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Le français aujourd'hui

2001/2 (n° 133)

  • Pages : 132
  • DOI : 10.3917/lfa.133.0121
  • Éditeur : Armand Colin

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« Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes, L’univers est égal à son vaste appétit. »

Baudelaire, « Le Voyage », pièce CXXVI des Fleurs du mal
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Dans sa liste d’œuvres de littérature pour la jeunesse, les documents d’accompagnement des programmes de cinquième et quatrième mentionnent, dans la section « album », L’Atlas des géographes d’Orbae de François Place. Or c’est seulement depuis octobre 2000 que nous pouvons lire, avec la publication chez Casterman/Gallimard du troisième et dernier volet, l’ensemble de ce triptyque :

  • Du Pays des Amazones aux Iles Indigo, 1996, 142 p.

  • Du Pays de Jade à l’Ile Quinookta, 1998, 142 p.

  • De la Rivière rouge au pays des Zizotls, 2000, 142 p.

Il s’agit de trois albums reliés, format 26 × 22 à l’italienne, qui sont l’aboutissement de six ans de travail et pour lesquels F. Place a reçu de nombreux prix, en particulier le grand prix de la foire de Bologne.

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Pour aborder cette œuvre monumentale, nous ne nous engagerons pas dans la voie d’une critique des sources, multiples et variées, puisqu’on sait que notre auteur rassemble une documentation extrêmement riche avant d’en faire son miel. Nous ne proposerons pas non plus un parcours chronologique de l’œuvre entière puisque F. Bon en offre déjà une lecture fine et sensible, depuis les dessins d’enfance jusqu’aux Derniers géants[1][1] François Bon, François Place, illustrateur, Casterman,.... Mais nous nous attacherons à explorer cet atlas, véritable aboutissement de l’œuvre, à analyser son ordonnance et à partir à la découverte des merveilles de ce(s) monde(s) auxquels l’imaginaire ethnographique de notre auteur-illustrateur donne vie.

L’ordonnance du livre

Un abécédaire : (conception d’) un monde

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L’Atlas se présente d’abord comme un alphabet où chaque lettre donne forme et nom à un pays. Forme puisque chaque lettre devient une carte, nom puisqu’elle devient l’initiale du toponyme de chacun des pays de l’atlas : A comme « pays des Amazones », B comme « pays de Baïlabaïkal », C comme « Golfe de Candaâ »… O comme « iles d’Orbae »… Z comme « pays des Zizotls ». Vingt-six pays donc comme vingt-six lettres. Forme et nom qui, souvent, déterminent la teneur même de chacun des récits : pays de Baïlabaïkal où les deux parties du nom presque homonymes sont déjà dans la géométrie bi-circulaire du B majuscule et qui, dans l’histoire, deviennent deux lacs jumeaux, « l’un d’eau claire, l’autre saumâtre », dont l’écho dans le regard vairon de « Trois-Cœurs-de-Pierre », le chaman des Baïlabaïks puis, à la fin, dans celui du mystérieux « Étranger », missionnaire du Livre, est signe d’élection. Il y a donc toute une rêverie graphique sur les lettres. Où l’on retrouve la vertu des contraintes formelles qui n’empêchent aucunement l’imaginaire de se développer [2][2] … ni même les variantes : pour un autre abécédaire,... en toute liberté : il s’agit d’un alphabet, où le dessin, déjà, se mêle à l’écriture (ce qui, peut-être, dit quelque chose du rapport entre textes et images dans cette œuvre), non d’une grammaire des civilisations – c’est moins ambitieux et sans souci de totalité.

Un atlas : des mondes

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Il s’agit d’ailleurs d’un atlas, celui des géographes d’Orbae, qui propose non seulement, au sens propre, des cartes de mers et de leurs iles ainsi que de continents, d’Empire ou de pays moins vastes avec leurs montagnes, leurs fleuves et leurs déserts mais aussi, au sens figuré, « les cartes des contes et des histoires » « des quatre coins du monde ».

