

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Divers éléments émergent, comme le fait qu’Anna avait eu une mère absente et un père dont elle s’occupait à la place de cette dernière, la faible différenciation de Piero d’avec sa mère, le fait qu’après la mort subite et inattendue de son père il avait assumé le rôle de père en tant que fils aîné, avec le mandat de poursuivre son activité. Émerge également le besoin de Piero de se consacrer entièrement à sa fille, en jouant le double rôle du père et de la mère pour remplir un vide.

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Durant toute la première phase du travail thérapeutique, Piero reste convaincu qu’il ne peut être un objet d’amour. Il semblerait que la rencontre de couple se soit fondée sur une réassurance narcissique mutuelle : pour Piero, parce qu’il avait été accepté malgré les « dégâts » qu’il avait subis, pour Anna parce qu’elle avait choisi cet homme en dépit de ces mêmes « dégâts ». Ce choix ne permet pas d’élaborer le deuil et la perte, le secret partagé étant une forme de collusion fondée sur une commune négation. En choisissant Piero, Anna inclut également, de manière indissociable, la petite fille qu’elle perçoit comme une « partie » du père, de même que Piero la vit comme une partie de lui-même, à tel point qu’ils font un voyage de noces à trois. Le travail clinique montrera qu’à ce moment-là ils n’étaient pas encore un couple et que le fait d’être trois ne correspondait pas non plus à une triangulation.

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Anna, en acceptant d’entrer dans une maison qui gardait intacte la présence de la première femme – à travers les objets mêmes – et de partager le lit conjugal avec la petite, a surestimé sa capacité de supporter cette situation. Son choix, avec ses caractéristiques de toute-puissance, semble faire appel à une image de moi idéal.

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Anna pouvait également réaliser le fantasme de prendre la place d’une mère qui, par sa mort, avait été « une mère absente », tout en réparant pour son propre usage la mère qui – par son absence – lui avait manqué.

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La satisfaction de besoins narcissiques omnipotents prévaut dans le couple et ne permet pas l’émergence d’une pulsionnalité orientée vers l’objet.

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Dans le processus thérapeutique, une capacité autoréflexive a été mobilisée grâce à l’identification avec la fonction analytique du thérapeute et à la possibilité de se sentir reconnu et vu dans sa propre subjectivité, ce qui a permis d’amorcer des transformations.

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Au fil des séances, la focalisation sur l’enfant laisse vite la place à leur relation de couple et à leur lien profond. C’est à partir de la petite fille, qu’ils commencent tous les deux à voir progressivement dans son altérité, que s’amorcent les déliaisons.

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Anna et Piero peuvent envisager de ne pas avoir besoin de maintenir une représentation parentale défensive idéale, qui servait de protection à l’une contre ses vécus infantiles d’abandon et à l’autre contre les sentiments de perte non élaborés et le vécu mortifère de la maladie.

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Ils avaient en commun une subjectivité très incomplète, qui les laissait encore enchevêtrés dans des liens de dépendance aux objets primaires, ce que, même chez Piero, le premier et bref mariage n’avait pas modifié. Il semblait en effet ne pas réussir à mettre un frein à l’intrusion maternelle tant dans son monde interne que dans la réalité extérieure, sa mère continuant à s’occuper de la maison.

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L’expérience de la séparation apparaissait entravée chez eux par l’impossibilité d’une élaboration, qui avait son origine dans leurs histoires familiales respectives où les pertes avaient été niées et colmatées par des phénomènes de substitution. Ce n’est peut-être pas un hasard si les difficultés actuelles s’étaient développées face à la croissance et à la poussée de l’enfant vers la séparation.

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Anna ressent de plus en plus le besoin d’exprimer son rôle vis-à-vis de cette enfant de manière libre et personnelle : elle n’admet plus que Piero occupe entièrement son propre espace émotionnel. En même temps, elle accepte de renoncer à la représentation d’objet primaire idéal qu’elle avait déposée en lui. À ce premier niveau de transformations, qui concerne les fonctions parentales et leur internalisation, correspond une modification de leur lien.

