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Le Divan familial

2005/1 (N° 14)

  • Pages : 240
  • ISBN : 9782848350741
  • DOI : 10.3917/difa.014.0027
  • Éditeur : In Press

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Nos réflexions sont dictées par la conviction que les phases du cycle vital et du développement du psychisme sont inévitablement accompagnées de moments de douleur psychique et que notre capacité thérapeutique est fondée sur la reconnaissance de cette douleur.

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Les souffrances vécues sont de genres différents dans les différentes étapes de la croissance. Elles sont souvent inévitables, voire nécessaires.

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L’homme étant un « animal » social, notre but n’est pas de poursuivre notre recherche dans toute la gamme des rapports humains ; nous centrerons notre attention sur le fait que ce sont généralement des rapports de couples stables et marquants que les personnes cherchent à construire.

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Beaucoup d’auteurs ont cherché les raisons de cette tendance.

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Nous voulons attirer l’attention surtout sur ce que Zavattini et Norsa ont appelé une « surveillance affective réciproque », c’est-à-dire l’usage que l’un fait de l’autre pour régler ses propres états d’âme.

Pourquoi le couple

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Pour nous, la constitution d’un couple se réalise également, au niveau inconscient, dans un but de soulagement de la souffrance psychique individuelle, à travers ce que Bion a appelé une « configuration contenant-contenu ». Nous pensons que la relation de couple peut souscrire à quelque chose de semblable à ce que Bion a découvert entre l’enfant et la mère, à la première relation que chacun de nous a expérimentée : l’enfant, dès la vie intra-utérine, est exposé à des impressions sensorielles et émotionnelles extérieures et intérieures qu’il ne peut pas comprendre, en raison de l’impréparation de son instrumentation mentale. Les expériences de ce type, même si elles ne sont pas nécessairement douloureuses, restent impénétrables et créent des turbulences qui peuvent être ravageuses.

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Lorsque nous disons « pas nécessairement douloureuses », nous entendons « pas nécessairement négatives » et faisons référence à l’importante contribution de D. Meltzer sur le conflit esthétique. Selon cet auteur, au début de la vie, l’impact de la beauté extérieure de la mère [et du monde] stimule le sens esthétique de l’enfant. La mère est d’emblée un objet d’intérêt à la fois complexe et déroutant dont la beauté suscite des sentiments passionnés de la part de l’enfant, mais en même temps ne lui permet pas de voir ses qualités intérieures. C’est aussi un objet inconnu qui devient source d’anxiété et de suspicion.

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L’enfant se forme ainsi l’image d’un espace intérieur à la mère d’où jaillissent la beauté et le plaisir, mais aussi une insupportable incertitude. La beauté devient quelque chose d’ambigu et de vivement perturbant et la capacité de tolérer cette incertitude reste encore à atteindre.

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On voit que le conflit esthétique est un problème entre extérieur et intérieur. Il consiste dans la difficulté de mettre en connexion la beauté des aspects perçus avec cet intérieur énigmatique, ce qui doit être construit par une imagination créative ; il consiste aussi dans l’incertitude que tout cela produit. En ce sens, c’est un moment de grande souffrance psychique.

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Ce sont les moments inauguraux de la souffrance psychique même si, comme dit Bion, il s’agit seulement d’une douleur « ressentie » et non pas encore « vécue » ; en effet l’équipement perceptif et mental dans cette phase est capable de produire des sensations confuses, mais pas encore de les reconnaître à l’intérieur de soi, de les expérimenter et donc de les vivre. C’est seulement lorsqu’elles seront vécues qu’elles pourront devenir une vraie nourriture mentale.

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Pour Bion l’enfant confie à sa mère, par identification projective, ses sensations brutes. La mère, par le biais de la fonction ?, les transforme en leur donnant un sens, puis les restitue bonifiées à l’enfant, contribuant à la formation de son appareil à penser. Peu à peu l’enfant pourra intérioriser la fonction ? qui lui permettra d’élaborer ses émotions en donnant du sens à son expérience et en soulageant sa douleur psychique.

