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S'inscrire Alertes e-mail - Le Divan familial Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLes différences culturelles dans la thérapie de couple
AuteursBarbara Bianchini du même auteur
Fabio Monguzzi du même auteur
Arcipelago Onlus, Centro di psicologia clinica per la coppia e la famigliaVia Battistotti Sassi 30
20123 Milano, Italiebarbara.bianchini@tin.itfabio_monguzzi@yahoo.it
Introduction
À travers les études sur la transmission intergénérationnelle des troubles psychiques, la conception d’une psyché impliquée uniquement dans les conflits intrapsychiques a été mise en question. Dans le développement psychique de l’individu, tout ce qui n’a pas été maîtrisé ni élaboré, en devenant ainsi encombrant, a permis de relever l’existence et l’importance des fonctions symbolisantes extra-subjectives. « Notre conception endogène de la psyché ne peut plus ignorer les conditions culturelles et intersubjectives, et en partie extra-topiques, de la vie psychique. » (Kaës, 2005)
2 Kaës (1976, 1998, 2002) nous a enseigné que, bien qu’une partie de la réalité psychique inconsciente échappe à toute détermination sociale ou intersubjective, la vie psychique ne peut se développer que par son inscription dans les liens intersubjectifs primaires et dans les liens sociaux. Cette inscription s’effectue à travers un ensemble de contrats, de pactes et d’alliances qui peuvent différer selon les cultures.
3 Nous savons que la culture soutient la structuration psychique en orientant les sujets vers les processus de différenciation. Elle établit les repères d’identification et de différenciation qui établissent tant la continuité que les différences entre les sexes, les générations et les groupes, en garantissant aussi un ensemble de défenses communes. La culture est ce qui est transmis, que l’on acquiert, que l’on intègre et qui détermine les repères d’identité et les systèmes de représentation. La culture prépare l’espace potentiel au symbolique et constitue une aire de transformation en prédisposant aux signifiants et aux représentations. Concernant la représentation des liens, elle fournit une modalité particulière qui s’ajoute aux organisations psychiques inconscientes.
Nous pouvons également dire que l’identité se constitue tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, par des dispositifs de représentation symbolique qui diffèrent d’une culture à l’autre. Ce processus permet la construction continue d’une image de l’autre qui a à voir avec l’idée d’étrangeté à l’intérieur de nous-mêmes.
Chaque culture se présente comme un modèle exclusif et universel qui a ainsi la fonction de contenir l’angoisse de ceux qui s’y reconnaissent. De ce fait même, elle n’est pas en mesure de distinguer ce qui la différencie des autres cultures et l’étranger est ainsi d’abord ressenti comme un inconnu menaçant.
La différence culturelle se fonde sur la reconnaissance de ce qui, parce que différent, est considéré comme hostile et mauvais aux yeux d’un ensemble humain partageant des identifications, des représentations de lui-même et d’autres représentations dont les significations communes s’expriment dans des alliances et dans des contrats qui garantissent le lien. Nous savons que les mythes, les rites, les us et coutumes constituent un ensemble de repères d’identification qui ont pour but de préserver l’appartenance à un ensemble introjecté. Tout cela suppose le refus, le déni ou la négation de tout écart susceptible de mettre en danger les valeurs d’intégration et d’unité narcissique des espaces et des formations psychiques communes et partagées.
La diversité représente aussi un facteur d’attraction, de dynamisme et d’intérêt qui nécessite toutefois de s’assurer la confiance et l’amour du groupe contre la menace de l’inconnu.
Le problème des cultures différentes en thérapie
4 En qualité de psychothérapeutes de formation analytique, nous sommes concentrés sur les mouvements relatifs à l’inconscient des patients, sur nos mouvements inconscients et sur les connexions qui relient les uns et les autres. Pourtant nous sous-estimons parfois l’importance de facteurs tels que l’organisation culturelle et linguistique et le rôle qu’ils peuvent avoir dans la formation de la psyché.
