Le Divan familial 2007/2
Le Divan familial
2007/2 (N° 19)
176 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782848351292
DOI 10.3917/difa.019.0089
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Les traumas qui se perpétuent

Vous consultezLe couple, un lieu pour se réparer ?

AuteurVincent Garcia du même auteur

Psychanalyste (Institut SPP)
Thérapeute de couple (AFCCC)
4, avenue Félix-Faure
06500 Menton

« Partageant tous une douleur unique et la gardant pour soi, jalousement. »C. Esteban, Trajet d’une blessure.

En tant que psychanalystes de couple, nous recevons des patients qui, à partir de souffrances individuelles, sont porteurs d’une souffrance de couple qui les malmène suffisamment pour qu’ils éprouvent le désir de trouver un cadre contenant et rassurant au sein duquel ils viennent s’interroger sur la nature de ce qu’ils ont construit à deux.

2 Individuellement ou à deux, ils se confrontent à un type de questionnement existentiel concernant le sens, le but et la fonction du couple qu’ils ont formé. Je reprends ici cette interrogation récurrente et tente une approche théorique de ce à quoi peut correspondre psychiquement un couple, à l’aune de la fonction qu’il opère pour chacun des partenaires qui le constitue, telle qu’elle se dévoile au cours du travail analytique des patients qui viennent réfléchir avec moi.

3 Certaines réflexions de patients se retrouvent, transposées, dans la littérature, notamment dans l’œuvre de Z. Shalev, qui écrit sous forme de monologues introspectifs des romans sur la complexité des rapports et du lien de couple.

Du sentiment amoureux à l’espace-couple

4 Les couples viennent toujours nous parler d’amour, attendu ou disparu, à donner et à recevoir. Mais nous savons combien le sentiment amoureux est le signe que deux sujets ont opéré une rencontre inattendue et surprenante, dont ils ignorent tout de la détermination intrapsychique. Il se constitue entre eux un lien privilégié, caractérisé par une élation narcissique réciproque, qui se soutient de l’illusion du donné et du recevoir interactif. Se penser amoureux revient alors à ressentir un processus d’extension du Moi, qui correspond aux prémisses d’une co-création potentielle d’un nouvel espace psychique à deux, clos sur lui-même, selon un mode groupal se défendant de toute interférence extérieure. Mais cette rencontre ponctuelle initiale ne se métamorphose en couple, entité basée sur la nécessité et la pérennité et investie comme telle (J.-M. Blassel, 2003), que si ce couple en vient à représenter pour chaque partenaire un espace qui transcende la relation du sujet à son objet.

5 Espace difficilement représentable, que les patients réfèrent au « nid », en le rattachant défensivement au concret de leur quotidien. Z. Shalev (2007) fait ainsi s’interroger son héroïne en quête de définition de son couple alors même qu’elle se sépare de son mari : « une entité liée par une même adresse, un même réfrigérateur, une même machine à laver, un même compte en banque, des projets de vacances communs, des droits et des devoirs, des croyances et des idées ? Mais est-ce seulement cela ? ». Il est plus simple de n’avoir à se séparer que sur le plan matériel, mais cette femme questionne un savoir lové dans l’appréhension de ce qui va advenir, de ce qu’elle va ressentir, pressentant qu’elle ne mesurera l’intensité des dommages qu’une fois la séparation accomplie.

6 Il est question là, au-delà de l’intrapsychique et du lien entre les partenaires, d’un espace groupal propre au couple, au sein duquel se développent des processus psychiques spécifiques. Et ce qui s’y joue particulièrement nous permet de comprendre par exemple qu’un état de malaise interne ponctuel chez un partenaire entraîne un dysfonctionnement au niveau du lien, susceptible de blesser le cadre groupal et de générer des turbulences dans l’espace-couple (passages à l’acte) pouvant engendrer une déchirure de ce cadre (séparation du couple).

L’espace-couple comme lieu de symbolisation

7 L’espace-couple est espace commun. Formé du psychisme des deux partenaires, qu’il transcende, il est le lieu de dépôt de l’inconscient du couple, de ce que chacun recherche inconsciemment, mais également de ce dont chacun cherche à se défaire sans le savoir. Il est le lieu des attentes non sues, des désirs refoulés, des souffrances idiosyncrasiques. Dans cet espace, chacun est le support projectif de l’autre, et l’objet-couple, investi comme tel, en est le cadre sécurisant, permettant le déploiement d’un transfert permanent, actualisant les pathologies essentielles des partenaires.

