Le français aujourd'hui 2001/3
Le français aujourd'hui
2001/3 (n° 134)
132 pages
Editeur
DOI 10.3917/lfa.134.0013
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Représentations

Vous consultezŒuvre littéraire et textes journalistiques : la querelle des implicites

AuteurMarie-Anne Paveau du même auteur

Université de Picardie Jules Verne, CEDITEC - EA 3119 - Université Paris XII

Introduction


Il y a sur l’enseignement et sur l’éducation en général une parole dominante tenue par des professionnels du discours sur l’école, invités permanents des collections d’essais des grands éditeurs, des revues intellectuelles et des tribunes des quotidiens nationaux et des newsmagazines. C’est un discours dominant sur plusieurs plans :

  • quantitatif, car ces auteurs figurent régulièrement sur les listes d’essais que chaque rentrée scolaire suscite, et dans les débats dont les tribunes des médias écrits se font l’écho ;
  • politique, car ils possèdent un statut d’experts légitimés par leur proximité plus ou moins grande avec les activités d’enseignement mais surtout par la fréquence, voire la virulence de leurs interventions ;
  • culturel enfin, car leurs textes deviennent des « classiques », intégrés aux références en matière d’éducation et parfois même manuélisés[1][1] Le manuel de français seconde publié à la rentrée 2000...
    suite
    .

Ces discours développent, pour la majeure partie d’entre eux, les éléments bien connus d’une critique traditionnelle du changement en matière d’éducation : il s’agit d’une doxa qui a ses formules, préconceptions, stéréotypes, tous ingrédients d’une parole pamphlétaire articulée sur le mythe du temps d’avant et l’idée corollaire du déclin. L’École en détresse, L’École désœuvrée, L’Horreur pédagogique : autant de titres qui annoncent la couleur de ces idées-là, partageant toutes l’intention de dévoiler les faces et de révéler la vérité de l’école.

2 L’enseignement du français y est souvent en première ligne, pour des raisons historiques et culturelles, et toute évolution dans les programmes, et surtout dans la définition des objets d’enseignement de la classe de français, y est largement commentée. Nous avons choisi, sur les quinze dernières années (entre 1984 et 2000), quelques publications marquantes sur ce point[2][2] Voir notre corpus en fin d’article. ...
suite
et nous nous proposons d’y analyser le discours tenu sur le statut du texte de presse : nous verrons qu’il n’y a pas de discours proprement dit sur cet objet, mais une mise en relation systématique entre l’œuvre littéraire et le texte médiatique, et plus largement entre le littéraire et le non-littéraire. Cette relation est présentée en termes de concurrence illégitime, et justifiée par des critères de comparaison d’ordre axiologique. Elle repose sur un réseau complexe de postulats silencieux qui dessinent en filigrane une conception du champ littéraire.

Une concurrence déloyale

3 L’introduction de textes journalistiques dans les corpus de travail de la classe de français est considérée comme une intrusion illégitime : en témoigne le vocabulaire employé, qui décline les figures de l’équivalence ou de la substitution.

Figures de l’équivalence

4 L’équivalence entre le littéraire et le journalistique est toujours l’objet d’un jugement dépréciatif, le plus souvent implicite : l’énoncé se contente de poser l’équivalence via des locutions comme sur le même plan/pied que, ou des corrélations du type même… tout à la fois, et ce sont les contextes, linguistique et culturel, qui permettent le décodage inférentiel et la perception de la dépréciation :

(1) « On est tout de suite averti qu’il ne va plus s’agir d’une initiation aux humanités classiques, puisque les instructions recommandent l’utilisation de “textes d’information, reportages, documents variés” ainsi que de “films, émissions télévisées et productions audiovisuelles diverses (documentaires et de fiction)” sur le même plan que les livres. »
(P. Nemo, 1993, p. 99)

2 « La littérature, déjà, [à la fin des années 60] était traitée sur le même pied que le journal du jour […] »
(Manifeste Le Monde 2000)

(3) « La situation est à peine différente au collège où un même manuel de quatrième, par exemple, peut tout à la fois proposer un éditorial de la MAIF, un entretien avec le président de la Fédération française de rugby, quelques dessins à légender et un fragment de bande dessinée, avant que n’apparaisse, comme un cache-misère, un extrait de l’Art poétique de Boileau […] »
(M. Jarrety, 2000, p. 7)