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Ce jeu de cartes s’accompagne d’un jeu de circulation à l’intérieur de ce monde. La « Grande Armada des Épices » de Candaâ rapporte, des pays de l’Atlas, un choix de merveilles pour les exposer dans les Jardins de l’Amirauté : « les crapauds rieurs de Baïlabaïkal », « les girafes laineuses de Nilandâr et celles d’Orbae » (I, 45) et bien d’autres. Ziyara, petite fille élue qui finit par devenir Grand Amiral des Mers Océanes, voyagera « des rivages glacés du pays des Frissons aux plages de la grande et mystérieuse ile d’Orbae » (I, 49). Tolkak, le guerrier devenu potier dans le Désert des Tambours, a affronté « les chevaliers-jumeaux de Korakar », a vécu « trois ans durant aux côtés des rois de Nilandâr » et a marché « sur le pays des Xing-Li à la tête de trois cents cavaliers » (I, 60). Et le lecteur, comme certains personnages, d’aller li(b)vrement d’un monde à l’autre.

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Ce jeu de cartes et de circulation se double d’un jeu d’emboitement. L’autre-monde est au cœur de ce monde : on accède au Pays des Géants par un souterrain situé quelque part en Écosse, le pays de la Mandragore est une partie reculée et dont nul ne revient d’un vaste Empire dont on ne connait pas le nom. Et l’outre-monde est au cœur de l’autre monde : les iles Indigo sont au cœur de l’ile d’Orbae, au-delà des Fleuves de Brume, peut-être au cœur de cet espace qui porte le nom de Terra incognita ou de cet autre nommé Terra nondum cognita. Un monde, des mondes.

Un recueil

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Alphabet, abécédaire, atlas, ce livre est aussi un recueil de textes et d’images savamment ordonnancés. Le dispositif est régulier et crée un cadre où l’imaginaire pourra se déployer à son aise. Pour l’image, et dans l’ordre : lettre-carte – parfois déjà narrative, ouvrant chacun des récits, regard surplombant sur le pays à découvrir –, vignettes – incursions de l’image au sein du texte, comme ponctuation –, planche pleine page – page-paysage qui nous plonge dans l’univers de la fiction, tableau comme fenêtre ouverte sur ce nouveau monde, détails de la carte –, double page de minutieux dessins à caractère ethnographique précisément légendés – retour du récit sous l’image. Pour le texte, et dans l’ordre du livre : nom de pays – échos mythiques ou fictionnels, consonance gréco-latine ou plus lointaines et de tous les continents –, annonce des mirabilia et du nom des héros – sous la lettre dans le sommaire général –, accroche – sous la lettre ouvrant chacun des chapitres et comme un avant-gout ou un aperçu rapide du monde à venir, commentaire parfois de la carte –, récit en lui-même et légendes sous les dessins de la double page fermant chaque ensemble. Rapport étroit du texte et de l’image, bien plus qu’un simple rapport d’illustration – même si le recueil conserve la rigueur de ce dernier rapport, c’est bien plus : tout un jeu d’accompagnement, d’insertion et d’inclusion variées où le texte rêve l’image et l’image le récit.

À la découverte des merveilles de ce(s) monde(s)

Chronotope de ce(s) monde(s) : les cadres de la fiction

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À voyager dans ce recueil, on plonge dans un espace-temps qui recompose un univers multipliant les échelles géographiques et les strates temporelles. Il n’y a pas de temps déterminé et le lecteur est ballotté entre l’époque des expéditions et des grandes découvertes à travers tous les continents et tous les océans et le XIXe des conquêtes coloniales faites à l’aide d’engins roulants rappelant Jules Verne (« Désert d’Ultima »). Rien au-delà, et surtout pas de conquête spatiale ou de mondes extra-terrestres : c’est bien la Terre, alors que restaient encore des horizons à découvrir et des Terres inconnues, qui intéresse F. Place.