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C’est dans cette phase de l’analyse du couple qu’Anna présente le rêve suivant, qui semble être un rêve de couple : « Je me trouve dans une vieille maison à plusieurs étages, des travaux de réaménagement sont en cours, il faut diviser l’espace peut-être pour faire plusieurs appartements. J’avais choisi un très joli carrelage et je me demandais s’il plairait à Piero. » Anna associe les travaux de réaménagement au travail actuel de Piero, qui dirige une petite entreprise de bâtiment, et reconnaît en même temps que son désir est peut-être d’aller vivre dans une nouvelle maison, une maison « à eux ». Piero souligne à son tour que sa nouvelle activité, choisie au début comme un pis-aller, lui plaît à présent et marque son individuation à l’égard de la figure paternelle. Le rêve semble représenter de manière condensée une série de transformations psychiques intervenues à cette période-là : capacité de se délier (détacher) de représentations de soi devenues obsolètes, à se penser différents l’un de l’autre et séparés des objets originaires, capacité d’investir libidinalement dans le changement.

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Une plus grande différenciation interne leur permet de se reconnaître dans leur altérité, en introduisant également une dimension dialectique conflictuelle qui s’exprime surtout grâce à Anna. En effet, face à ces changements intrapsychiques et interpersonnels, émerge la demande de modifier aussi les espaces physiques. La maison se met à exprimer l’identité naissante du nouveau couple et des limites peuvent enfin être opposées aux menées intrusives de la mère de Piero.

47

Le changement d’objet de la pulsion, concomitant de son détachement (déliaison) des objets infantiles et de la première femme qui représentaient la continuité, correspond à des investissements nouveaux qui permettent de modifier le lien au sein du couple par le fait d’un investissement objectal nouveau.

48

C’est durant cette phase qu’ils manifestent leur désir d’avoir un enfant. Un tel désir n’avait autrefois même pas pu être pensé en raison de l’absence d’un espace psychique symbolique partagé et générateur de couple, ce que la séropositivité n’avait fait que renforcer.

49

Laisser place à un enfant dans leur esprit remet en jeu leur identité comme sujet et exige que les fantasmes primitifs d’une union exclusive avec leurs propres objets parentaux soient ramenés à de justes proportions.

50

Leur aspiration à procréer les oblige à se soumettre à une procédure médicale complexe, qui comporte une fécondation assistée avec un traitement du sperme visant à préserver la future mère et le fœtus de l’infection virale, ce qui les confronte l’un et l’autre à l’angoisse de mort.

51

Les deux premières tentatives d’insémination échouent.

52

C’est après le deuxième échec que Piero fait le rêve suivant : « Je porte un survêtement, peut-être une combinaison de plongée [2][2] En italien le mot « muta » a le double sens soit de..., je ne me souviens pas, quelque chose qui me protège, mais qui en même temps me serre. Je prends un couteau et je commence à le couper, je le mets en pièces et je me retrouve entièrement nu. » Les associations portent sur son attention, ses efforts, son obsession de maintenir son corps sain, bronzé, en forme, d’avoir à le mettre constamment à l’épreuve d’efforts physiques, comme pour prouver qu’il est vivant. Sa peau qui, devenue combinaison, l’avait rendu imperméable à toutes les émotions, en particulier à celles que suscite l’idée d’être malade, change maintenant et le laisse nu, dépouillé de toute protection.

53

C’est à partir de la douleur partagée de cette expérience qu’un espace d’élaboration peut être ouvert sur les vécus relatifs au risque de contaminer ou d’être contaminé, avec la perturbation émotionnelle qui y prend part, au risque également de tomber malade, d’être malade et de mourir comme nous l’indique le corps mis à « nu ».

54

La possibilité de se laisser toucher par des sentiments de perte, de manque, de fragilité, d’incertitude, qui semblaient autrefois exclus, se fait jour.