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Selon Meltzer, la douleur psychique n’est ni modifiée, ni évitée par les mécanismes imaginaires omnipotents de différents types (qui sont des mécanismes de défense pouvant aller jusqu’au déni massif) mais elle est plutôt modulée par l’élaboration créatrice du sens de l’expérience à travers les pensées oniriques. Elle change de qualité, car elle devient compréhensible, utilisable, pensable et contribue à construire un meilleur équipement des objets intérieurs qui aident à renforcer la personnalité. Mais si on crée un excès dans les éléments bruts à transformer ou s’il y a un défaut dans la fonction transformatrice ?, s’accumulent alors des éléments non transformés, les éléments ?, qui encombrent l’esprit et produisent de la douleur. Ces éléments sont soit évacués à travers l’activité motrice, soit retenus comme des accumulations non utilisables pour la pensée et la croissance de l’esprit. Cependant, toutes les exigences de croissance mentale ne s’épuisent pas dans les premières années de vie, à travers la relation à la mère. Le rapport avec l’autre différent de soi-même permet, la vie durant, de régler ses états d’âme, d’élaborer ses propres expériences émotionnelles et de poursuivre son processus de maturation.

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Le rapport du couple devient alors le lieu privilégié où les deux partenaires, par des mouvements réciproques et complémentaires permettant un échange mutuel constructif de maturation, s’engagent l’un envers l’autre. Cette relation devient alors ce que Dicks définit comme une « relation thérapeutique naturelle », où une complémentarité inconsciente est possible, où les partenaires peuvent s’utiliser réciproquement pour soigner et revoir des aspects de leur soi, mais aussi pour travailler sur leurs propres relations objectales non résolues. C’est donc aussi la douleur qui pousse les gens à créer un couple !

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L’élaboration des identifications projectives dans les couples est rendue plus complexe du fait qu’elle se fonde sur une relation symétrique et non plus asymétrique comme celle de la mère et de l’enfant ou de l’analyste et du patient. Une certaine souplesse est en effet nécessaire aux partenaires pour leur permette d’osciller entre la position de contenu et celle de contenant. Le résultat n’est pourtant pas toujours celui qui est décrit ci-dessus. Si, soit les contenus projetés sont en surplus par rapport aux capacités du contenant, soit le contenant est inadapté parce qu’il utilise les identifications projectives reçues pour ses propres exigences, les transformations ne se produisent pas et l’on n’obtient pas un échange productif. Les deux partenaires s’immobilisent alors dans des mouvements continus de répétition qui portent à la collusion. La collusion est l’usage défensif de l’autre afin de contrôler les aspects angoissants du soi et d’éviter la souffrance que l’on craint insupportable. L’autre est ainsi lié et écrasé par la partie négative ou incertaine des objets internes du partenaire. Les interactions collusoires sont inconscientes et répétitives, et donc niées, même si elles sont continuellement proposées à nouveau ; le climat qui se crée est un climat de frustration et de rigidité dépourvu de plaisir réciproque.

Des éléments ß‚ en tas

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Nous présentons une partie de séance dans laquelle les patients décrivent ce que le thérapeute a interprété comme un excès de contenus mentaux qu’ils ne réussissent pas à élaborer. On y voit également que chacun des partenaires se sent encombré par les identifications projectives de l’autre et qu’ensemble ils se demandent et demandent au thérapeute comment « y mettre de l’ordre ».