5 Nous nous sommes rendu compte que la complexité croissante due aux différences raciales, culturelles ou de classe sociale peut créer des impasses importantes quant aux processus thérapeutiques, à moins qu’elle ne soit dûment analysée.
Le modèle de travail auquel nous nous référons prévoit que des couples puissent être suivis par deux cothérapeutes. Cela implique l’activation de dynamiques de transfert et de contre-transfert spécifiques visant à faciliter, pour l’ensemble des participants, l’accès à un ensemble d’identifications et de projections (Monguzzi, 2006).
Dans le cadre de notre travail clinique, nous avons pu réfléchir sur certaines thérapies de couples où les patients sont l’un italien et l’autre étranger. La situation ainsi créée peut d’emblée recéler en elle-même les prémices d’un déséquilibre. En effet, nous risquons de ne pas accorder une attention équitable aux membres du couple et à leur relation. Pendant la séance, il peut arriver qu’un des conjoints attire davantage notre attention ou qu’il soit plus facile de faire des hypothèses sur un partenaire plutôt que sur l’autre. L’analyse du contre-transfert représente la voie principale pour comprendre ces phénomènes qui se manifestent pendant la séance et rétablir une position mentale neutre et des distances égales envers l’un et l’autre des partenaires (Morgan, 2001).
Nous allons présenter une situation clinique que nous considérons comme paradigmatique des difficultés susceptibles d’être rencontrées pour la construction du dispositif, dans la dynamique du transfert et du contre-transfert et pour la conduite du processus thérapeutique.
Un cas clinique d’un couple « mixte »
6 Le cas clinique cité s’est conclu par une interruption dont principalement l’épouse a été à l’origine, circonstance sur laquelle nous nous sommes profondément interrogés, en particulier sur la possibilité d’une zone de cécité de notre part qui aurait été liée à la différence culturelle et dont nous n’aurions peut-être pas tenu compte de manière appropriée.
7 Il s’agissait d’un couple envoyé par la psychothérapeute qui suivait l’épouse depuis environ un an. La collègue avait suggéré une thérapie de couple après avoir constaté une tension conflictuelle irrésolue entre cette femme et son mari, la thérapie individuelle ne permettant pas de l’aborder de manière adéquate.
8 Nancy est née de père américain et de mère philippine et Carlo est italien. Ils ont un peu plus de 40 ans, sont mariés depuis dix ans et ont deux enfants de 7 et 4 ans. La crise est apparue un an auparavant lorsque Carlo a eu une relation extraconjugale.
9 Au cours des premiers entretiens, il est apparu évident que Nancy désirait voir changer son mari, car elle le trouvait distant, même s’il se montrait gentil, et sans aucune disponibilité depuis déjà longtemps pour les rapports sexuels. Elle désirait aussi comprendre les raisons de la trahison qu’elle avait subie.
10 Face à ces questions, Carlo ne paraissait pas en mesure de fournir une réponse exhaustive et se limitait à affirmer que l’année précédente des rancœurs et des tensions s’étaient manifestées entre lui-même, son frère et son père, à cause de divergences et d’incompréhensions sur la gestion du patrimoine et sur leur exploitation commune de l’entreprise, circonstances qui l’avaient profondément humilié. Nous avons eu l’impression qu’il ressentait les requêtes de sa femme comme inattendues et anxiogènes. Elles le laissaient désarmé.
11 Ce que nous avons perçu au cours des premières séances, c’était la profonde insistance et la rigidité de Nancy qui nous paraissait affectivement distante, alors que son mari semblait plus disponible et plus curieux, plus disposé à se mettre en question.
12 Dans notre contre-transfert, il nous apparaissait plus concerné, tant envers son épouse qu’à notre égard. Il semblait se demander qui nous étions, observait notre cabinet et nous adressait parfois des questions personnelles.