8 De fait, le couple apparaît comme le lieu primordial où se réactualisent les angoisses primaires liées à un vécu non ou insuffisamment symbolisé, qui reste dès lors clivé de l’ensemble du fonctionnement psychique. Ce trauma infantile est de l’ordre de l’irreprésentable et s’inscrit en creux, en vacuoles, dans la psyché, organisant en tant que tel un pôle de déliaison agissant à l’insu du sujet. C. et S. Botella (2001) parlent d’un « négatif du trauma [qui] trouve son origine non pas dans un positif quantitatif, mais dans l’absence de ce qui, pour le moi de l’enfant, pour son narcissisme, aurait dû se produire comme allant de soi. Quelque chose de foncièrement évident pour le sujet, qui aurait dû avoir lieu, n’a pas eu lieu, sans que pour autant celui-ci perçoive et a fortiori se représente ce négatif » (p. 157).

9 C’est parce que le trauma de l’infans est nécessairement de l’ordre du manque, de la perte, qu’il origine chez l’adulte ce besoin irrépressible de « re-trouver » l’objet. La libido narcissique est essentiellement fragile et a donc besoin de se complémenter de la libido objectale. Là réside ce qui me semble être une fonction essentielle du couple, à effet réparateur : une possibilité de cicatrisation des fêlures d’un sujet blessé lors de son histoire primaire, par la déperdition narcissique occasionnée par le manquement de l’objet. Car, si comme le dit R. Roussillon (1999), « la symbolisation d’une expérience ne fait pas disparaître l’expérience non symbolisée », elle « produit une nouvelle inscription de celle-ci ; elle l’inscrit autrement. Elle modifie le rapport du sujet à l’expérience ; elle modifie le sujet par l’expérience de la symbolisation, le rapport à la chose symbolisée » (p. 240). Et le couple s’avère ce lieu de réparation possible où se construisent des tentatives d’élaborations d’un vécu traumatique primaire.

Confiance et investissement de l’objet

10 Pour que cette magie opère, il faut que l’autre du couple prenne sens comme objet d’amour, ce qui nécessite qu’il soit perçu tout d’abord comme simplement présent-contenant. Cet objet investi comme partenaire présent-contenant implique, d’une part, la dimension de confiance qu’il a su susciter chez le sujet, autant que celui-ci a désiré le laisser se développer dans le lien qui les unit (dans le transfert du lien primaire, il se substitue à « l’ombre de l’objet » disparu). D’autre part, est mise à contribution la spécificité des blessures narcissiques propres à l’objet qui le rendent sensible à celles de son partenaire. Sachant que ce qui a été traumatique pour l’infans, resté comme trace indélébile reproductible, est par essence lié au sentiment d’avoir été trahi, abandonné, laissé dans la détresse : la confiance initiale, absolue, nécessaire à la mère primaire s’est retournée contre lui, l’obligeant au constat d’une complétude illusoire.

11 Faire couple, donc, implique que le sujet ose (re) faire confiance (« je me donne à toi »), et on vient de voir qu’il le fait presque malgré lui, agi par une recherche qui le dépasse dans son présent. Cette attraction à « faire couple » réside à mon sens, non pas tant dans la résonance du traumatisme d’un sujet sur celui d’un autre, mais plus précisément de deux failles, issues d’un même traumatisme originaire, qui se cherchent et se répondent, dans une correspondance inconsciemment attendue « depuis toujours ». Faire couple est faire se rencontrer deux traumas en mal de symbolisation, dans un besoin qui s’ignore en tant que tel, mais qui ne peut s’accomplir à ce moment-là qu’avec ce partenaire-là.

12 Z. Shalev fait dire à son dernier personnage principal, qui réfléchit sur son désir de refaire couple (2007) : « […] outre le conquérir, je voulais en fait le percer à jour, et moi aussi par la même occasion, nous tous, je ne savais pas très bien de qui je voulais parler, subitement, je m’étais mise à penser au pluriel, comme si une foule nombreuse se pressait derrière moi, loin d’accomplir une tâche inutile en solitaire, je représentais officiellement un groupe qui risquait sa vie dans le lit du suspect en vue d’obtenir des informations susceptibles de faire la lumière, sur quoi, je ne le savais pas très bien, disons sur le secret de la vie, ce ne serait pas très loin de la vérité » (p. 237).