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Daniela et Bruno avaient déjà parlé auparavant du désordre de leur maison : ils ont déménagé il y a sept ans et conservent encore des « centaines » de cartons qu’ils n’ont jamais réussi à vider ; par la suite d’autres cartons et d’autres sacs plastiques remplis de leurs affaires se sont accumulés à côté des premiers. Lors de cette séance, ce sujet se présente à nouveau. Bruno raconte qu’il est obligé d’accompagner sa femme au supermarché pour éviter qu’elle n’achète des tas de choses inutiles qui rempliraient davantage une maison déjà encombrée. Daniela accuse son mari d’être « hyperbolique », lui qui en réalité achète beaucoup aussi, surtout du papier absorbant, des mouchoirs et du papier hygiénique, qu’il utilise en grandes quantités. Mais Bruno répond que ce sont des choses utiles qui se consomment rapidement. Ils ne peuvent pas continuer à remplir leur maison ! Et puis, les divans sont si encombrés que l’on ne peut même plus s’y asseoir. Il explique que dans la quatrième pièce, imaginée pour un autre enfant à l’époque de leur déménagement, ils ont mis une centaine de grosses boîtes. Eh bien, au lieu de réussir à les éliminer, maintenant, qui sait comment, il y a aussi des milliers de sachets plastiques. Daniela nie qu’il en soit ainsi et répond que lui laisse des choses par terre exprès, pour lui créer des difficultés ; de sorte qu’on n’arrive même pas à passer et que nettoyer devient difficile. Bruno voudrait faire ce que lui a conseillé un ami, c’est-à-dire porter le tout au marché aux puces, parce qu’il pense que la seule solution est de tout éliminer. Daniela comprend qu’il faudrait ranger toutes ces affaires mais elle a besoin de tout examiner, une chose à la fois. Elle a peur d’aller seule au supermarché parce qu’une fois, son mari en a profité pour jeter toutes ses affaires. Elle est terrorisée. Elle pense qu’elle devrait ranger une boîte à la fois – comme cela elle y arriverait –, alors que pour lui : c’est tout ou rien. Bruno explique que ce qu’elle voudrait faire demande un travail trop long. Pour les journaux, par exemple : elle voudrait tout regarder à nouveau, découper les articles, les ranger… Mais il y en a des centaines de boîtes ! Elle reconnaît que ce sont ses boîtes à elle ; mais lui, il a fait les sacs en plastique ! Quand elle était enceinte, elle souffrait de nausées et se fatiguait en rangeant. Et, lui, chaque jour, il prenait tout ce qu’il voyait traîner et le mettait dans des sachets ; comme ça, après, c’était encore plus difficile à ranger ; parce qu’ils contenaient des choses mélangées et que l’on ne se souvenait plus de ce qu’il y avait dedans. Lui affirme que, de toute façon, la situation est maintenant insoutenable et qu’il a eu une idée : mettre une date sur chaque sachet pour indiquer quand il devrait, au plus tard, être rangé.

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Le thérapeute pense, et c’est ce qu’il leur dit, qu’ils voudraient qu’il soit l’arbitre d’une situation pour eux confuse, car chacun attribue à l’autre des actions que l’autre ne reconnaît pas comme siennes, qu’ils demandent de l’aide pour mettre à leur place leurs vécus émotionnels représentés par tous ces cartons et ces sacs en plastique. Ils ont l’impression de quelque chose qui les encombre, les entrave, face à quoi ils se trouvent en difficulté, qu’ils ne savent pas ranger et organiser. Ils éprouvent, en outre, le besoin de comprendre à qui chaque chose appartient, parce que chacun se sent envahi par les affaires de l’autre. Le thérapeute pense aussi que Daniela voudrait trouver le moyen de revitaliser les vieilles choses. Bruno de son côté trouve que ce travail est trop lent et préférerait tout éliminer, peut-être parce qu’il perçoit certaines pensées et émotions comme laides et sales et voudrait simplement faire place nette, alors que Daniela, si elle élimine, a la sensation de perdre quelque chose d’important d’elle-même. Nous voyons, en outre, qu’elle accuse son mari de ne pas l’avoir aidée au moment où il y avait de nouvelles choses à investir (la grossesse), mais au contraire de l’avoir gênée de manière provocatrice et de lui avoir reproché sa créativité. Bruno montre qu’il n’est pas en mesure de distinguer le bon du mauvais et, effrayé par la confusion, il préfère tout enlever de sa vue. Il lance aussi une alarme avec cette idée de date d’échéance sur les sacs.

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L’usage massif et défensif de l’identification projective et d’autres défenses primitives comme le clivage et le déni bloquent les sentiments et la possibilité de s’investir dans le mariage et dans un autre enfant. D’ailleurs, tous ces cartons et ces sacs sont en mouvement. En effet, ils sont souvent déplacés d’une pièce à l’autre et les époux ressentent tous deux un authentique désir de rangement.

Résurgence du conflit esthétique dans le couple

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Dans la relation affective, lorsqu’on se rend compte que l’on ne peut pas tout obtenir, que l’autre ne répond pas toujours aux attentes, quand émergent des besoins de l’autre que l’on n’avait pas imaginés auparavant et que l’on se sent appelé à y donner une réponse, quand l’autre n’est pas « seulement beau », mais aussi « différent » et devient un monde à part, énigmatique, nous pouvons supposer qu’à ce moment-là du mariage se présente un conflit qui rappelle le conflit esthétique de Meltzer. L’individu est à nouveau placé face à la perte du bon objet idéalisé et à la nécessité d’intégrer des aspects persécuteurs.