13 Nancy restait toujours sur la même thématique, elle donnait l’impression de quelqu’un qui a déjà tout compris et pour qui le problème ne dépendait que de son mari. Elle semblait n’entrevoir aucune possibilité de faire plus que ce qu’elle pensait avoir déjà fait pour modifier la situation.
14 À notre égard, elle apparaissait parfois impatiente d’arriver à un résultat, attitude qui nous conduisait à la ressentir comme désagréable et obtuse. Nous étions également frappés par la manière dont cette femme faisait son entrée et terminait les séances : elle nous donnait la main sans la serrer et glissait dehors en évitant presque le contact.
15 Au cours de nos réflexions entre les séances, nous nous rendions compte que nous percevions les membres du couple de manière déséquilibrée, ressentant plus d’empathie envers le mari.
Pendant une première phase, nous avons pu repérer certains aspects importants chez Nancy, comme le fait de s’exprimer en anglais dès que la tension émotive augmentait, alors que nous ne nous ne maîtrisions pas assez l’anglais pour l’utiliser pendant la séance. C’est seulement par la suite que nous nous sommes demandé : quel peut avoir été le vécu de cette femme qui rencontrait deux psychothérapeutes étrangers ? Comment peut-elle avoir vécu la conduite d’une psychothérapie en langue italienne ? Secondairement, la psychothérapeute qui nous l’avait envoyée nous a appris que la thérapie individuelle se déroulait en anglais, cette collègue ayant vécu longtemps à l’étranger.
Quel sens donner à l’attitude fuyante de Nancy à notre égard ? Carlo s’est défini un homme fidèle à ses habitudes, aimant aller à la mer et retourner toujours au même endroit à la montagne. Au retour d’un voyage, il aime tout particulièrement passer quelques jours en montagne, seul endroit où il parvient à se détendre ; il pratique plusieurs sports comme le football, le tennis et le ski, ce qui a pour lui une grande importance.
Nancy est née et a grandi au sein de sa famille aux Philippines. À 18 ans elle est allée étudier à Harvard où elle a obtenu un diplôme en histoire. Puis elle est restée travailler quelques années aux États-Unis avant de venir à Milan pour suivre un master auprès d’une prestigieuse université. C’est à Milan qu’elle a connu son futur époux. Elle se définit comme une femme autonome et indépendante. Ses amis l’appelaient « le génie ». Pour son mari, un facteur d’attraction très significatif était le fait que sa femme était non seulement très jolie, mais en outre indépendante, internationale et cosmopolite. Nous avons fait l’hypothèse qu’il s’abritait derrière ces aspects pour éviter de prendre en compte les besoins plus profonds de sa compagne.
À l’opposé de cela, notre contre-transfert nous signalait une femme éteinte, peu entreprenante, passive et plaintive.
Nancy avait été attirée par Carlo parce qu’il lui apparaissait sûr de lui et doté de solides racines ; elle appréciait le fait qu’il accorde une valeur importante à la tradition et aux liens familiaux.
Selon ce que nous avons perçu, dès que Nancy avançait des demandes, son mari se mettait en retrait, ressentant sa femme comme insistante et parfois persécutrice. Ils ont tous deux suivi une psychothérapie, lui pendant sept ans à l’âge de 20 ans, elle avec la psychanalyste qui nous a adressé le couple et avec qui elle poursuit la thérapie à raison d’une séance par mois. Toutefois, nous étions frappés par la faible capacité d’introspection de Nancy et par sa propension à évoquer des faits concrets, aspects que nous avons attribués à sa formation anglo-saxonne.
Au cours de la première phase de la thérapie, le mari a pris beaucoup de place pour décrire une situation familiale et professionnelle embrouillée et source de souffrance. Nancy apportait une faible contribution et se montrait très souvent irritée et revendicative ; il nous semblait qu’elle ne faisait aucun effort pour comprendre son mari, malgré nos sollicitations.