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Pas d’échelle précise non plus pour la représentation de ces contrées imaginaires : cela va de l’Empire aux frontières mal définies (le Pays de la Rivière rouge) et des Royaumes (celui de Nilandâr) aux iles, grandes (iles d’Orbae) ou plus petites (ile des Géants, iles Indigo, ile Quinookta, ile de Selva) ou aux Cités (celle du Vertige ou celle sur le Fleuve Wallawa) en passant par les déserts (désert des Tambours, désert d’Ultima) et les pays aux superficies variables, parfois totalement indéterminées (pays des Amazones, pays des Frissons, pays de Korakâr…). De plus, chacun des pays n’est pas forcément situable par rapport aux autres. Bien sûr, cela arrive : le pays des Houngalïls se trouve entre le pays de Jade et les montagnes de la Mandragore (I, 112), elles-mêmes situées aux marches de l’Empire sans nom du sultan Khâdelim le Juste (II, 58). Mais c’est loin d’être systématique : le désert des Pierreux s’étend à la frontière d’un Empire dont on ne connaitra jamais le nom et certaines iles se déplacent ou sont difficiles à retrouver (Ile des Géants, Iles Indigo…).

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Il est impossible d’avoir un regard surplombant sur la totalité de ces pays et d’en dresser une carte d’ensemble. C’est un plaisir qui est recherché et non une structure ou une projection globalisante : le lecteur compose sa carte avec ses incertitudes et les difficultés à composer avec ces variations d’échelles et ces superpositions de strates. Il part à l’aventure…

Découvertes : motifs et genres de récits

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… en compagnie de figures variées d’aventuriers. Des explorateurs tout d’abord, tous courageux et passant outre le danger, n’écoutant que leur désir et leur appétit de découverte : explorateur amateur comme John Macselkirk (ile des Géants), par contagion comme Cornélius qui, de marchand, deviendra explorateur à la recherche des Iles Indigo, par accident puis corps et âme comme Zénon originaire de Candaâ mais qui finira sa vie au pays des Lotus, expert mais téméraire comme Ortélius qui, après avoir connu la gloire, finira par être chassé d’Orbae. Mais on y trouve aussi des conquérants au service d’une entreprise de colonisation et sans attention aucune à l’égard des indigènes : comme Onésime Tiepolo, nommé Ingénieur des Moyens Ambulatoires par le ministre des Nouvelles Colonies (U). Tous s’enfoncent dans des paysages à leur mesure : milieux sauvages où la route est encore à faire, gorges, montagnes escarpées (M), déserts aux pistes étroites et bordés de sables mouvants (D), forêt vierge (S) ou écarlate (A), arbre-forêt et tigres-volant (S), chaleur, mer déchainée (L), souterrains secrets (G) et grottes difficilement accessibles (T).

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Le récit d’aventure se double parfois d’un récit d’initiation. La quête initiatique ou l’élection d’un héros par un signe du destin est le moteur de nombreux récits : une jeune fille est promise au plus grand avenir pour avoir trouvé dans son morceau de Pain des Vieillards un bout d’ivoire en forme de dauphin (C), un sorcier enseigne à Nîrdan Pacha « les vrais mystères de la terre » pour que rien ne lui échappe de ce qui se passe au-dessous du sol (II, 68, M), de jeunes gens deviennent des hommes accomplis en âge de se marier après avoir surmonté les épreuves de l’Ile de Selva et combattu le tigre-volant. Mais l’aventure, parfois plus intime, tient toute entière en une histoire d’amour : celle de Tahuana et du seigneur Sordoghaï (H), celle de l’empereur de Jade amoureux d’un portrait et retrouvant par hasard son modèle au pays des Xing-Li en la personne d’une conteuse (X).

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Souvent, certains signes ou certaines coïncidences font de ces récits des récits fabuleux qui se clôturent sur une touche merveilleuse. Parfois, il s’agit d’un incident merveilleux : le dauphin d’ivoire trouvé par Ziyara dans son pain se met à nager aussitôt qu’on le plonge dans « une baille emplie d’eau de mer » et le vaisseau dont elle prendra le commandement sera toujours précédé d’un dauphin (I, 49). De même, l’ingénieur cartographe Nîrdan Pacha, au contact de la mandragore, se métamorphose en sorcier mandarg, c’est-à-dire en homme à deux cœurs, homme-terre, homme-plante, homme-bête, gardien des Montagnes de la Mandragore et leur appartenant à jamais (II, 71). Dans d’autres cas, il s’agit de coïncidences étonnantes : à l’instant précis où le capitaine Bradbock est avalé par l’immense bouche noire du volcan de l’ile Quinookta, le vent brise les amarres de l’Albatros et le transforme en vaisseau fantôme « portant toutes ses voiles comme autant de linceuls » (II, 137). Le lecteur prend ainsi plaisir à se laisser transporter par ces récits de voyage et d’aventures, par ces dérives oniriques de voyages en esprit qui l’initient aux merveilles de mondes nouveaux et il s’émerveille à la découverte d’horizons fabuleux.