Le passé ravivé dans le couple

13 De même que dans la cure, le lien à l’analyste ne prend forme, sens et fonction que parce qu’il se développe au sein d’un cadre spécifique, hors socius, en couple, un partenaire, pour bénéficier de la présence de son conjoint, a d’abord besoin de se sentir investi dans son espace couple. Le niveau d’investissement dans le partenaire et dans le couple, comme cadre de la relation (« objet-couple »), signe donc le niveau de confiance accordé à l’autre (oser investir un objet hors contrôle).

14 Et, c’est justement cette confiance, nous dit S. Ferenczi (1932), qui « est ce quelque chose qui établit le contraste entre le présent et un passé insupportable et traumatogène. Ce contraste est indispensable pour que le passé soit ravivé, non pas en tant que reproduction hallucinatoire, mais bien en tant que souvenir objectif ». Ce passé ravivé concerne les éléments douloureux de l’histoire du sujet, le négatif de ce qui aurait dû advenir ou l’inapproprié qui n’aurait jamais dû être vécu à ce moment-là. Et cette transformation, dont parle Ferenczi, de la répétition au souvenir nous signale l’aspect réparateur du couple : quelque chose du trauma a pu se symboliser et devenir objectivable, passant du re-vécu au re-visité, et limitant l’impact de la répétition du traumatique. Car, rappelle R. Roussillon (2001), « pour symboliser et subjectiver l’inapproprié de l’histoire, il faut répéter, rejouer dans le présent ce qui n’a pu avoir lieu psychique en son temps propre, se souvenir, c’est alors mettre au présent du Moi pour l’intégrer et le signifier ce qui n’a pu recevoir historiquement de statut psychique satisfaisant » (p. 114).

15 Il est donc nécessaire qu’au cours de ce processus continu inhérent à cet espace psychique commun, l’objet soit toujours là, disponible, présent dans le présent, dans un rôle maternant primaire permettant à l’enfant figé dans le partenaire adulte de reprendre le cours de son évolution psychoaffective… jusqu’au point de blocage traumatique suivant. Bien sûr, continue R. Roussillon (2001), « le processus de répétition est toujours là, mais quand l’objet a pu avoir un rôle déflecteur et réflecteur suffisant, sa fonction est intériorisée et à l’origine d’une métabolisation et d’un jeu interne qui estompent ou effacent la manifestation de la compulsion à la répétition qui s’intègre alors au processus de symbolisation à partir du plaisir de la répétition ».

16 Ce mécanisme de « réparation », de symbolisation dans le cadre de la confiance amoureuse du couple, passe d’ordinaire totalement inaperçu, tant il est ce que chacun attend inconsciemment et « normalement » du couple, et qu’il dit à l’autre en ces termes : « je veux que tu sois là pour moi, quand j’en ai besoin » : ne plus se (re)trouver seul dans la déréliction…

La désidéalisation récurrente

17 Mais que l’autre vienne à manquer à ce rôle, et s’engage un processus de désidéalisation de celui-ci, qui n’est somme toute « que » la cessation du clivage de la « folie amoureuse » : le partenaire retrouve son côté « bon » lié à son côté « mauvais ». Au mieux, il redevient ce qu’il est : un simple humain faillible comme tout un chacun ; au pire, il est ressenti comme le persécuteur à quitter au plus tôt, quel que soit le prétexte rationalisant.

18 Cette désidéalisation de l’objet inadéquat se conjugue à une fragilisation de l’espace-couple ressenti comme non-contenant et susceptible de devenir phobogène. Comme si l’incapacité de liaison de l’angoisse traumatique au sein du couple déplaçait l’angoisse sur l’objet-couple. Comme dans la cure, la fragilisation du cadre engendre des angoisses réactionnelles. L’insuffisance de canalisation ne permet plus leur signifiance dans un présent rassurant. L’échec de leur transformation signe l’échec de la fonction thérapeutique du cadre-couple : on repasse alors de l’actualisation à la simple répétition d’une expérience primaire, qui demeure non liée et non représentée. Dans cette situation ressurgissent des sentiments de trahison susceptibles d’effondrer l’enfant dans le partenaire, qui revit alors la reproduction des traumas liés à l’abandon et la détresse qui s’ensuit.