On verra que cette posture énonciative appartient structurellement aux discours dominants sur l’école, toujours informés par les évidences non dites et partagées qui circulent dans l’univers académique. On trouve également des formulations lexicales plus explicites de l’illégitimité de l’équivalence, comme avoir droit de cité ou n’importe quel :

(4) « [sur la circulaire Legrand de 1991] Rappelant d’abord qu’“aucun type de texte ne doit a priori être écarté” (par conséquent qu’un extrait de roman de gare, des petites annonces ou une pub de lessive ont autant droit de cité qu’une page de Maupassant) »
(M. Maschino, 1992, p. 183)

(5) « Remettre les méthodes et les techniques à leur place, qui est seconde, et la littérature à la sienne, qui est première, c’est conjurer le danger de croire que seul compte l’apprentissage des outils de la lecture et que cet apprentissage peut se faire à partir de n’importe quel texte, le journal de la veille ou le manuel d’utilisation d’un ordinateur, comme certains ne rougissent pas de le dire aux étudiants des IUFM. »
(M. Zink, dans M. Jarrety, 2000, p. 53)

Et un usage intéressant du verbe mêler ou se mêler pose bien la question en termes de frontière et de pureté du littéraire : le littéraire dans sa singularité et son exception ne souffre aucune comparaison. Toute mise en série ne peut être qu’une dégradation :

(6) « D’abord, même là [dans les manuels de littérature], les extraits de journaux et les textes publicitaires se mêlent encore à la littérature. »
(J. de Romilly, 1984, p. 165).

(7) « Posez la question “qu’est-ce que la littérature ?”, “le texte écrit”, répond-on, la mêlant au journalisme, à la publicité, à la propagande, à l’hagiographie. »
(F. Bettenfeld, 1996, p. 34).

Figures de la substitution

5 Les textes les plus crépusculaires font le constat d’une disparition pure et simple du littéraire au profit du médiatique, ou d’une inversion de l’ordre des valeurs et des priorités selon laquelle la littérature serait devenue, en toute illégitimité, secondaire. Le discours de J. de Romilly est particulièrement intéressant dans la mesure où il formule l’un des modules fondamentaux du discours doxique sur l’enseignement des lettres :

(8) « Pour ce qui est des manuels de langue française que j’ai pu compulser, les exemples ne sont à peu près jamais littéraires ; ils sont souvent constitués par des articles de journaux relatifs aux évènements politiques du jour : pour chercher à reconnaitre un verbe passif ou un complément, était-ce indispensable ? »
(J. de Romilly, 1984, p. 165)

(9) « On a depuis quelque temps découvert qu’il serait pratiquement plus utile d’étudier l’anglais dans le Times que dans Shakespeare et l’allemand dans le Berliner Tagesblatt plutôt que dans Goethe – trop heureux encore quand il s’agit de journaux sérieux et non de publicités adonnées à l’argot ! »
(J. de Romilly, 1984, p. 220)

L’interrogation « était-ce indispensable ? » en (8) et l’ironie de « il serait pratiquement plus utile » en (9) ne peuvent se comprendre que si l’on suppose une proposition du type « c’est dans les textes littéraires que l’on apprend la grammaire », loi commune partagée dans une évidence de bon aloi. Ces propositions présupposées charpentent le discours dominant, car elles construisent les croyances à partir desquels s’élabore le monde notionnel des locuteurs. D’où les indignations suivantes :

(10) « Tout compte fait, nous ne sommes décidément pas très éloignés du livret d’évaluation de seconde où le texte littéraire passé à la trappe est remplacé par un article à la qualité reconnue par tous et traitant de la littérature fantastique, et où l’élève doit rédiger la critique d’un film comme Scream ! »
(S. Charon, Le Monde, 2000)

(11) « Dès la lecture du “sommaire” [des annales zéro brevet 2000], une vérité s’impose : quatre textes sur onze sont des textes “considérés comme littéraires” et sept sur onze sont des textes tirés de différents supports à connotations plus ou moins médiatiques. Ces choix indiquent clairement que l’étude de la “littérature” est devenue secondaire dans l’enseignement du français et qu’il convient de s’intéresser en priorité aux textes journalistiques, aux textes qui traitent des thèmes d’actualité […] »
(M. Grange, dans M. Jarrety 2000, p. 21)

L’ordre [con]sacré s’inverse et les choix médiatiques impliquent un monde à l’envers ; on est là dans le topos du Mundus inversus, constitutif de la parole pamphlétaire, « lieu commun transhistorique où chaque génération inscrit les contradictions du moment présent[3][3] M. Angenot (1982), p. 103. ...
suite
».