Plaisirs de la narration

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Le plaisir du lecteur, c’est aussi celui provoqué par la narration elle-même. Modes et voix de la narration qui ne sont pas sans rapport avec les grands motifs de ces récits : voyages, découvertes et rencontres. Les voyages se font récits de voyages, racontés sur le mode de l’énonciation historique au sens de Benveniste (troisième personne, alternance d’imparfait et de passé-simple). Une seule exception à ce dispositif : le récit fait à la première personne par Nangajiik (F) où le style du journal intime dans les premiers paragraphes (« Aujourd’hui, j’ai tué ma première baleine ») est suivi d’un récit autobiographique expliquant l’origine des trois lignes sombres tatouées sur sa joue gauche. Ce qui fait qu’une énonciation discursive ou « ancrée » est suivie d’une énonciation mixte où le passé-composé (avec sa valeur de passé toujours présent) se mêle au passé-simple (accentuant le prestige du fait héroïque et du lignage). Découvertes et aventures s’accompagnent de traités enchâssés dans le récit (comme celui de Zénon d’Ambroisie sur le pays du Lotus) ainsi que de nombreuses descriptions détaillées, véritables ekphrasis donnant à voir ces contrées lointaines – si proches cependant, dans cet élan précis du langage et sa capacité à susciter l’image, dans cette rivalité complémentaire de l’image textuelle et de l’image dessinée. Puissance de l’évocation, force de la présentation :

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« Opiok cherchait un chemin de bois. Il savait que, parmi les millions de racines qui proliféraient dans ce chaos inextricable, il devait trouver celle qui appartenait à l’arbre. Car l’ile tout entière était un seul arbre, lui-même envahi par des milliers d’autres arbres, colonisé par une infinité de plantes poussant en tous sens, jardins aériens qui servaient de gite à d’innombrables créatures, masses de fougères et de palmes, rideaux de mousses chevelues et de lianes tentaculaires, corbeilles de floraisons éclatantes, pièges de caresses vénéneuses, de griffes et d’épines, grimpant, jaillissant, croulant et dégringolant de son immensité inconcevable. »

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Les rencontres, quant à elles, s’accompagnent de la présence de dialogues multiples mais jamais gratuits : engagements, enseignements, débats, pourparlers, récits (légendes, contes…) dans le récit. Paroles rapportées et récits de paroles aussi.

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Ce parcours dans l’univers fictionnel de l’Atlas montre son extrême richesse et sa variété étonnante. Le pari est tenu et chaque récit est différent : chronotopes, genres de récit, modes et voix de la narration se combinent pour mener à bien cette entreprise. Bien plus : cet univers est enfanté par un imaginaire ethnographique extrêmement vivace.

Imaginaire ethnographique

Décentrement et question de point de vue

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L’Atlas favorise le décentrement. Au fil des récits, F. Place adopte le point de vue de personnages variés, qu’ils soient étrangers ou indigènes. L’étranger, c’est parfois un explorateur ou un conquérant arrivant dans un pays qu’il découvre, soif d’horizons nouveaux et soif d’or, parfois mêlées. Ce peut être un ancien marchand d’esclaves intrigué par un royaume de légende et qui, de retour chez lui, raconte ce qu’il a vu sans que personne ne le croit (R) – se retrouvant étranger aux yeux des habitants de son pays d’origine. Ou un marchand reconverti en ethnologue et adoptant une terre nouvelle – au point de la connaitre aussi bien qu’un indigène (L). Quant à l’indigène, ce peut être un habitant qui n’a jamais quitté son pays (E, F, K) aussi bien qu’un homme parti loin puis revenant chez lui, un « truchement », à la fois attaché à sa terre natale et à sa terre d’accueil, ayant du mal à faire un choix, comme Nohyk (Y) ou un homme envoyé en exil mais revenant en secret comme Ortélius (O et Z). Ces figures de l’étranger et de l’indigène, donc, s’enrichissent, car il n’y a pas de solution de continuité entre elles : l’étranger peut devenir indigène et inversement.