19 Quand elle prend conscience de la rupture de son cadre-couple, l’héroïne de Z. Shalev (2007) s’écrie : « regarde ce que j’avais et ce que j’ai maintenant, j’avais une famille, j’avais un mari qui m’aimait, mon enfant avait une vie normale, regarde comme je me disloque sans ce cadre, je ne me doutais pas qu’il m’était à ce point vital » (p. 163). On saisit alors le sens que peut prendre l’espace-couple comme « pare-être », dont j’ai dit ailleurs (1998) que la fonction est proche du pare-excitation.

20 Nous pourrions reprendre à notre compte ici ce que A. Green note à propos du narcissisme du corps (2007) : « Le prodigieux paravent est constitué et paraît sans failles mais, s’il vient à se fissurer, la structure psychique unitaire n’est plus qu’une façade, une apparence, laissant transparaître sa fragilité » (p. 56). Fragilité de l’unitaire en proie à la recherche de sa complétude illusoire.

L’utilisation thérapeutique de l’autre dans le couple

21 Vivre en couple revient alors à accepter d’être utilisé par l’autre tout en utilisant cet autre (ce qui diffère de l’instrumentalisation perverse-narcissique) pour une co-construction de soi (pôle narcissique), du partenaire (pôle objectal), du lien (intersubjectivité), et de la configuration du couple (groupalité). Ce qui nécessite une dimension de masochisme (féminin) à l’œuvre chez chacun des partenaires, en liaison avec un projet de construction groupale (du couple). Mais un masochisme suffisamment étayé sur les pulsions libidinales pour que chacun puisse se sentir « utile » dans l’utilisation qui est faite de ce qu’il est (interne) et de ce qu’il donne (externe), sans pour autant se sentir détruit, phagocité ou piégé (générateur d’angoisses de dévoration ou d’étouffement au sein du couple).

22 C’est rappeler, là encore, l’importance cruciale des premières relations mère-enfant, où celle-ci a pu – ou non – se laisser utiliser pour que l’infans se co-construise dans une dimension d’altérité. Et pour que celle-ci se révèle néanmoins secure, il aura fallu, en plus, que cette mère soit masochiquement heureuse de ce processus et qu’elle investisse cette co-création avec plus de plaisir que d’angoisse. C’est parce que ces relations primaires se sont insuffisamment bien déroulées (du fait de l’incapacité d’une mère à jouir de cette dimension masochiste vitale, ou d’un nourrisson originellement défaillant dans la relation) que l’enfant devenu adulte éprouve des difficultés récurrentes à vivre ce moment d’utilisation dans le couple. Les traces traumatiques font résurgence et se manifestent par une symptomatologie qui se dessine à l’intérieur (et uniquement à l’intérieur) de l’espace de ce couple-là, avec ce partenaire spécifiquement investi. Soit en ne pouvant accepter d’être utilisé qu’au prix d’un sentiment sacrificiel, soit en développant des défenses phobiques (angoisses du rapproché tendre ou sexuel) ou obsessionnelles (rigidité, voire frigidité affective dans le contact), soit en surinvestissant une relation d’instrumentalisation dans une sorte de défense contra-phobique (et devenant ainsi la proie facile d’un pervers narcissique de passage à ce moment-là). Dans les cas plus graves, l’excès du sentiment récurrent d’abandon (traumatisme cumulatif) peut engendrer un mode défensif également contra-phobique, tel le surinvestissement de l’agir de la trahison, dans le but de (se) nier le besoin addictif de l’autre.

23 Sachant que la relation primaire ne s’est jamais idéalement déroulée, et qu’ainsi chacun est porteur de désirs et d’angoisses qui se réactualisent dans cette co-création de couple, il est logique que puissent se rencontrer deux personnalités, aussitôt « trahies » dans leur attente commune consciente par l’effet du traumatisme des trahisons vécues antérieurement, mais potentiellement défendues sur des modes opposés. Ces défenses s’avèrent d’abord complémentaires dans l’interaction (le dépendant et le contre-dépendant, l’abandonnique et l’abandonnant, le fragile et le puissant…), donc attractives pour le partenaire, mais à la longue se révèlent interchangeables dans la mise en commun propre à l’espace-couple, où chacun peut porter à tour de rôle une symptomatologie groupale.
Dans le second roman de Z. Shalev, une femme qui vient de quitter son mari exprime ainsi sa prise de conscience de leur tentative de liaison sabordée par une force de dé-liaison plus puissante (2002) : « Comme nous allions bien ensemble en fait, qui aurait pu, aussi bien que lui, m’emprisonner dans son for intérieur, qui aurait pu, aussi bien que moi, contrebalancer sa faiblesse, oui, à quatre mains zélées et avec une extraordinaire harmonie, nous avons détruit nos vies […] » (p. 382).

