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Le français aujourd'hui

2001/1 (n° 132)

  • Pages : 128
  • DOI : 10.3917/lfa.132.0104
  • Éditeur : Armand Colin

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« Même dans les plus vieux je tiens qu’on peut apprendre : Perceval le Gallois vient encore à son tour »

La Fontaine, Contes et nouvelles en vers, « Ballade », 1665.

« Le Moyen Âge, à jamais, reste l’incubation ainsi que commencement de monde, moderne »

Mallarmé, « Catholicisme », dans La Revue blanche, 1895.
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En relation avec les programmes d’histoire, les programmes de français du cycle central du collège proposent de travailler sur des textes du Moyen Age choisis pour leur apport culturel, et plus particulièrement sur un roman de chevalerie appartenant au cycle de la Table ronde ou à celui de Tristan. Ces récits permettent de souligner la permanence de certains motifs culturels et notamment celui du chevalier errant dont les aventures sont ponctuées d’épreuves et de combats : en partant à la découverte, par exemple, de l’un des premiers « romans » de la littérature française, Le Conte du Graal, écrit par l’un des premiers « auteurs », Chrétien de Troyes [1][1] Avec toutes les ambigüités que ces termes peuvent comporter....

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En lien avec cette exigence et cette envie, se pose le délicat problème du choix de l’édition d’un texte difficilement accessible en version originale. C’est pourquoi nous nous sommes attachés à comparer trois présentations de cette œuvre de Chrétien de Troyes destinées à des enfants de 10 à 13 ans :

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• François Johan, Perceval le Gallois, troisième volet du « Cycle des Chevaliers de la Table ronde », Casterman, (1980), 1996 pour la présente édition, 134 pages, illustré par Nathaële Vogel, coll. « Epopées ».

• Jacqueline Mirande, d’après Chrétien de Troyes, Contes et légendes des Chevaliers de la Table Ronde, Nathan, (1994), 1998, 160 pages, avec un dossier de 16 pages, illustré par Odile Alliet, coll. « Contes et légendes », n° 7.

• Camille Sander, Perceval ou le conte du Graal, Flammarion, 2000, 192 pages, illustré par Frédéric Sochard, « Castor Poche » n° 771, contes, sénior (12-13 ans), série « Contes, légendes et récits du monde entier ».

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Si ces trois ouvrages n’offrent pas un ensemble paratextuel suffi samment riche ou réellement destiné à de jeunes adolescents, ils leur proposent néanmoins des adaptations dignes d’intérêt, permettant d’éviter la syntaxe et le vocabulaire parfois difficiles de traductions plus fidèles au texte d’origine [2][2] Entre autres : Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal.... Et, puisque dès le Moyen Âge, des mises en prose de l’œuvre de Chrétien prouvaient déjà la séduction exercée par le Graal et la figure de Perceval, il ne semble pas sacrilège d’étudier aujourd’hui avec des élèves des « adaptations », même si on peut regretter que les auteurs de ces ouvrages, à l’exception de C. Sander, ne mentionnent leurs sources que de manière très imprécise. Car l’élève, plus tard, pourrait avoir envie d’aller les lire lui-même par simple curiosité ou pour le plaisir de relire une histoire qu’il a appréciée.

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Reste que l’on est en droit de s’interroger sur les choix faits par les auteurs de ces adaptations, sur leurs conséquences quant au sens de l’œuvre initiale et sur leur plus ou moins grande réussite.

Cycles ou continuations ?