Parfois nous entrevoyions le partage d’un thème inconscient lié à de profonds vécus d’humiliation, mais qui se traduisait chez l’un et chez l’autre de manière différente : lui montrait une sorte d’exhibition, elle son manque d’estime de soi, attitudes qui globalement les éloignaient l’un de l’autre. En effet, il était tout à fait évident que Carlo souffrait et avait de l’amertume vis-à-vis de son père qui avait préféré son frère pour diriger l’entreprise et l’avait progressivement marginalisé jusqu’à l’exclure de la gestion. Il nous avait expliqué que chaque mois il recevait une somme en liquide à condition de ne pas s’occuper des affaires de famille car il en était jugé incapable. Il exposait aussi un vécu d’exclusion des ressources et privilèges familiaux dont son frère bénéficiait.
Nancy paraissait très blessée et mortifiée de l’exclusion et de la trahison dont son mari avait fait l’objet. Elle avait plusieurs fois manifesté son désir de retrouver plus d’intimité, mais elle se sentait repoussée, non désirée et vivait cette situation avec une profonde humiliation. Tout cela semblait renvoyer à un vécu de délaissement et d’abandon affectif de la part de ses parents : un père affectueux, mais très lié à sa femme et aux affaires, et devenu aussi alcoolique à la fin de sa vie ; une mère distraite, mondaine et distante par qui elle se sentait complètement négligée. À ce propos, nous rappelons également que Nancy s’était définie comme « le vilain petit canard de la famille ».
Toutefois lorsque Carlo montrait une petite intention de se rapprocher, Nancy se raidissait en affirmant être désormais habituée à tout faire elle-même sans rien demander à son mari (et peut-être à nous non plus), comme du reste elle pensait l’avoir fait toute sa vie. Il nous a semblé qu’une certaine dynamique s’était établie entre eux qui renouvelait ce sentiment d’humiliation, en le reproduisant l’un à l’égard de l’autre tout en cherchant à s’en défendre. Dans le même sens, d’autres aspects ont émergé : la mère de Nancy est l’enfant illégitime d’un père qui avait déjà sa propre famille.
Nancy est la cadette d’une fratrie de quatre, elle a deux frères, un frère aîné et un plus jeune, et une sœur. Tous vivent dans leur pays d’origine. Ses parents se sont connus aux Philippines à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, leur rapport était scellé par une entente fondée sur le plan économique et ils ont en effet constitué un petit patrimoine ; le père, qui est décédé, achetait des terrains au nom de sa femme car à l’époque sa qualité d’étranger lui interdisait d’être propriétaire de biens immobiliers dans les Philippines.
La mère administre actuellement une société familiale et a été ambassadrice à l’étranger pendant quelques années. Cette femme se serait toujours occupée d’activités sociales et intérêts professionnels qui lui sont propres.
Le père de Carlo est l’enfant d’une femme abandonnée par son mari. Il a connu une ascension sociale en sachant conquérir, avec persévérance et détermination, une solide position d’entrepreneur, alors qu’il était parti de rien. Sa mère est une ménagère, considérée comme une « bonne », ayant souffert et beaucoup subi car son mari a toujours eu des relations extraconjugales ; celui-ci était très absent, absorbé par ses activités et intérêts personnels. Les parents de Carlo restent un couple très conflictuel et Carlo a toujours été le confident de sa mère.
Il nous a paru que, dans ces expériences familiales, les thèmes d’exclusion et d’humiliation se retrouvaient souvent et semblaient ne pas pouvoir être endigués ni élaborés de manière appropriée. Tous deux semblaient avoir vécu un passé d’enfants abandonnés presque illégitimes.
Il semble possible de supposer que Carlo ait aussi intériorisé l’image d’un couple où la figure féminine est reléguée à un rôle secondaire et subalterne, exactement comme il est arrivé à sa mère au niveau du couple de ses parents. Dans ce sens, Carlo semble avoir remis sur pied avec Nancy, en décourageant son insertion professionnelle et familiale, et plus généralement en la marginalisant, l’image de couple forgée dans sa propre représentation intérieure, en lui attribuant de fait le rôle de « bonne » et en se réservant un rôle plus libre et indépendant, tout comme celui de son père.