Le paradigme du non-littéraire

6 Les citations précédentes montrent bien que le texte de presse n’est pas un objet spécifique du discours sur les corpus de la classe de français, ni même un objet tout court dans l’univers extradiscursif. L’objet littéraire est désigné dans une parfaite unité dénominative (littérature, littéraire) ou une précise unicité référentielle : l’Art poétique de Boileau en (3), une page de Maupassant en (4), Shakespeare et Goethe en (9). Le médiatique quant à lui est fractionné en une multiplicité de désignations : s’y mélangent allègrement les plans du domaine discursif (journalisme), de la production générique de ce domaine (article, article de journal, extraits de journaux, texte journalistique, texte d’information), du genre de discours propre au domaine (éditorial, petites annonces) et du support (journal du jour/de la veille).

7 De plus, les occurrences de ces mots sont généralement prises dans des séries qui dessinent un paradigme virtuel, ouvert et péjoré, qui n’a pas de nom en propre, si ce n’est la négation du nom de l’autre : le nonlittéraire. Virtuel, parce que la presse écrite n’est qu’une forme possible d’un prototype qui n’a aucun contenu si ce n’est celui, négatif, d’être non littéraire. Ouvert, parce que ses référents suivent les évolutions culturelles et technologiques (ou plutôt, comme on le verra, les représentations, parfois curieusement anachroniques, que les auteurs en ont). Et péjoré, parce qu’il menace évidemment l’ordre du littéraire de l’inversion signalée plus haut. On peut repérer dans ce paradigme les référents prototypiques suivants.

Le référent textuel

8 Les textes de presse sont pris dans la série des textes définis par leur non-littérarité, dont les représentants saillants sont les modes d’emploi et les publicités. Dans les extraits précédents, on rencontrait les séries suivantes : « un extrait de roman de gare, des petites annonces ou une pub de lessive » (4), « n’importe quel texte, le journal de la veille ou le manuel d’utilisation d’un ordinateur » (5), « les extraits de journaux et les textes publicitaires » (6), « au journalisme, à la publicité, à la propagande, à l’hagiographie » (7). On peut y ajouter d’autres énumérations :

(12) « Trop de place était faite à la littérature, dit-on aujourd’hui, et cela au détriment des textes qui intéressent les jeunes et ne relèvent pas des cultures légitimes : les publicités, les articles de journaux, les modes d’emploi des cocottes-minute, et les notices d’entretien des motos. »
(D. Sallenave, 1996, p. 24)

(13) « Si l’on n’y prend garde, il n’y aura plus de lecteurs de livres ni même de journaux mais, au mieux, quelques déchiffreurs de mode d’emploi… Sans emploi. »
(R. Spiteri, 1996, p. 50)

Le référent audiovisuel

9 Ce sont la musique et le cinéma, parfois mêlés aux référents précédents, qui apparaissent comme les emblèmes du non-littéraire, au prix de quelques étranges anachronismes (la mention du rock et des ravages de son rythme binaire évoque plus l’Amérique puritaine des années 50 découvrant Elvis Presley ou le hard-rock des années 80 que la France de 1996) :

(14) « Étranger à l’admiration comme à l’insolence, notre enseignement littéraire abandonne les corps au rock et les âmes au cinéma. C’est sa faute. »
(F. Bettenfeld, 1996, p. 38)

(15) « Le texte, aujourd’hui, c’est le film, le rapport image/son, dans le triomphe de l’illustration, de la lecture assistée, de tout ce qui l’assigne à un parcours fléché, light, ludique, à une écologie du sens, à une correction politique, à la compilation, au best of, puisqu’il s’agit d’accorder le rythme de la lecture à la pulsion binaire et mortifère que le rock martèle dans les jeunes esprits. »
(R. Millet, 1996, p. 32)

(16) « Abandonnés, vilipendés, mis au rang des documents ou des productions écrites d’une époque, et de toutes les autres manifestations expressives comme le feuilleton télévisé, la réclame ou le rap, les grands textes ont perdu. »
(D. Sallenave, dans M. Jarrety, 2000, p. 89)