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Si les points de vue adoptés varient à chaque récit, se dégage, de l’œuvre dans son ensemble, progressivement, un point de vue (de l’auteur). Sur la violence, par exemple, contenue dans un acte de découverte se transformant en acte de conquête (U) ou celle, en retour, des indigènes, comme dans le cas des cannibales de l’ile Quinookta qui font un festin des membres de l’équipage de l’Albatros (Q). Ainsi, le récit de voyage peut se faire critique indirecte de notre civilisation mais aussi de certains rites sacrificiels ou de mœurs de sociétés plus traditionnelles. Cette critique peut passer par l’adoption du regard de l’indigène : comme dans le récit d’Itilalmatulac (E) racontant aux siens comment il a chassé les « Seigneurs de Métal » (soit les conquistadors) de la Montagne d’Esmeralda. Mais elle peut aussi se faire par le regard de l’immigré qui réussit à mettre fin à une coutume cruelle relevant de la superstition (D). Ou encore, par l’ironie du sort, les éléments naturels (parfois aux mains de sorciers indigènes) finissant par se retourner contre la violence d’un acte conquérant et par lui donner tort (U, Y).

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Regard critique certes – mais souvent, regard tendre et parfois amusé ou teinté d’humour, ce qui fait que la tension se détend fréquemment dans un sourire final, celui de la chute du récit où cette tendresse à l’égard de l’autre, dans sa différence – souvent sous-jacente à l’ensemble de la narration –, peut éclater en toute liberté.

Figures (du poète, du peintre et du géographe) et conception du monde

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Au-delà de ce décentrement et de ce jeu de déplacement de regard, qui crée à lui seul des mondes, F. Place semble fasciné par trois figures, qui disent quelque chose de sa conception du monde. Ces trois figures sont celles du poète, du peintre et du géographe. Et, à travers chacune, se lit une conception du pouvoir de la parole, de l’image et des cartes. Nombreux sont les personnages ayant le don de la parole comme Trois-Cœurs-de-Pierre qui affirme : « Les paroles sacrées des pères de nos pères sont enfouies au fond de notre cœur. Il n’y aurait pas assez de jours dans toute une année pour que j’en fasse ici resurgir la source intarissable » (I, 35). Parfois c’est tout un pays qui est voué au pouvoir de la parole comme le pays des Xing-Li où l’on vient de très loin pour le « plaisir d’y entendre des histoires » (III, 102). Notre auteur croit au pouvoir de la parole, à sa capacité de nous toucher, au plaisir de ces histoires, de cette mémoire et de ce corps, qu’elle fait revivre. Parallèlement, beaucoup de personnages sont captivés par l’image. C’est le cas notamment de Cornélius lorsqu’il découvre le tableau représentant les iles Indigo (I, 130) : « La peinture, malgré son petit format, semblait s’ouvrir sur un horizon prodigieusement élargi. Cornélius pouvait presque sentir la brise soufflant depuis le sommet de la montagne, qu’il ne quittait plus des yeux. » Et l’aubergiste, ancien explorateur, de commenter : « Comme une fenêtre ouverte dans le mur ». Le pouvoir de l’image : celui de donner vie, d’élargir prodigieusement l’horizon et de nous permettre de sentir, de voir, de toucher les légendes et l’ailleurs.