Apparemment, Nancy semble avoir recherché une identification avec son père, au caractère entreprenant, volontaire et artisan de sa fortune, mais qu’elle se soit en réalité plutôt identifiée à sa mère, en particulier à la femme souffrante ayant besoin d’un homme sur lequel s’appuyer, en mesure de lui offrir la possibilité de s’émanciper.
Tout cela semble mettre en relief à quel point le thème du choix du partenaire est fondé sur l’attente de trouver dans l’autre une personne à travers laquelle résoudre ses propres conflits psychiques, et en même temps la possibilité de remettre en acte ses propres fantasmes. Il nous a semblé que c’est ce qui s’est passé entre Carlo et Nancy qui semblaient figés dans une dynamique rigide et paralysante dont nous nous sommes sentis exclus.
Pendant une seconde phase, quelques mois après le début de la thérapie, il nous a semblé qu’une nouvelle dimension faisait son apparition, l’identité philippine de Nancy. Cela a coïncidé avec une plus grande disponibilité de la part de Carlo :
La séance semblait s’ouvrir avec une communication empreinte de transfert, il semblait y avoir un espace où chacun pouvait être reconnu. Carlo exprimait aussi le désir d’avoir accès aux ressources et aux potentialités de sa femme.
T. (femme) et pour vous, comment ça s’est passé ?
Elle. — bien, avant nous avons été à la mer chez les parents de Carlo.
Lui. — c’est vrai, pendant trois jours. On a même eu une discussion en voiture.
Elle. — cela m’a ennuyé que cela se soit passé en voiture devant notre « nourrice » philippine qui a tout entendu.
Lui. — je l’ai regretté moi aussi. Ma femme est préoccupée par le fait de ne plus travailler ; si elle devait reprendre, elle aurait des difficultés à trouver un nouvel emploi car cela fait déjà trois ans qu’elle ne travaille plus. Nancy était très inquiète pour la question économique, et je lui ai dit « que de soucis ! » ta mère est riche, tu ne resteras pas sans argent.
Nous avons parlé d’argent devant une personne menant un train de vie beaucoup plus modeste que le nôtre, avec des problèmes économiques bien plus évidents.
Durant cet échange, ils étaient entrés tous deux en contact avec une même représentation, celle de la nourrice philippine, sorte d’alter ego de Nancy, qui évoquait la part de celle-ci la moins riche, la plus à risques et mal à l’aise qui ne trouvait pas à s’exprimer sous d’autres formes. Il faut aussi souligner qu’en Italie, c’est le cliché le plus courant à propos des immigrés des Philippines.
Cette figure pouvait représenter des aspects latents de cette femme, inaccessibles tant à son mari qu’à nous-mêmes, aspects avec lesquels il nous a semblé très difficile d’entrer en contact pour en déchiffrer les codes.
Nous avons fait l’hypothèse qu’ils étaient tous deux en contact avec la « nounou » comme représentation ancestrale du rôle de parent, à la fois père et mère, et que cette représentation devait être rétablie et défendue.
La « nounou » semblait être la partie de Nancy qui ignorait si elle pourrait sortir de son inexpressivité. Nous nous sommes demandé alors si ce défaut d’expressivité était dû au manque d’outils de communication et d’aptitude à mieux vivre un rapport de couple ou si, au contraire, il fallait l’imputer à nos difficultés à lire ses codes. Nous avions peut-être involontairement fait collusion avec Carlo parce que nous le comprenions mieux.
Il nous a été beaucoup plus facile comme thérapeutes de nous rapprocher des aspects de Carlo, culturellement plus semblables aux nôtres, que de ceux de Nancy touchant son « côté américain ». En revanche, nous nous sommes rendu compte que nous n’avions accordé aucune place à la dimension philippine de Nancy, aux aspects problématiques et silencieux de sa culture qui étaient masqués par sa culture d’adoption.