Le référent iconique

10 Conformément à la binarité conceptuelle qui articule généralement les discours sur l’école (M. Angenot analyse bien ces « couplages notionnels », manifestations discursives de la « pensée antithétique[4][4] Op. cit. , p. 111-125. ...
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» et des « obsessions antithétiques »), l’image est opposée au texte sur l’axe facile/difficile, passif/actif, plaisir/effort :

(3) « […] un éditorial de la MAIF, un entretien avec le président de la Fédération française de rugby, quelques dessins à légender et un fragment de bande dessinée […] »
(M. Jarrety, 2000, p. 7)

(15) « Le texte, aujourd’hui, c’est le film, le rapport image/son, dans le triomphe de l’illustration […] »
(R. Millet, 1996, p. 32)

(17) « On est immédiatement averti que le cours de français ne s’intéressera pas à la langue, mais au signé […] c’est une manière indirecte de promouvoir l’image et de lui conférer la même dignité que le verbe, afin de se mettre au niveau de ceux qui ne lisent jamais. »
(P. Nemo, 1993, p. 92)

(18) « Et voilà comment on accomplit une réforme en parfaite harmonie avec son temps […], le temps des médias, le temps des images, dont l’étude est d’ailleurs inscrite au programme des collèges […] »
(M. Grange, dans M. Jarrety, 2000, p. 21)

Le référent multimédiatique

11 Le développement récent des nouvelles technologies et surtout leur propulsion sur la scène énonciative de l’éducation par les discours ministériels expliquent l’entrée récente du multimédia dans le paradigme du non-littéraire :

(19) « Nous sommes entrés dans un temps de mépris, dans la ténèbre de la langue, dans la babélisation multimédiatique où le texte littéraire est relégué au rang de virtualité inactuelle : la littérature comme réserve d’un monde mourant (muséal, commémorable, promis au paradis du CD Rom) »
(R. Millet, 1996, p. 29 ; italiques de l’auteur)

(20) « Le problème de l’école, autrement dit, c’est l’école. Il y a trop d’école à l’école, trop de normes et pas assez de projets. Il faut donc desserrer l’étau de la culture scolaire sur l’enseignement en […] tablant sur le multimédia. Bienvenue dans la vie.com. »
(A. Finkielkraut, 2000)

(21) « Parce qu’il est essentiel à la formation, l’enseignement de la littérature ancienne, moderne et contemporaine, française, francophone, européenne et universelle, doit garder sa place dans les collèges et les lycées. Il n’est pas soluble dans le multimédia. Les enseignants de lettres ne sont ni des techniciens de la communication ni des animateurs socioculturels. »
(Pétition d’universitaires, 2000)

(22) « L’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur doivent-ils “accompagner” le mouvement de la société contemporaine caractérisé par le déclin de l’écrit et de la littérature au profit de l’audiovisuel et du multimédia, voire prendre l’avant-garde de ce mouvement ? Ou veiller à la transmission d’une tradition littéraire et historique sans laquelle la mémoire de la culture européenne disparaitrait ? »
(J. Le Rider, dans M. Jarrety, 2000, p. 115)

On comprend bien à la lecture de ces extraits qu’il n’existe pas dans ces discours de conception du non-littéraire, ni même de réflexion ou d’interrogation minimale sur les objets prototypiques qui le concrétisent. La péjoration et, par conséquent, la condamnation des productions médiatiques, multimédiatiques et audiovisuelles, apparait comme naturelle, au sens de ce mot dans la théorie de la connaissance : elle est présentée comme naturelle, donc vraie, dans le monde notionnel de nos locuteurs parce qu’elle a été en fait naturalisée au cours d’un processus historique long (à partir des conceptions platoniciennes, comme on le verra plus loin). Dans un travail récent sur ce qu’il appelle « l’inconscient d’école » ou le « transcendantal historique[5][5] Le « transendantal historique » est « le système des...
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», P. Bourdieu explique que « l’inconscient scolaire est un arbitraire historique qui, du fait qu’il a été incorporé et, par là, naturalisé, échappe aux prises de la conscience – notamment parce qu’il porte à appréhender comme naturelles les structures dont il est le produit[6][6] P. Bourdieu (2000), p. 3. ...
suite
». Et effectivement, dans nos discours, le rejet du non-littéraire possède bien cette force de l’évidence muette reposant sur un implicite pensé comme objectivement légitime car naturellement vrai.