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On commencera par regretter le choix fait par toutes ces éditions de ne pas chercher à rendre accessible un prologue certes difficile mais fort riche en enseignement. Choisir d’en faire abstraction, c’est gommer des indices importants concernant non seulement les conditions de production de l’œuvre mais aussi sa signification. Car c’est dans ce prologue que Chrétien de Troyes fait mention d’un dédicataire-commanditaire qui lui aurait fourni le livre dont il va s’inspirer et dont l’identité n’est pas sans importance : il s’agit en effet de Philippe de Flandre, comte d’Alsace, qui participa à la troisième Croisade et dont le père rapporta de ses voyages en Terre Sainte la relique des « gouttes de sang du Christ ». C’est aussi un moment privilégié où l’auteur s’efforce de capter l’attention de son public, attention essentiellement auditive, vu les conditions de diffusion propres aux ouvrages médiévaux. Enfin et surtout, c’est l’endroit où apparait, sur le mode mineur, des thèmes qui se développeront dans l’œuvre : le thème religieux qui fait partie de l’éducation de Perceval à chaque étape de sa formation et le thème de la terre fertile et de son antithèse la « terre gaste ». En un mot, ce prologue est une véritable ouverture, ouverture sur les conditions de production d’une œuvre écrite par un clerc au service d’un grand seigneur pour qu’elle soit diffuser ultérieurement à l’oral et ouverture au sens musical du terme, c’est-à-dire annonce en sourdine de thèmes et peut-être d’une partie de la signification de l’œuvre toute entière.

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Cependant, chacun des auteurs actuels cherche lui aussi à capter l’attention de son lecteur et à l’introduire dans l’univers de l’œuvre. C. Sander est certainement celle qui le fait avec le plus de bonheur car, si son prologue est très différent de l’original, il arrive à en garder l’esprit : mention du conte (« nous dit le conte ») sur lequel elle s’appuie pour raconter son histoire et interpellations du lecteur cherchant à donner « l’impression d’entendre raconter les histoires pour un public qui écoute plutôt qu’il ne lit » (p. 6). Quant à F. Johan, il préfère commencer in medias res, en changeant l’ordre de l’original et en parlant du père et des deux frères de Perceval.

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Mais au-delà du choix commun de modifier l’ouverture de l’œuvre, nos auteurs s’inscrivent, de manières variées, dans deux pratiques d’écriture courantes au Moyen Âge : la continuation et la mise en cycle.

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C’est une continuation [3][3] Pour la tradition, et en nous limitant au XIIIe siècle,... que nous propose C. Sander : elle prolonge le conte inachevé de Chrétien par la fin de la version d’Eschenbach et fait de Perceval un « héros élu pour rendre la joie et la vie au royaume stérile du roi Pêcheur [4][4] C. Sander, p. 16. », devenant lui-même à la fin roi du Graal. Elle donne donc une « fin heureuse et glorieuse [5][5] C. Sander, p. 13. » à une œuvre qui, originellement, n’en avait point.

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Les deux autres adaptations sont, quant à elles, des mises en cycle plus ou moins développées. Toutes deux s’inspirent donc d’un ensemble de textes beaucoup plus étendu que la seule œuvre de Chrétien et font de Perceval un chevalier de la Table Ronde au même titre que Lancelot. J. Mirande propose une sorte de version abrégée qui intègre le récit de Perceval le Gallois dans un contexte plus large, comme le faisaient au Moyen Âge des sommes en prose qui unissaient l’histoire du Graal (depuis ses origines supposées qui remontent à Joseph d’Arimathie) au monde arthurien [6][6] Pour la tradition, voir la trilogie attribuée au pseudo-Robert... : dans un premier chapitre, elle présente Arthur, de sa naissance jusqu’au moment où il choisit les chevaliers qui siégeront autour de la Table Ronde, puis, dans deux autres, raconte les aventures de Perceval le Gallois et de Lancelot du Lac. Elle termine son livre en évoquant la mort du Roi Arthur et les guerres que se livrent entre eux ses anciens chevaliers. Dans la partie consacrée à Perceval, et pour la cohérence de l’ensemble, le parcours du jeune Gallois se limite à son intégration à la cour du Roi Arthur et à l’évocation dans la dernière page de son errance et de sa « recherche vaine » du Graal.

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F. Johan s’inscrit dans la même lignée mais en propose une version beaucoup plus étoffée puisqu’il a consacré cinq volumes entiers au cycle des Chevaliers de la Table Ronde [7][7] Les Enchantements de Merlin, Lancelot du Lac, Perceval.... Dans le troisième, il entrelace les aventures de Perceval avec celles de Lancelot dont il a commencé à raconter l’histoire dans le second. Mais à la dernière page, il préfère lui aussi, pour d’autres raisons il est vrai, annoncer sans plus de détails une « autre quête », qui s’avèrera dans le volume suivant, être la quête du Graal.