En outre, durant les séances et en tant que thérapeutes, il nous fut malaisé de nous différencier l’un de l’autre. Contrairement à notre habitude, nous avons eu une même perception du couple et nous avons tous deux fait collusion de manière défensive en sous-estimant la différence culturelle, née justement de notre rencontre avec deux personnes de cultures différentes. Nous avons ainsi évité de nous pencher sur cette différence et d’entrer en contact avec elle.
Conclusions
16 Nous pensons à notre grand regret que la renonciation de Nancy à poursuivre les entretiens de couple est en rapport avec le fait que nous ne sommes pas parvenus à trouver dans notre tissu culturel, trop étroit, des espaces pouvant être partagés et donc susceptibles d’être compris par cette jeune femme étrangère.
17 Nous avons eu l’impression que les moments de passage évolutif, où il aurait été possible de trouver un nouveau lien et un nouvel investissement psychique, avaient au contraire fait surgir de nouveaux problèmes pour ce couple.
18 La différence culturelle semblait avoir cessé d’être une ressource pour se transformer en problème. En réfléchissant sur les raisons profondes qui étaient à la base du choix réciproque, nous avons supposé que Carlo avait choisi Nancy car il espérait pouvoir accéder, par son intermédiaire, à une plus grande envergure, une envergure « internationale », qui lui aurait permis de prendre du champ par rapport à une famille qui à la fois l’enveloppait et le mortifiait. Auprès de Carlo, Nancy semblait avoir trouvé une famille à laquelle elle se sentait appartenir, où elle était reconnue et appréciée, contrairement à ce qu’elle avait vécu avec ses parents qui l’avaient prématurément émancipée. Ayant repris contact avec des émotions et des affects liés à son histoire familiale, Carlo semblait avoir progressivement perçu sa femme comme trop « étrangère » et trop éloignée pour pouvoir comprendre et partager la douleur qu’il ressentait. Pendant la thérapie, il avait plusieurs fois répété ne pas avoir voulu mêler Nancy à ses problèmes, être incapable de s’ouvrir à elle, cela malgré la disponibilité et les sollicitations de sa femme. En s’adressant à une autre femme, Carlo semblait avoir exclu Nancy et lui avoir fait vivre ce que lui-même ressentait, à savoir l’humiliation et la trahison (qu’il avait endurées de la part de son frère et de son père).
Cela semble avoir également réactualisé chez sa femme des angoisses archaïques liées aux rapports primaires et lui avoir également fait expérimenter une condition d’« exil », en la condamnant à vivre un lien précaire et d’extrême dépendance vis-à-vis de l’autre.
En particulier, il nous semblait qu’au niveau inconscient, le couple vivait la différence culturelle à travers des valeurs négatives, dangereuses, hostiles et qu’il s’était figé sur ces valeurs négatives.
Nous nous trouvons face à un couple qui reproduit certains effets de la migration, le rabaissement de l’autre, l’étranger étant rabaissé par l’autochtone et l’autochtone par l’étranger, processus renforcés par les préjugés à l’encontre de la femme. Ces représentations sociales dominent sur les représentations mythiques intrafamiliales, ou les surdéterminent.
On peut rappeler, comme l’a souligné Kaës (1998), que la rencontre avec la différence culturelle peut faire vaciller l’idée du Moi, et par ce biais, l’imago d’une culture spécifique. Cette seule circonstance peut mettre en crise, avec une certaine violence, certains fondements du lien : la participation au renoncement pulsionnel, le contrat narcissique assurant l’identité du groupe et la continuité des relations entre les générations, le pacte dénégatif garantissant les conditions d’un refoulement ou d’un déni au profit du maintien du lien.