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À ce propos, il nous semble intéressant de rapporter un moment de souffrance vécu par un homme en thérapie de couple et dont le conflit esthétique est une clé de lecture.

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Depuis des années se sont déchaînés d’importants conflits entre Ada et Giovanni ; les critiques qu’ils s’adressent sont âpres et sans appel. Lors d’une consultation, Ada parle d’un rapport sexuel qu’ils ont eu, après un laps de temps important, et dit qu’il s’est très bien passé, que cela faisait longtemps qu’ils n’avaient plus été ensemble de cette façon, et que pourtant le lendemain matin, Giovanni lui avait dit : « Nous avons dépassé les limites. » Elle s’interroge sur cette phrase, lui répond qu’il est vrai que ce jour-là était un moment de grande intimité. Mais il a eu très peur. Il dit que Ada avait été différente de ce qu’elle était d’habitude, s’était montrée tendre et qu’il en avait été bouleversé sans s’expliquer pourquoi. C’est alors que, semblant vouloir s’expliquer la raison de cette peur, il crie : « Toi, tu n’es pas comme ça ! » Il semble préférer quand sa femme est antipathique et dure, plutôt que cette situation nouvelle et mystérieuse. C’est comme s’il disait avec Milton : « Mieux vaut gouverner en enfer que servir au paradis. »

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Nous sommes d’accord avec Meltzer sur le fait que l’on peut apprécier la beauté seulement dans la mesure où on a les moyens de tolérer l’angoisse et la douleur qu’elle implique. Ces moyens correspondent à la capacité négative de Bion. Cette capacité est à la base de ce processus esthétique et imaginatif qui rapproche la psychanalyse et l’art ; et nous ajoutons toute relation créative, dont celle de couple.

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Seule la tension continue, instable et douloureuse des trois éléments de la grille de Bion (L, H, K – amour, haine, connaissance) permet d’affronter et de tolérer le conflit esthétique. Si cependant L, H, K croissent séparément en grande quantité, ils dégénèrent : L devient posséder, capturer l’objet, H devient blesser, détruire, K devient contrôler, dominer, s’introduire pour dévoiler le mystère.

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Nous voyons souvent dans les couples une telle dégénérescence et la difficulté à élaborer le deuil, parce qu’il s’agit bien de cela : élaborer une expérience de deuil pour laisser enfin libre l’objet bien-aimé. C’est un deuil en présence, une renonciation à l’omnipotence du contrôle, c’est tolérer K sous forme d’incertitude sur le maintien de l’intimité, c’est accepter le mystère du monde interne de l’objet bien-aimé en renonçant aux identifications intrusives. Chaque forme de possession et de contrôle, chaque tentative intrusive « d’être dans » plutôt que « d’être avec », chaque prétention à dévoiler son énigme intérieure est une violation et une perte de l’esthétique.

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Ce sont d’abord la mère et ensuite le thérapeute qui peuvent aider à tolérer le conflit esthétique grâce à ce que Meltzer appelle la « réciprocité esthétique » : en vivant à leur tour l’enfant ou le patient comme « objet esthétique », avec un sentiment qui accueille sa beauté, évocatrice de toutes les potentialités humaines et de développements futurs, en soutenant son incertitude.

Le deuil de l’illusion

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Plus de deux ans ont passé depuis qu’Elisa et Marco, un jeune couple, ont commencé la thérapie. Le thérapeute a eu confiance en leurs potentiels inexprimés, malgré son incertitude, et a été stimulé par leur sincère et authentique demande d’aide. Elisa a tout doucement commencé à digérer les émotions brutes qu’elle racontait pendant les séances et qui étaient liées à des sensations de dégoût indéfini, de colère, de solitude profonde et de rancune ; Marco a pu se rapprocher de ses propres émotions plutôt que de vivre comme « en retrait », absent et passif, ainsi qu’Elisa le lui reprochait. Au cours d’une séance, Marco raconte le film Robin des bois qu’il avait vu à la télévision avec ses deux enfants. Il se demande ce qu’il avait eu à offrir à Elisa lorsqu’ils ont décidé de vivre ensemble. Robin des bois n’avait à offrir à sa princesse que la forêt dans laquelle il vivait. Elisa était pour lui une princesse qui vivait dans une maison chaude et parfumée par les bonnes odeurs qu’exhalaient les casseroles, toujours pleines de bonne nourriture. Dans sa maison d’enfance, en revanche, sa maman n’aimait pas cuisiner et le chauffage était réglé au minimum pour économiser. Elisa lui répond qu’on ne lui a jamais rien offert : c’était souvent elle qui devait mettre les casseroles sur le feu et le kérosène dans la poêle. D’ailleurs elle dit : « Moi aussi, je désirais beaucoup avoir pour moi un Robin des bois plein de vitalité et d’esprit d’aventure. » Maintenant seulement, ils parviennent à admettre qu’ils sont déçus parce que l’autre n’est pas la princesse ou le Robin des bois tant désirés, et ils commencent à libérer l’objet de leurs propres projections, en se rapprochant de l’idée que l’autre est une personne différente.