Répétition ou réparation dans le couple

24 Finalement, ce serait presque à un paradoxe du couple que nous conduit notre réflexion, dans le sens où ce qui attache sépare. En effet, l’état plus ou moins vacuolaire de la psyché (V. Garcia, 1998), lié à l’impact du trauma primaire clivé, génère une tentative auto-thérapeutique de re-liaison narcissique, en même temps qu’il travaille à la déliaison objectale, actualisant les moyens d’une répétition du traumatique. Sauf que, dans le couple « amoureux », ce qui pourrait séparer, peut réparer.

25 La force présumée du lien entre le sujet et son objet instaure le climat de confiance nécessaire à la configuration de couple ressentie comme idéale. Celle-ci est alors souvent imagée par le nid, ou le cocon, représentations qui en disent long sur la potentialité régressive dont elle induit l’actualisation chez les deux partenaires. Conjuguée à l’idéalisation réciproque de l’objet, elle obère le processus d’individuation, obscurcit le sens du jugement et de la réalité. L’objet, on le sait, n’est pas aimé pour ce qu’il est, ou du moins pour ce qu’il sait ou croit savoir de ce qu’il est, mais pour ce qu’il représente. Cette réalité n’est certes pas toujours facile à accepter, mais elle rend compte du besoin du sujet de satisfaire à la demande qui le dépasse de « re-trouver » l’objet de sa complétude narcissique (la fragilité de l’unitaire évoquée ci-dessus).

26 Dès lors, on s’aperçoit également combien, dans le couple, l’objet est d’abord interne avant que d’être externe : il est d’abord rêvé, conçu en fonction des attentes et des désirs du sujet, avant de prendre existence, peu à peu, par étapes, dans la réalité objective partagée (« seulement dedans – aussi dehors », C. et S. Botella, 2001).
Ces moments où le réel de l’objet se différencie (toujours partiellement) du support de projections qu’il est avant tout pour le sujet, sont nécessairement frustrants et douloureux, car désidéalisants. Moments récurrents, refondateurs dans le meilleur des cas de la pérennité du couple (on passe du lien d’amant au lien d’aimant, et il arrive qu’à ce stade, l’aimant cesse d’être l’amant), il s’agit là de carrefours où s’entrecroisent les désirs et les angoisses agonistes et antagonistes des partenaires, issus de leurs mondes interne et externe, et du monde groupal généré par l’espace couple. Carrefours redondants qui permettent à chacun de se situer ou de se rétablir dans son identité et son désir ou de s’échapper (à soi, à l’autre, au couple), ils représentent des zones de passage où la tentation du passage à l’acte croît avec l’angoisse de la remise en question du projet de vie et de l’identité du couple (et de ses membres à l’intérieur du couple). Ils consistent en successions de désillusions à digérer et accepter, de déceptions symbolisables qui ramènent à la réalité de l’altérité de l’autre, avec qui, à chaque fois, se repose la question de continuer (ou pas) à co-construire sa vie et son couple.
C’est ici que se déclenche le processus irrépressible de la répétition potentielle du trauma primaire : la désidéalisation de l’objet d’amour présent renvoie à la désidéalisation de l’objet maternel premier, celui qui s’est séparé de l’infans. Tout comme la structure familiale dans le passé a pu, ou non, canaliser la déréliction primaire, c’est la force inconnue du cadre-couple qui va augurer de la suite.