En outre, Kaës souligne que la rencontre interculturelle mobilise les dimensions psychiques multiples de la culture et active des aspects de violence implicites. La rencontre des cultures est violente car elle met en jeu les identités des groupes d’appartenance qui se trouvent face aux refoulements primaires et aux figures archaïques sur lesquelles se fonde la culture, en synergie avec les systèmes de défense contre l’angoisse.
L’expérience vécue nous a permis de vérifier concrètement l’influence de ces dynamiques et d’observer comment elles peuvent infiltrer les séances et donner lieu à des fixations contre-transférentielles.
À la réflexion, c’était comme si, face à une culture différente de la nôtre, nous ne disposions plus des énoncés, points de repère et signifiants de notre culture. La base continue de la pensée, du langage et des paroles du groupe auquel nous étions étrangers nous faisait défaut. Nous avons eu recours à ce que nous avons de plus impersonnel en nous face aux angoisses suscitées par la rencontre avec l’inconnu et l’étranger, nous nous sommes retranchés derrière nos mécanismes de défense.
Bibliographie
Bibliographie
Kaës R. (1976). L’appareil psychique groupal. Constructions du groupe, Paris, Bordas/Dunod.
Kaës R. Il disagio del mondo moderno e taluni disturbi della vita psichica : caos nell’identità, difetti di simbolizzazione, illusione della fine delle illusioni. In Psiche, 1998, anno VI, n. 1, 121-130.
Kaës R. La costruzione dell’identità in correlazione all’alterità e alla differenza. In Psiche, 2002, anno X, n. 1, 185-195.
Kaës R. Il disagio del mondo moderno e a sofferenza del nostro tempo. Saggio sui garanti metapsichici, Psiche, 2005, anno XIII, n. 2, 57-65.
Monguzzi F. (2006). La coppia come paziente, Milano, Franco Angeli.
Morgan M. (2001).
Résumé
Dans ce travail clinique en cothérapie de couple, les auteurs ont réfléchi sur une situation dans laquelle se présentaient deux partenaires, l’un italien, l’autre étranger. À la fin du traitement – interrompu à l’initiative des patients – ils se sont interrogés sur la façon dont les divers organisateurs culturels peuvent influer sur le cours de la thérapie. Ils se sont demandé s’ils avaient suffisamment pris en considération les différents aspects sociaux et culturels des patients et s’ils avaient été capables de repérer dans leur contre-transfert les effets des aspects culturels non partagés.
Mots-clés
organisateurs culturels, transfert, contre-transfertIn their clinical work of co-therapy with couples, the Authors have had the possibility of reflecting on a situation during which they dealt with an Italian patient and his foreign wife. At the end of treatment interrupted by the patients themselves, they questioned in what way the different cultural organisation could have influenced the result of their therapy. They wondered if they had not sufficiently taken into account the different social and cultural background (factors) of their patients, and in what way they were not able to contain those aspects (not similar to their culture)Keywords
cultural organizers, transference, counter-transference
En el ámbito de su trabajo clínico en co-terapia con parejas, los autores tuvieron la posibilidad de reflexionar sobre una situación con un partner italiano y uno extranjero. Al final del tratamiento interrumpido, se han preguntado si la manera diferente de la organización cultural influyó sobre la evolución de la terapia. Se preguntaron si tuvieron bastante en cuenta los diferentes factores sociales y culturales de los pacientes y si lograron contener los aspectos no compartidos de su cultura.Palabras claves
Organizadores culturales, transferencia, contratransferencia
PLAN DE L'ARTICLE
- Introduction
- Le problème des cultures différentes en thérapie
- Un cas clinique d’un couple « mixte »
- Conclusions
POUR CITER CET ARTICLE
Barbara Bianchini et Fabio Monguzzi « Les différences culturelles dans la thérapie de couple », Le Divan familial 2/2007 (N° 19), p. 63-74.
URL : www.cairn.info/revue-le-divan-familial-2007-2-page-63.htm.
DOI : 10.3917/difa.019.0063.