Les critères de comparaison

12 Si les discours observés ici ne présentent pas de conception du nonlittéraire, ils n’en élaborent pas moins une grille de comparaison assez précise avec le littéraire, selon des axes que l’on retrouve à peu près dans tous les textes consultés, et qui est, sans surprise, systématiquement défavorable aux productions médiatiques. On devrait en principe trouver dans le discours comparatif une conception explicite du littéraire ou des éléments de définition ou de description. Nous verrons que ce n’est pas le cas. Les discours de défense du littéraire ne le décrivent pas, justement parce qu’il est constitutif d’un transcendantal historique : ce qui se conçoit tacitement se maintient dans l’évidence du tu. Nous retiendrons ici les deux critères de la qualité de la langue et de la singularité de l’œuvre[7][7] Trois autres critères sont repérables dans notre corpus...
suite
.

La qualité de la langue

13 Sur ce point on retrouve dans nos discours des représentations traditionnelles de la langue[8][8] Voir P. Boutan & J. -L. Chiss (1998). ...
suite
. Les auteurs projettent sur les productions médiatiques, même écrites, les jugements de valeur qui thématisent habituellement l’oral, placé du côté de l’ordinaire, du familial-familier, de la pauvreté et du relâchement :

(23) « De toute façon, on ne peut envoyer la littérature entièrement au goulag, car n’a-t-elle pas en commun avec les borborygmes et éructations de la pratique ordinaire de la langue la notion de “texte” ? Ce serait un crime, non contre les humanités, mais contre l’humanité. »
(P. Nemo, 1993, p. 146)

(24) « […] les médias sont envahis par des discours inarticulés et/ou versatiles, aux références conceptuelles et historiques pauvres ou arbitraires. »
(P. Nemo, 1993, p. 228)

(25) « […] la langue tant écrite qu’orale est tout entière sous la domination d’une techno-langue qui, pour le tout-venant, s’inspire des formes négligées de l’emploi quotidien, familial et, pour la réflexion, s’inspire souvent du seul langage légitime : celui de la publicité. »
(D. Sallenave, 1996, p. 16)

(26) « […] l’étude des textes et la pratique des exercices déclinent au bénéfice d’une étude formaliste des structures et d’un redoublement, par l’École elle-même de la culture ambiante et du parler ordinaire. »
(P. Raynaud, 1995, p. 176)

Mais on ne trouve nulle part de description d’une « langue littéraire », sauf chez R. Millet par le biais d’une allusion obscure et un peu mystique : « […] la grande phrase française, de Montaigne à Claude Simon, cette pliure singulière et admirable du temps à l’intime, à la lenteur, au clair-obscur, à ce scandale majeur qu’est devenue la lecture muette inaugurée par Saint-Ambroise […] » (1996, p. 33). La « langue littéraire » n’apparait donc pas comme un objet d’analyse ou de réflexion, et c’est par inférence qu’on en suppose, par contraste avec la langue dégradée des médias, ses qualités d’exceptionnalité, de socialité publique, de richesse et de tenue.

Singularité vs stéréotypie

14 Les citations précédentes lestaient les productions médiatiques de la négativité de l’ordinaire et de la « culture ambiante ». La lecture de certains commentaires nous fait comprendre, toujours dans le non-dit de la présupposition pragmatique[9][9] La présupposition pragmatique est le fait de considérer...
suite
, qu’elle est liée à une conception artistique de la littérature qui en pose la singularité créative, opposée à la pluralité répétitive du non-littéraire. C’est le mot singulier qui formule dans nos discours cette conception, parfois opposé à reproduction :

(27) « Or, ce discours [de la publicité] s’oppose, comme un monde homogène, à l’hétérogénéité des expériences singulières et des aventures personnelles ou artistiques. »
(D. Sallenave, 1996, p. 17)

(28) « Les textes littéraires perdent de fait leur statut d’œuvres d’art singulières. Les cours de français deviennent une simple préparation aux situations de communication dans le monde du travail et à la reproduction servile de codes et usages langagiers. »
(F. Capel & E. Renard, Le Monde, 2000)