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La chute de l’illusion selon laquelle l’autre était comme on le voulait donne lieu à l’un des moments les plus bouleversants, mais aussi les plus importants du processus analytique du couple. Avec le temps, en effet, l’un ou l’autre des deux partenaires se met à soutenir un peu moins les illusions de l’autre. La désillusion s’introduit dans le couple : l’un des deux prend le risque de fournir à l’autre non plus seulement ce qu’il ou elle imagine sur lui/elle, mais aussi un peu de sa propre réalité. Il y aura alors dans le couple, progressivement, « ma réalité » ou « ta réalité » : une réalité partagée. On avance dans l’acceptation, le respect, la tolérance de ce qui pourrait être pour l’autre une réalité différente.

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Reconnaître et « alpha-bétiser » la souffrance personnelle psychique de chacun des deux et celle produite dans la relation de couple par collusion est le premier et fondamental moment de notre pratique thérapeutique. À travers cette reconnaissance, le thérapeute se rend disponible comme « contenant » et de cette manière permet que les identifications projectives soient redistribuées. Les deux partenaires se sentent allégés et le thérapeute peut exercer sa fonction sur les projections reçues.

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Si, comme le dit Bion, sont présents lors des séances « des animaux féroces et effrayés » (patients et thérapeute de la même façon), nous croyons que le thérapeute doit réussir à naviguer à vue pendant un laps de temps considérable en faisant jouer son ouverture émotive, sa créativité et ses ressources personnelles dans l’analyse face au récit des nouveaux espaces qu’il rencontre.

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Pendant la séance se produisent ainsi des micro-transformations qui, au cours du processus thérapeutique, permettent peu à peu d’ouvrir un nouveau chemin à chacun des partenaires du couple. Ce processus permet aussi de se réapproprier et d’assumer à nouveau les projections ; il dégage de la thèse selon laquelle il y aurait un partenaire à problèmes qu’il faudrait amener à changer. La notion de réciprocité implique d’affronter la réalité de l’autre et avec elle la perte d’omnipotence. La comparaison avec la réalité rend graduellement conscient du fait que « vouloir » n’est pas la même chose que « avoir », qu’il faut renoncer à l’illusion de posséder et de contrôler. Tout ceci peut se produire à travers un processus initial de « sevrage » qui permet de regarder en avant vers un objet potentiellement meilleur et que seule cette perte rend possible. À ce moment-là, les deux partenaires sont en train de passer d’une souffrance de genre schizo-paranoïde à une souffrance dépressive.

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Nous escomptons que le deuil se rencontre à la fin de l’expérience du sevrage et c’est ce qui en fait un processus de croissance qui conduit au développement de l’esprit. À l’intérieur de ce processus émergent des sentiments d’angoisse et de désespoir, dus à la peur de ne pas réussir à tolérer cette expérience, mais aussi à la peur que l’autre ne réussisse pas non plus : le but est de donner de la liberté à l’objet et de supporter le deuil de ce fantasme omnipotent de possession (je veux, ne signifie pas j’obtiens), en renonçant aux fantasmes narcissiques d’accord parfait et d’adhésivité réciproque avec le partenaire. Nous arrivons ainsi à défaire la collusion, but de la thérapie qui peut néanmoins donner lieu à des moments de déséquilibre et de turbulence.