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Qu’elles s’inscrivent plutôt dans la tradition des continuations ou plutôt dans celles des mises en cycle, ces adaptations modernes ont un point commun, celui d’abandonner deux des caractéristiques majeures de l’œuvre de Chrétien : l’inachèvement et l’entrelacement des aventures de Perceval avec celles de Gauvain – le choix de l’achèvement entrainant sans doute, tout comme l’ajout du personnage de Lancelot, la disparition des aventures de Gauvain. Or l’inachèvement avait peut-être l’avantage de faire du conte une œuvre ouverte qui invitait le lecteur à prolonger indéfiniment le récit en lui laissant la possibilité d’interpréter de façon multiple cet objet mystérieux qui donnait son titre au conte.

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Sans soutenir une thèse extrême, celle de l’achèvement de l’œuvre, on ne soutiendra pas non plus celle qui met l’accent sur son aspect composite et selon laquelle ce livre résulterait de la mise bout à bout de deux romans laissés en plan par Chrétien à sa mort. Car nous pensons que si l’œuvre est inachevée, il ne faudrait pas considérer Chrétien de Troyes coupable de « dépeçage [8][8] Cf Prologue d’Erec et Enide. », lui qui revendiquait sa faculté à donner une belle « conjointure » aux récits qu’il retravaillait. D’autant plus qu’une lecture attentive et sensible à la minutie de la construction d’ensemble permet de montrer que les successions d’aventures des deux chevaliers dont l’entrelac constitue l’œuvre d’origine sont conçues pour être confrontées l’une à l’autre [9][9] Peut-être faut-il rappeler que l’œuvre initiale consacre.... Ce que tendent à prouver les innombrables échos qui construisent tout un jeu de symétrie finissant par faire sens. Ainsi, chacun des deux personnages finit par arriver à un château où séjournent des membres de sa famille maternelle et dont l’apparition est plus ou moins surnaturelle (château du Graal, château des Reines). De même, les visites de Perceval à Beaurepaire et celles de Gauvain à Escavalon peuvent être mises en parallèle même si certains motifs s’inversent. En définitive, le reflet déformé que renvoie Gauvain de Perceval est emblématique d’un certain type de chevalerie : chevalerie mondaine et courtoise dont Perceval doit se détacher pour parvenir au terme de sa quête.

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Mais avant d’y parvenir, il doit commencer par devenir chevalier et découvrir l’amour courtois car, contrairement aux autres héros de Chrétien, ce jeune Gallois n’est pas d’emblée un chevalier aguerri.

Perceval, un héros en formation (ou que font les adaptations de l’apprentissage chevaleresque et courtois ?)

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En cela, nos trois ouvrages rendent parfaitement compte du trajet qui conduit Perceval sur le chemin de la chevalerie, trajet qui va des paroles mal comprises et de l’erreur, en passant par la prise de conscience et l’apprentissage, jusqu’à la réparation des fautes commises. Soit respectivement : le dialogue avec les chevaliers puis celui avec Arthur, la mise à mort du chevalier Vermeil, le séjour chez Gornemant et les divers combats menés par la suite. En outre, ces trois adaptations inscrivent parfaitement l’itinéraire de ce héros en formation dans un cadre spatio-temporel marqué par les topoï médiévaux (châteaux en bord de mer, forêts solitaires, rivières, gués et prairies, reverdie et fêtes religieuses) et reprennent à leur compte les grands motifs qui scandent habituellement les récits de Chrétien, comme celui de l’errance du chevalier en quête d’aventures ou celui du combat victorieux qui apparait notamment lors de l’affrontement de Perceval avec Anguinguerron, Clamadeu et l’Orgueilleux de la Lande : le cavalier éperonne son cheval, brandit sa lance, frappe son adversaire, fend son écu, brise son haubert, lui passe sa lance à travers le corps, poursuit le combat à l’épée et lui fait grâce. Si le topos est repris parfois trop rapidement par J. Mirande, il est plus détaillé dans les deux autres volumes : le lecteur attentif pourra donc rétrospectivement saisir la distance presque parodique présente lors du premier combat du héros contre le chevalier Vermeil où, entre autres erreurs, il fait usage, pour riposter au coup de lance de son adversaire, de son javelot, arme de chasseur et non de chevalier.