(29) « Le texte littéraire n’est plus depuis des années qu’un support de travail parmi d’autres, un discours parmi d’autres discours et même parmi d’autres images. Il perd donc son statut d’œuvre d’art singulière et devient un simple outil tout juste apte à faire comprendre les “rapports humains”, “l’histoire des mentalités, des idéologies, des gouts” et les “attitudes de l’homme face à l’existence”. »
(F. Capel & E. Renard, dans M. Jarrety, 2000, p. 40-41)

Si l’on s’interroge sur les fondements culturels communs de cette conception, on reconnait assez vite la conception romantique de l’écrivain, de l’écriture et de l’œuvre produite : du coup, on comprend bien qu’il s’agit de la naturalisation d’une conception profondément contingente, ancrée dans une période précise de l’histoire culturelle et sociale, étroitement dépendante du facteur historique. On sait en effet que la littérature a été très longtemps produite sur des modèles, stéréotypes et topoï (voir par exemple les modèles de création littéraire au Moyen Âge et au XVIe siècle). On sait aussi que nombre de courants, d’écoles ou d’expériences littéraires et artistiques reposent précisément sur les effets de paradigmes et de séries (en littérature, les productions de l’Oulipo, en peinture, Manet ou Wharol). Et l’on pourrait ajouter que la critique du stéréotype elle-même, qui se manifeste en littérature par la condamnation des clichés, topos et autres lieux communs, constitue une position historiquement et culturellement déterminée[10][10] Les travaux d’A. Herschberg-Pierrot, en particulier sur...
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. On peut en effet penser le stéréotype autrement, en dehors d’un jugement de valeur, comme facteur essentiel de la construction du sens commun, et comme ingrédient nécessaire du lien communicationnel.

15 Or, nos textes présentent la singularité de l’œuvre littéraire vs le stéréotypage des productions non littéraires comme une donnée objective, naturelle et intemporelle : on ne peut que s’étonner devant une telle posture discursive et intellectuelle, et réclamer avec P. Bourdieu un « travail d’objectivation de l’inconscient historique » nécessitant en premier lieu une « objectivation du sujet de l’objectivation[11][11] P. Bourdieu (2000), p. 4. ...
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». Autrement dit la prise de conscience que toute conception d’un objet, quel qu’il soit, est le résultat d’une subjectivation, c’est-à-dire d’une imprégnation culturelle, idéologique et sociale.

16 L’idée de la singularité du littéraire est donc aisément contestable sur le plan épistémologique. Mais elle l’est aussi sur le plan théorique : tout énoncé, quel qu’il soit, est singulier, et c’est d’ailleurs tout l’intérêt de l’étude des productions discursives, en même temps qu’une sorte de propriété miraculeuse du langage. Il y a dans les travaux de l’école de Palo Alto des pages lumineuses sur ce point, qui concernent directement l’enseignement de la langue et de la littérature et qui peuvent être proposées aux élèves d’une manière très rentable. C’est le cas de cette citation de P. Farb rapportée par P. Watzlawick dans Le Langage du changement :

17

« Ce n’est pas tout le monde qui peut jouer du violon, faire du calcul, faire du saut en hauteur ou du bateau, même avec un entrainement intensif ou avec l’aide d’excellents professeurs. Mais tout le monde crée sans arrêt des énoncés que nul n’a jamais prononcés sur cette terre. Aussi incroyable que cela puisse paraitre de prime abord, quand on y pense, la phrase que vous venez de lire apparait peut-être pour la première fois sous cette forme précise dans l’histoire de la langue. Et on pourrait en dire autant de la phrase que vous lisez maintenant[12][12] P. Farb (1980), Words play. What happens when people talk,...
suite
. »

18 Mais la conception de la singularité littéraire est parfois poussée à l’extrême et certains auteurs de notre corpus vont jusqu’à parler d’« inenseignabilité » de la littérature :

(30) « J’ai commencé à mépriser ce métier, et à me mépriser de l’exercer, lorsque j’ai compris que ce n’était plus la littérature que je devais renoncer à enseigner (ce qui au fond, ne serait pas si grave puisque […] elle est inenseignable), mais la langue elle-même […] »
(R. Millet, 1996, p. 30)