55

Après l’échec de cette tentative de procréation, Piero et Anna ressentent la limite de leurs corps, des corps qu’ils ont tous deux surinvestis et développés par de lourds entraînements, comme pour s’assurer un dispositif de défense tout-puissant face à des sensations dangereuses de fragilité narcissique, signalant cependant par là même le risque d’un effondrement.

56

Quelques mois plus tard, ils annoncent le début d’une grossesse qui se déroulera sans problème, mais au prix de nombreuses précautions qui obligent à suspendre momentanément le travail analytique.

57

Dès la naissance, ils téléphonent : c’est un petit garçon.

Quelques considérations finales

58

Nous pensons que, dans les couples des familles recomposées, la construction de nouvelles trames de sens doit inévitablement passer par le travail de dépassement du deuil et de la séparation, conditions préalables au processus de subjectivation et au travail de détachement et de recréation de nouveaux liens (déliaison et reliaison).

59

Il nous semble que le matériel clinique présenté fournit des pistes pouvant mettre en évidence ce parcours.

60

L’idée qui est venue à l’esprit de l’analyste de choisir un cadre de couple représente, d’après nous, une première délimitation de l’espace conjugal qui paraissait confondu avec celui de l’enfant, sur laquelle reposait le sens de l’existence du couple comme tel. Si, au niveau intrapsychique, l’enfant pouvait représenter des aspects internes clivés et projetés de chacun des deux, au niveau interpersonnel elle était l’objet commun d’investissements.

61

Le dévoilement du secret au thérapeute enclenche le processus de deuil et de séparation, y compris la possibilité de faire face aux sentiments dépressifs et à la transformation de la toute-puissance narcissique du moi idéal. Cet autre changement, où intervient un travail de « déliaison », amorce l’émergence des altérités, permettant la constitution progressive d’un nouveau lien de couple.

62

Si, d’une part, la séropositivité représentait l’élément qui rendait impossible un investissement sexuel total du couple, elle constituait d’autre part, en tant que secret partagé, l’élément qui l’unissait.

63

L’élaboration des sentiments de culpabilité, liés chez Piero au fait d’avoir survécu et, chez chacun d’eux, à un fantasme œdipien, leur fait entrevoir la possibilité de se percevoir comme sujets désirants et objets de désir. Ce mouvement favorise un processus de déliaison-reliaison qui leur permet d’envisager la possibilité de procréer, en se reconnaissant un aspect libidinal, vital et en s’identifiant à de « bonnes » figures parentales.

64

On peut penser que la transformation du fonctionnement psychique des sujets singuliers et du couple a pu se produire également grâce à la fonction de contenance du cadre, construction interne de l’analyste qui, restant en contact avec les sentiments dépressifs et pouvant être un sujet porteur de deuil, a représenté un modèle identificatoire utilisable.

65

S’il est vrai qu’un aspect central de la fonction analytique est de « décrire quelque chose qui est au-delà des possibilités du langage », en pénétrant uniquement par les mots dans un monde de sentiments, de fantasmes, d’images irréductibles à tout processus linguistique (A. Di Benedetto), celle-ci devient encore plus complexe lorsqu’elle est confrontée à des aspects inconnus.

66

Nous pensons, par ailleurs, que l’analyste, confronté à des situations aussi nouvelles et complexes, doit pouvoir renoncer à son propre imaginaire familial, habituel et rassurant, et supporter d’entrer en contact avec des aspects troublants pour lesquels il n’existe pas de réponse sûre.

67

En effet, si la naissance même de l’enfant peut être accueillie, d’une part, comme indiquant l’instauration d’un processus de transformation psychique des individus et de la relation de couple, de l’autre elle met inévitablement l’analyste face aux implications éthiques de la réduction des limites que la technologie rend maintenant possible. De nos jours, notamment, l’analyste doit veiller aux risques d’une collusion avec une dimension toute-puissante du lien qui s’opposerait à l’établissement de relations fondées sur la reconnaissance du sujet, de l’autre et de la transitionnalité, sur le dépassement du deuil et l’établissement d’une dimension œdipienne. Nous pensons que si la tâche de la psychanalyse est, d’une part, d’accueillir et de signifier la souffrance qui naît dans l’individu et dans les relations familiales, elle doit être aussi, de plus en plus, de contribuer aux choix juridiques politiques, par la diffusion des connaissances issues de la clinique.