Répétition et pulsion de destruction

27 Les choses pourraient s’arrêter là, mais ce n’est pas aussi simple : ce serait omettre la « compulsion de répétition », inhérente au sujet lui-même. Comme le rappelle R. Roussillon (2001), « Le processus sous-jacent à la compulsion de répétition devrait être conçu sous la forme d’une hallucination automatique qui répète automatiquement les expériences tant qu’elles n’ont pas été liées au sein d’un processus représentatif ou évacuées et stabilisées » (p. 206). Ce qui signifie qu’au-delà de la désidéalisation, c’est-à-dire en deçà du retour du refoulé, une pulsion de destruction est à l’œuvre, et d’autant plus dangereuse qu’elle est désintriquée de la pulsion de vie. En fait, se construit dans l’espace du lien une déliaison à la mesure des blessures narcissiques des sujets concernés (ce que j’appelais plus haut la trahison induite par les trahisons passées). Parce que, ainsi que nous le rappelle A. Green (2007), « la nécessité de la liaison passe avant la recherche de plaisir » (p. 50), la répétition, on l’a vu, est agie, quel qu’en soit le prix à payer et tant qu’elle n’a pas trouvé à re-lier. Le plaisir à vivre du couple est alors sabordé par la pulsion de mort : on peut toujours trouver matière à se séparer, alors ou parce qu’on est bien ensemble. On voit combien ici le retour du refoulé prend appui sur l’existence au préalable de la pulsion de destruction pour activer la force de déliaison, si agissante dans les crises de couple.
Pour résumer la fonction réparatrice du couple : solidement investi par deux partenaires suffisamment rassurés et confiants l’un dans l’autre et dans leur espace-couple, la crise ouvre sur l’élaboration des angoisses de séparation et de mort, à même d’engager un processus de symbolisation du trauma primaire. Dans le cas contraire, on a affaire à une simple duplication, traduisible dans la rupture de ce cadre couple, et donc la séparation des partenaires, vécue sur un mode abandonnique.

Pour conclure…

28 Ainsi, ce qui lie, délie, éventuellement pour permettre que ça se relie mieux encore… Le couple m’apparaît bien comme un lieu de partage où peuvent se conjuguer une élaboration partielle des traumas du passé avec les inquiétudes pour l’avenir, pour apprendre à se satisfaire des frustrations du présent (V. Garcia, 2007).

29 Z. Shalev, encore, pour conclure : « Heureux qui renonce à savoir, celui qui n’a pas tout misé sur la chair et le sang, sur l’autre, car quel est cet autre, presque le fruit de ton imagination, oui, c’est de ton manque que tu le crées exactement comme tu as créé ton fils, né de ton manque il retournera à ton manque mais jamais ne le comblera […] » (2007).

Bibliographie

Bibliographie

Blassel J.-M. (2003). Psychopathologie du couple et soin psychanalytique, Groupal, 14.

Botella C. et S. (2001). La figurabilité psychique, Lausanne, Delachaux et Niestlé.

Ferenczi S. (1932). Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, Psychanalyse IV, Paris, Payot.

Garcia V. (1998). Être ou pare-être, vide et trou de symbolisation, Dialogue, 140.

Garcia V. (2007). Satisfaits ou divorcés, Toulouse, Milan.

Green A. (2007). Pourquoi les pulsions de destruction ou de mort ?, Paris, Panama.

Roussillon R. (1999). Agonie, clivage et symbolisation, Paris, PUF.

Roussillon R. (2001). Le plaisir et la répétition, Paris, Dunod.

Shalev Z. (2000). Vie amoureuse, Paris, Gallimard.

Shalev Z. (2002). Mari et femme, Paris, Gallimard.

Shalev Z. (2007). Thèra, Paris, Gallimard.

 

Résumé

Au-delà de l’aspect intra-psychique et du lien qui unit deux partenaires, l’auteur met l’accent sur la dimension d’espace du couple, qui agit comme un cadre au sein duquel sont réactivées les traces traumatiques primaires. L’atmosphère de confiance et l’investissement de cet espace lui confèrent une potentialité réparatrice qui peut aider à mettre fin à la répétition compulsive abandonnique.

Mots-clés

espace-couple, trauma primaire, réparation, symbolisation, pulsion de destruction



Beyond intra-psychic aspects and the link between two partners, the author stresses the dimension of space in the couple, which acts as a framework in which are reactivated the primary traumatic traces. The atmosphere of confidence and the investment of this space confer a repairing potentiality which can help to put an end to the compulsive repetition of abandon.

Keywords

space-couple, primary trauma, repairing, symbolization, destructive instinct


Más allá del aspecto intrapsíquico y el vínculo que une a dos cónyugues, el autor hace hincapié en la dimensión de espacio de la pareja, que actúa como un marco en el seno del cual se reactivan las huellas traumáticas primarias. La atmósfera de confianza y la inversión de este espacio le confieren una potencialidad reparadora que puede ayudar a poner fin a la repetición compulsiva abandónica.

Palabras claves

espacio-pareja, trauma primario, reparación, simbolización, pulsión de destrucción

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Vincent Garcia « Le couple, un lieu pour se réparer ? », Le Divan familial 2/2007 (N° 19), p. 89-102.
URL :
www.cairn.info/revue-le-divan-familial-2007-2-page-89.htm.
DOI : 10.3917/difa.019.0089.