(31) « Pour le dire schématiquement : le but de l’enseignement, pour l’essentiel, est de consolider (ou même, de plus en plus, de réparer, sinon de produire) le lien social. La littérature, elle, en ce qu’elle a de plus brûlant, touche à l’inverse à une expérience où le lien social se dénoue (irréductible à quelque commune mesure que ce soit) : surgissement de singularités s’exceptant du contrat social (Jean-Luc Godard : “La culture, c’est la règle ; l’art, c’est l’exception”), déstabilisation des discours orthodoxes, ironie envers toute forme d’idylle ou de bien-pensance, exploration du non-dit des idéologies communautaires, projection de la langue au-delà de ses normes de communication. Autrement dit : il n’y a pas de “valeurs socialement positives” à tirer, par exemple, de la lecture de Rimbaud ou de Proust ; simplement un surcroit d’émancipation subjective, de lucidité, d’éveil, ce qui n’est pas du tout la même chose. »
(G. Scarpetta, 1999, p. 95)

Cette position est minoritaire dans notre corpus (deux auteurs sur vingt). Malgré sa radicalité, elle délivre cependant une explicitation de la conception du littéraire qui articule généralement la critique de la pluralité des textes. Elle constitue en quelque sorte le non-dit des autres : cette querelle du littéraire contre ce qui n’est pas lui repose sur une antinomie plus obscurément pensée entre le geste professionnel de l’enseignement et le geste artistique de la création littéraire.

Le geste professionnel : enseignement ou vénération ?

19 Les remarques de R. Millet et G. Scarpetta, tous deux enseignants, signalent que les enjeux de la querelle ne sont pas seulement dans les objets considérés, c’est-à-dire le texte littéraire et les productions médiatiques. Ils sont aussi, et peut-être surtout, dans le rôle institutionnel des sujets et dans la définition historique et la légitimation de leur discipline. Ce qui se joue dans l’enseignement de la littérature dépasse très largement le littéraire. On peut rappeler ici, comme le fait A. Hocquard dans l’introduction de son recueil d’entretiens sur l’école, l’analyse que M. Mauss faisait en 1950 de l’éducation. Il faut souligner, déclare-t-elle,

20

« […] le caractère “total” de l’éducation dont on peut dire, à la suite de Marcel Mauss, qu’elle est un “phénomène social total” : s’y “expriment à la fois et d’un coup toutes sortes d’institutions : religieuses, juridiques, morales – et celles-ci politiques et familiales en même temps ; économiques – et celles-ci supposent des formes particulières de la production et de la consommation […] sans compter les phénomène esthétiques […] et les phénomènes morphologiques que manifestent ces institutions”[13][13] A. Hocquard (1996), p. 11. La citation de M. Mauss est extraite...
suite
. »

21 « Phénomène social total » en effet, où se jouent en particulier les identités professionnelles et les valeurs esthétiques, où se construisent et se défendent ce que P. Bourdieu quant à lui appelle « les champs ». Les conceptions exprimées dans notre corpus trouvent en effet leur origine dans une figuration plus large des institutions sociales, et pas seulement de l’institution éducative : il ne peut en effet y avoir d’« œuvre d’art singulière » que s’il existe un regard qui fabrique cette étiquette, regard légitimé par une institution. Et, réciproquement et simultanément, l’institution légitimante demande elle-même à être régulièrement confirmée, donc maintenue dans sa permanence, par la présence et l’efficience de ce regard. Regard des « spécialistes » de la littérature, auteurs, lecteurs, chercheurs, universitaires et critiques qui, malgré les divergences parfois importantes de leurs points de vue, n’en forment pas moins un champ qui devient homogène quand il s’estime menacé (un simple coup d’œil à la liste des auteurs de notre corpus suffit à s’en convaincre). Les commentaires que nous avons examinés ici constituent des réactions précisément conservatrices (au sens neutre de la conservation) : si la littérature devient un espace textuel comme un autre, c’est le champ, avec ses acteurs et ses légitimités institutionnelles, qui s’en trouve affecté. On trouve d’ailleurs une formulation presque explicite de cette menace sous la plume d’A. Viala, qui mentionne que le développement des départements de communication à l’université se fait au détriment des « départements de Lettres proprement dits » (dans M. Jarrety, 2000, p. 169). « Proprement dits » en effet, et soigneusement délimités : les conceptions implicites du littéraire que nous avons décrites ici ont plus, selon nous, la fonction de maintenir la légitimité des frontières et des rôles dans le champ littéraire que de rendre compte d’une « nature » du littéraire qui, de toute façon, est souvent présentée comme peu ou mal dicible.