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Les trois auteurs conservent également l’adoubement dans les règles qui a lieu chez Gornemant où le « valet » devient chevalier : le « pru-d’homme » lui chausse l’éperon droit, lui ceint l’épée au côté et l’embrasse. Suit un discours éducatif, résumé des devoirs du chevalier.

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C. Sander et F. Johan gardent même la dimension humoristique voire parodique de ce dernier roman de Chrétien de Troyes qui apparait notamment dans le dialogue comique qui initie Perceval au langage des armes au début du « conte » : alors que le héros est encore ici un nice (un niais, un naïf), il prend les premiers chevaliers qu’il voit successivement pour des « démons » puis pour des « anges ».

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Manquent cependant dans ces trois ouvrages les interventions répétées du narrateur qui mettent un terme à la description des combats et qui mettent à distance une écriture qui se contenterait de reprendre un ensemble de topoï :

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« Si se conbatent par igal
As espees molt longuemant.
Assez vos deïsse commant,
Se je m’en vosisse antremetre,
Mais por ce n’i voil paine metre
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Si ces trois ouvrages mettent donc l’accent sur l’apprentissage chevaleresque, ils s’attardent beaucoup moins sur l’apprentissage amoureux et courtois du jeune héros, pourtant essentiel dans la version originale. La relation amoureuse avec Blanchefleur est à peine décrite, la sensualité jamais conservée. J. Mirande va même jusqu’à omettre la première erreur amoureuse du héros avec la demoiselle de la tente et ne conserve que les deux combats engagés par Perceval pour défendre sa dame. C’est présenter une définition un peu simpliste de l’amour courtois qui, chez Chrétien de Troyes, ne va pas sans des propos stratégiques ou manipulateurs de la dame, d’ailleurs commentés par le narrateur, et sans une réelle sensualité. D’une autre façon, dans l’édition de C. Sander, le mariage précipité de Perceval et de Blanchefleur déplace les significations et trouble la lente maturation courtoise du héros.

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Cette simplification de la quête amoureuse pose problème : le lien établi, par exemple, entre le portrait de Blanchefleur et l’une des grandes scènes clefs du Conte, « les gouttes de sang sur la neige », n’apparait plus aussi clairement. Nos trois auteurs oublient de mentionner dans leur portrait de Blanchefleur la complémentarité des deux couleurs, « le rouge des lèvres et la blancheur du teint » et ne permettent pas au lecteur d’instaurer un écho entre les deux épisodes et de gouter au plaisir secret de la réminiscence. Ce que faisait avec beaucoup de bonheur le texte original, qui à la description de Blanchefleur :

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« Et mielz avenoit an son vis
Li vermaus sor lo blanc assis
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faisait répondre celle du spectacle contemplé par Perceval :

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« Q’antresin estoit en son vis
Li vermauz sor lo blanc asis
Con ces III gotes de sanc furent
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Moment capital où Perceval, profondément plongé dans sa rêverie amoureuse et tout au plaisir intense qu’elle lui procure, est dans une posture qui peut rappeler l’amour de loin de la lyrique courtoise : elle le plonge dans un état de « joie », qui évoque le mot joi dont les troubadours se servaient pour définir cette tension créatrice et heureuse entretenue par le désir :

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« En l’esgarder que il faisoit
Li est avis, tant li plaissoit,
Qu’il veïst la color novele
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Relation extrêmement complexe avec l’être aimé que sont loin d’évoquer les traductions choisies : « il rêvait à celle qu’il aimait », « rêve si plaisant », « cette étrange scène lui rappelait les belles couleurs de Blanchefleur, sa femme qu’il aimait [14][14] Respectivement, J. Mirande, p. 78, F. Johan, p. 111,... ». Traductions gommant le rôle essentiel du plaisir qui transforme la rêverie en acte d’amour.