Bibliographie

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Notes

[1]

Le matériel clinique est de Gabriela Tavazza.

[2]

En italien le mot « muta » a le double sens soit de « combinaison de plongée », soit de « mue ».

Résumé

Français

Ce travail se concentre sur les changements familiaux et sur la manière dont ceux-ci se reflètent sur les relations interpersonnelles et produisent des transformations dans les vicissitudes fantasmatiques qui caractérisent la vie mentale individuelle, familiale et de couple. Ces nouvelles configurations, que l’on appelle souvent dans le langage courant « nouvelles familles », nous proposent des fonctions différentes sur le plan tant parental que filial. Dans la psychothérapie psychanalytique de couple, on est de plus en plus souvent confronté à des situations de deuxième union. Dans les nouvelles familles, les deux partenaires portent en eux un travail pénible qui se rapporte au lien précédent. En tant que cliniciennes, nous nous interrogeons sur la manière dont les liens se défont et se refont (sont « déliés » et « reliés ») dans ces nouvelles constellations relationnelles. Le matériel clinique présenté met en lumière ces problématiques.

Mots-clés

  • famille reconstituée/recomposée
  • lien
  • déliaison
  • reliaison
  • subjectivation
  • sujet
  • élaboration de la séparation/deuil

English

Family configurations of yesterday and todayTo untie and join again bonds in psychoanalytical psychotherapy of the coupleThe paper focuses on family changes and how they affect interpersonal relations and produce transformations in the fantasied events that characterize the psychic life of an individual, family and couple. The new configurations, which are currently often referred to as « new families », present different functions, both as regards the parents and the children. In couple psychoanalytic psychotherapy, one is confronted more and more with situations of second unions. In the new families, the two partners bring with them the specific trials from the previous union. As clinicians, we question ourselves about how, in these new relational constellations, bonds are broken and created again. Clinical material sheds light on these issues.

Keywords

  • reconstituted/recomposed family
  • link
  • breaking a link
  • creating a link
  • subjectivation
  • subject
  • working through separation/mourning

Español

Configuraciones familiares de ayer y hoyDesentrañar y retejer vínculos en psicoterapia psicoanalítica de la parejaEste trabajo concentra su atención en los cambios familiares y en cómo éstos se reflejan en las relaciones interpersonales y producen transformaciones en las vicisitudes fantasmáticas que caracterizan la vida mental individual, familiar y de pareja. Estas nuevas configuraciones, que a menudo se definen en el lenguaje corriente como « nuevas familias », nos proponen funciones diferentes desde el punto de vista tanto parental como filial. En la psicoterapia psicoanalítica de la pareja nos encontramos, con frecuencia cada vez mayor, con situaciones de segundas uniones. En las nuevas familias, los dos miembros de la pareja traen consigo un trabajo específico en lo que concierne al vínculo anterior. En cuanto clínicos, nos interrogamos acerca de cómo se « desenlazan » y « reenlazan » los vínculos en estas nuevas constelaciones relacionales. El material clínico arroja luz sobre estas problemáticas.

Palabras claves

  • familia reconstituida/recompuesta
  • vínculo
  • desvinculación
  • revinculación
  • subjetivación
  • sujeto
  • elaboración/trabajo de la separación
  • trabajo del duelo

Plan de l'article

  1. Les nouvelles configurations familiales
  2. Dénouer et renouer des liens : un réel travail psychique
  3. Matériel clinique
  4. Quelques considérations finales

Pour citer cet article

Lucarelli Daniela, Tavazza Gabriela, « Configurations familiales d'hier et d'aujourd'hui. Dénouer et renouer des liens en psychothérapie psychanalytique du couple », Le Divan familial, 1/2005 (N° 14), p. 11-26.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-divan-familial-2005-1-page-11.htm
DOI : 10.3917/difa.014.0011


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