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Lucia et Massimo se sont longtemps disputés à propos de leur maison, petite et étriquée, et du manque d’espace qui leur donnait l’impression de suffoquer. Récemment, la possibilité d’avoir une maison plus grande où chacun pourrait avoir « une pièce seulement pour lui » se profile, mais à l’enthousiasme initial se substituent de manière surprenante des angoisses et une perplexité apparemment incompréhensibles. Il semble qu’il leur est impossible d’imaginer l’autre dans un espace qui serait pour lui seul.

Une tâche complexe pour le thérapeute

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Le thérapeute lui aussi rencontre beaucoup de difficultés lorsqu’il s’implique dans une relation thérapeutique avec un couple et nous savons qu’il doit accepter la complexité de ce processus analytique et se l’approprier. Il a la douloureuse conscience des limites de sa capacité mentale à recevoir et à transformer ce qui vient, tout en se mettant en phase avec des longueurs d’ondes inconnues et dans le temps même où il se fait le promoteur de nouvelles transformations. Le thérapeute doit avoir la capacité de tolérer le doute et l’incertitude, d’accepter, comme dit Ferro, l’existence de « mondes en ouverture imprévisibles ».

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Cette opération comporte d’un côté un deuil, mais d’un autre côté ouvre sur la perspective de nouvelles dimensions de l’esprit et de nouvelles émotions profondes dont la plénitude et l’intensité le payent en retour pour les souffrances supportées.


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Résumé

Français

La reconnaissance et le respect de la souffrance psychique individuelle et de celle produite dans la relation de couple par la collusion se dessinent comme les moments premiers et significatifs de notre pratique thérapeutique. Par le biais de cette reconnaissance, le thérapeute se propose comme un nouveau contenant psychique permettant que des identifications projectives soient progressivement mobilisées et redistribuées, avec pour effet des micro-transformations qui au cours du processus thérapeutique permettent de frayer un nouveau chemin pour chaque partenaire. À travers différentes vignettes cliniques, sont mises en évidence les phases les plus significatives du processus thérapeutique visant à rétablir une fonction contenante de la souffrance aussi bien en termes individuels que dans le lien de couple.

Mots-clés

  • conflit esthétique
  • identification projective
  • collusion
  • capacité négative
  • défaire la collusion

English

Moments of psychic suffering for a couple under therapyThe recognition and respect of the individual psychic suffering and of the one produced in the couple by the collusion are delineated as first and relevant proceedings of our therapeutic practice. Through recognition, the therapist offers him/herself as a new psychic container to allow projective identifications to be progressively mobilized and reassigned, originating micro-transformations which, throughout the therapeutic process, will permit to open a new way for each partner. The most significant steps of the therapeutic process, aimed at re-establishing a containing function of suffering, either individually or in a couple, will be outlined by clinical vignettes.

Keywords

  • aesthetic conflict
  • projective identification
  • collusion
  • negative faculty
  • de-collusion

Español

Momentos de sufrimiento psíquico en la pareja en terapiaEl reconocimiento y el respeto del sufrimiento psíquico individual y de aquel otro producido en la relación de pareja por la colusión son los primeros y significativos momentos de nuestra práctica terapéutica. A través de este reconocimiento, el terapeuta se propone como nuevo contenedor psíquico, permitiendo que identificaciones proyectivas progresivamente se movilicen y redistribuyan, produciendo micro transformaciones que en el proceso terapéutico peremiten abrir un nuevo camino a cada miembro de la pareja. A través de las viñetas clínicas se subrayan los pasajes más significativos del proceso terapéutico destinados a poner en marcha una función que contiene el sufrimiento, tanto en términos individuales como en la relación de pareja.

Palabras claves

  • conflicto estético
  • identificación proyectiva
  • colusión
  • capacidad negativa
  • falta de colusión

Plan de l'article

  1. Pourquoi le couple
  2. Des éléments ß‚ en tas
  3. Résurgence du conflit esthétique dans le couple
  4. Le deuil de l’illusion
  5. Une tâche complexe pour le thérapeute

Pour citer cet article

Bianchini Barbara, Capello Marina, Dallanegra Laura, Monguzzi Fabio, Vitalini Lidia, « Moments de souffrance psychique chez le couple en thérapie », Le Divan familial, 1/2005 (N° 14), p. 27-38.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-divan-familial-2005-1-page-27.htm
DOI : 10.3917/difa.014.0027


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