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Des récits, donc, qui font la part belle à l’apprentissage chevaleresque et à la prouesse mais qui édulcorent un peu la découverte de l’amour par le jeune héros. Reste à savoir ce qu’ils font du Graal et du mystère qui l’entoure, ce qui nous donnera, dans le même temps, des indications sur leurs partis-pris interprétatifs.

« Ce est li contes do greal [15][15] V. 64. » (ou l’adaptation face à ses choix d’interprétation)

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Dans deux des adaptations choisies, le terme même de Graal n’est pas mentionné dans la scène qu’il est pourtant convenu d’appeler « le cortège du graal ». Si J. Mirande choisit de n’introduire l’objet mystérieux qu’ultérieurement, lors de la rencontre de Perceval avec sa cousine, et de parler, lors de sa première apparition, de « coupe en or garnie de pierres précieuses [16][16] P. 69 », F. Johan n’emploie jamais le terme en préférant le désigner par l’expression « un précieux vase sacré d’une rare beauté [17][17] P. 98. » et renvoyer, à la fin de son Perceval, au volume suivant de la collection, intitulé La Quête du Graal.

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Or, opter pour de tels choix de traduction conduit à retirer toute la part d’étrangeté contenue dans le mot même de Graal, fil directeur du « conte » de Chrétien de Troyes. Dans le texte original, en effet, le terme est précédé, lors de sa première occurrence, d’un article indéfini, ce qui tendrait à montrer que Chrétien part du sens ordinaire du terme (pièce d’orfèvrerie, grand plat creux) pour le charger ensuite de sens multiples et composer, de la sorte, une « séquence énigmatique, où le récit se ralentit pour laisser la description se charger de toutes les intentions les plus significatives tout en les masquant [18][18] P. 9, dans Scènes du Graal, textes traduits et présentés... ». Le Graal reste dans l’original entouré de mystère et rien ne permet de l’assimiler, dans la scène du cortège, ni à un ciboire ou à un calice, ni aux coupes d’abondance du folklore celtique. Au contraire, le propre de cette première apparition, où le Graal, resplendissant, fait pâlir toutes les lumières, est précisément de soulever, chez le lecteur, toute une série de questions.

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Au-delà du mot et de l’habileté avec laquelle Chrétien décrit la première apparition de cet objet, nos trois adaptations appauvrissent aussi la subtilité du dispositif mis en œuvre par Chrétien pour construire son conte : si, dans la rencontre avec la cousine, on peut rapprocher le Graal d’une coupe d’abondance qui guérit et rend fertiles les terres, dans la rencontre avec l’ermite, le héros apprend que ce même objet contient une hostie destinée au père du Roi-Pêcheur. Chrétien ne fige donc pas le sens du Graal et n’autorise aucune interprétation avec certitude mais crée des ambigüités.

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Or cette indécision, cette tension entre deux interprétations, entre tradition celtique et chrétienne, n’est pas assez conservée dans ces trois ouvrages destinés à la jeunesse. En qualifiant le Graal de « coupe sainte qui avait recueilli le sang du Christ [19][19] P. 86. », J. Mirande ne suspend pas la fin de la partie consacrée à Perceval, mais interprète le « conte » original à la lumière chrétienne, comme dans maintes continuations. Et si, lors du premier défilé du Graal, C. Sander s’efforce d’entretenir le mystère, par la suite, elle fournit trop explicitement les clefs de l’énigme au lecteur lorsque l’ermite révèle au héros la fonction de l’objet : « Le jour du Vendredi saint, une colombe descend du ciel et dépose une petite hostie blanche sur le Graal [20][20] P. 127. » – suivant ici la version d’Eschenbach. Autant d’exemples qui montrent que ces adaptations tranchent trop souvent dans le sens d’une interprétation donnée et ferment plus qu’elles n’ouvrent le champ aux multiples interprétations des jeunes lecteurs.

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Si la version de C. Sander garde le mieux la perspective du Conte du Graal, les deux autres sont une bonne initiation pour entrer dans la matière de Bretagne et l’univers des Chevaliers de la Table Ronde : celle de J. Mirande s’adresse alors plutôt à des élèves de CM2 ou sixième, celle de F. Johan, qui est inscrite dans un cycle, pourrait être lue « cursivement » par des élèves de cinquième. Malgré tout, on pourrait souhaiter que de futures adaptations parviennent à résister pleinement à une forme de censure (morale ?) proposant une version édulcorée, et à un souci excessif de simplification qui, au nom du didactisme, impose une lecture à sens unique.