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Quant à la figure du géographe, il faut s’attarder sur trois personnages. Le premier est Nîrdan Pacha, l’ingénieur cartographe du sultan Khâdelim le Juste, pour lequel la carte est instrument de pouvoir, donnant « la maitrise du temps et de l’espace » (II, 59). Car la carte donne cohérence à l’Empire, le rend « lisible » et gouvernable : « sans les cartes, pas de frontières ni de lois », pas de plan de bataille non plus. Face à lui, un sorcier, pour qui les cartes, ces chiffons de papier, ne donnent aucun droit et rendent le cartographe aveugle : « Tu vois tout de haut et ne regarde rien de ce qui se passe en dessous ». Lui, au contraire, connait « l’envers de la terre » (II, 67). Deux thèses extrêmes. Il faut peut-être alors se rallier à la conception qu’en a Ortélius, le Grand Découvreur, qui « préfère rêver les yeux ouverts » (II, 98) et pour lequel il n’est pas illogique d’emmener « une expédition à la recherche de terres qu’[il a] auparavant… dessinées » sur la carte-mère d’Orbae, car selon lui :

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« Au fil des siècles, les cartographes ont déplacé les fleuves et les montagnes, elles [3][3] À Orbae, il s’agit en effet de femmes cartographes ont multiplié les animaux étranges au gré de leur fantaisie, elles ont inventé des mondes possibles, des mondes rêvés, de quoi monter des milliers d’expéditions, qui à leur tour sont venues nourrir la carte de leurs découvertes, de leurs merveilles, de leurs histoires. »

(II, 101)
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Attitude qui renverse le rapport de la carte au monde et qui en relance la dynamique, le rend fertile et ouvre l’espace au lieu de le refermer – ouvre aussi les portes du rêve éveillé. Pour le plus grand bonheur du lecteur, quel que soit son âge.

Imaginaire

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L’art de F. Place, sa magie, tient peut-être à la manière dont il articule réel et imaginaire. Croyant au pouvoir de la parole et de l’image pour enfanter des mondes, il va plus loin : il confère à l’imaginaire l’autorité du réel grâce aux pouvoirs des cartes [4][4] Pour une analyse extrêmement documentée et pertinente..., grâce aussi à l’authenticité dont sont chargées les planches ethnographiques aux dessins minutieux et précisément légendés. Cela va bien au-delà d’un simple « effet de réel », car il parvient à réinjecter de l’inconnu au cœur d’un réel qui peut, aux yeux d’aucun, passer pour entièrement connu. Cet Atlas réinvente un regard où le réel devient plus vaste grâce à l’imaginaire. Le charme de ses récits et la profondeur de ses images, dans lesquels le lecteur est invité à se plonger, l’entraine dans le sillage des grands découvreurs. C’est avec la force du poète et du peintre que F. Place, ce « faiseur de monde », nous entraine au-delà de la frontière du réel et de l’imaginaire, dans un monde neuf.

Notes

[1]

François Bon, François Place, illustrateur, Casterman, 1994, 62 p.

[2]

… ni même les variantes : pour un autre abécédaire, le lecteur peut, par curiosité, se reporter à celui du lexique des « Découvertes Cadets » de notre auteur chez Gallimard.

[3]

À Orbae, il s’agit en effet de femmes cartographes.

[4]

Pour une analyse extrêmement documentée et pertinente à ce sujet, le lecteur pourra lire avec intérêt : Christian Jacob (1992), L’Empire des cartes, approche théorique de la cartographie à travers l’histoire, Albin Michel, coll. « Histoire ». Et notamment le chapitre IV consacré aux « Cartes imaginaires » et aux « Dérives imaginaires » qui permet de situer l’entreprise de F. Place par rapport à d’autres.

Plan de l'article

  1. L’ordonnance du livre
    1. Un abécédaire : (conception d’) un monde
    2. Un atlas : des mondes
    3. Un recueil
  2. À la découverte des merveilles de ce(s) monde(s)
    1. Chronotope de ce(s) monde(s) : les cadres de la fiction
    2. Découvertes : motifs et genres de récits
    3. Plaisirs de la narration
  3. Imaginaire ethnographique
    1. Décentrement et question de point de vue
    2. Figures (du poète, du peintre et du géographe) et conception du monde
    3. Imaginaire

Pour citer cet article

Barjolle Mathilde, Barjolle Éric, « À la découverte de l'Atlas des géographes d'Orbae de François Place », Le français aujourd'hui, 2/2001 (n° 133), p. 121-128.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2001-2-page-121.htm
DOI : 10.3917/lfa.133.0121


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