Notes

[1]

Avec toutes les ambigüités que ces termes peuvent comporter lorsque l’on parle de cette période.

[2]

Entre autres : Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal ou Le Roman de Perceval, Le livre de poche, coll. « Classiques médiévaux », 1990 et 1997, 224 p., traduction de C. Méla avec la collaboration de C. Blons-Pierre, préface de C. Méla. Pour un livre comportant le texte en ancien français : Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal, Le Livre de poche, coll. « Lettres gothiques », 1990, 642 p., édition du manuscrit 354 de Berne, traduction critique, présentation et notes de C. Méla.

[3]

Pour la tradition, et en nous limitant au XIIIe siècle, nous renvoyons aux continuations les plus célèbres : Première continuation de Perceval (ou Continuation-Gauvain) du pseudo-Wauchier de Denain, Deuxième continuation (ou Continuation-Perceval) de Wauchier de Denain, Troisième continuation de Manessier, Continuation du Conte du Graal de Gerbert de Montreuil, enfin Parzival de Wolfram von Eschenbach.

[4]

C. Sander, p. 16.

[5]

C. Sander, p. 13.

[6]

Pour la tradition, voir la trilogie attribuée au pseudo-Robert de Boron Joseph, Merlin, Perceval, datant des années 1205-1210, ainsi que la somme encore plus longue comportant : L’Estoire del Saint Graal, L’Estoire de Merlin, Lancelot en prose, La Queste del Saint Graal et La Mort le Roi Artu.

[7]

Les Enchantements de Merlin, Lancelot du Lac, Perceval le Gallois, La Quête du Graal, La Fin des temps chevaleresques, Casterman, coll. « Épopées ».

[8]

Cf Prologue d’Erec et Enide.

[9]

Peut-être faut-il rappeler que l’œuvre initiale consacre autant de vers à Gauvain qu’à Perceval.

[10]

V. 2616-2821 : « Au combat des épées, pendant longtemps, ils ont fait jeu égal. Je pourrais bien vous dire comment, si je voulais en prendre le temps. Mais à quoi bon s’en donner la peine ? », Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal, édition de C. Méla, Le Livre de poche, coll. « Lettres gothiques », p. 201.

[11]

V. 1781-1783 : « Sur la blancheur de sa face mieux lui seyait cette touche vermeille que sinople sur argent », op. cit., p. 145.

[12]

V. 4137-4140 : « Pareille était sur le visage [de son amie] cette touche de vermeil, disposée sur le blanc, à ce qu’étaient ces trois gouttes de sang, apparues sur la neige blanche », op. cit., p. 303.

[13]

V. 4141-4144 : « Il n’était plus que regard. Il lui apparaissait, tant il y prenait plaisir, que ce qu’il voyait, c’était la couleur toute nouvelle du visage de son amie, si belle. », op. cit., p. 305

[14]

Respectivement, J. Mirande, p. 78, F. Johan, p. 111, C. Sander, p. 107.

[15]

V. 64.

[16]

P. 69

[17]

P. 98.

[18]

P. 9, dans Scènes du Graal, textes traduits et présentés par D. Buschinger, A. Labia & D. Poirion (1987), Stock, coll. « Moyen Âge », 252 p.

[19]

P. 86.

[20]

P. 127.

Plan de l'article

  1. Cycles ou continuations ?
  2. Perceval, un héros en formation (ou que font les adaptations de l’apprentissage chevaleresque et courtois ?)
  3. « Ce est li contes do greal » (ou l’adaptation face à ses choix d’interprétation)

Pour citer cet article

Barjolle Mathilde, Barjolle Éric, « Perceval, chevalier de la table ronde ou Conte du Graal ? », Le français aujourd'hui, 1/2001 (n° 132), p. 104-111.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2001-1-page-104.htm
DOI : 10.3917/lfa.132.0104


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