22 Ce champ dont les frontières sont si âprement défendues n’est pas seulement le champ littéraire : il s’agit plutôt d’une sorte de macrochamp plus général, que l’on peut appeler le champ de l’art. Dans Les Règles de l’art, P. Bourdieu identifie bien la nature de ce regard artistique sur les productions humaines en parlant d’« adhésion doxique » (p. 261), c’est-à-dire d’une posture jamais interrogée de vénération rituelle devant des objets considérés comme sacrés. Et il en fait la raison principale de la résistance à l’objectivation de ces productions :

23

« Sans doute parce qu’ils sont protégés par la vénération de tous ceux qui ont été dressés, souvent dès leur prime jeunesse, à accomplir les rites sacramentels de la dévotion culturelle […], les champs de la littérature, de l’art et de la philosophie opposent de formidables obstacles, objectifs et subjectifs, à l’objectivation scientifique[14][14] Précisons que l’objectivation dont parle P. Bourdieu...
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. »
(P. Bourdieu, 1992, p. 259)

24 Le fonctionnement précis de ce processus dans le champ littéraire est bien analysé par Y. Reuter qui montre comment le canon littéraire est le produit de ce qu’il appelle un « désancrage », c’est-à-dire l’ensemble des « opérations qui inscrivent un texte dans le champ littéraire en modifiant les pratiques qui l’ont constitué dans son espace social d’origine[15][15] Y. Reuter (1990), p. 10. ...
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». Cette inscription dans le littéraire, qui est aussi « extraction » des pratiques sociales, aboutit selon lui à faire du littéraire « le représentant, le référent du système esthétique », puisqu’il permet l’« acquisition d’un discours esthétique, généralisable et transférable ». Le littéraire est « le référent formel de tout discours se devant de tenir compte du “style”[16][16] Y. Reuter (1990), p. 13. ...
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».

25 On comprend donc que la condamnation parfois violente des textes non littéraires et en particulier de leurs concurrents les plus sérieux, les textes de presse, ne porte pas tant sur les objets eux-mêmes (dont on a vu d’ailleurs qu’ils n’étaient pas regardés, ni décrits ni critérisés). Il s’agit d’une condamnation fonctionnelle en quelque sorte : les textes non littéraires ont dans notre corpus le statut d’arguments pour défendre la thèse doxique du rôle magistral-artistique du professeur de littérature.

La culture commune : script platonicien ou socle républicain ?

26 En tant que « phénomène social total », l’éducation est un espace où se jouent actuellement non seulement l’identité des savoirs mais aussi la définition de la culture. Culture commune est une expression qui est à la fois un concept et un slogan dans les discours officiels actuels, installée dans les discours sur l’école à partir du rapport sur les programmes du collège du Conseil national des programmes publié en 1995, texte où elle est encore guillemetée (ce qui n’est plus le cas dans le préambule des textes officiels récents sur la seconde et la première[17][17] « La lecture d’œuvres majeures du passé et d’œuvres...
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) :

(32) « Le socle commun de connaissances et de compétences [sous-titre] Pourquoi chercher à définir une “culture commune”, un “socle commun” fondamental ? [Il convient de] réactiver aujourd’hui l’idéal républicain d’un “socle commun” cohérent de connaissances et de compétences, y compris pratiques et réflexives, devant être transmis à tous au collège. »
(L. Ferry, 1995, p. 151)

L’usage de la lexie et de la notion dans nos textes est un des phénomènes qui permettent d’analyser leur fonctionnement proprement doxique. On n’en recueille en effet que très peu d’occurrences, toujours entre guillemets (qui sont, contrairement à ceux de L. Ferry, des signes de contestation) :

(33) « Le lycée doit-il être le lieu de la “culture commune” ? Cette expression, incantation réitérée à l’infini par Meirieu et Allègre, monotone litanie de moulin à prières, pourrait passer pour péjorative, “commun” signifiant également ordinaire, banal, conforme. Léo Ferré l’a chanté : “Une pensée mise en commun est une pensée commune” ! TF1 diffuse une “culture commune”. La Roue de la fortune y participe, de même que Téléfoot, les spots publicitaires ou les logos commerciaux dont les vêtements des adolescents sont décorés. Par contre, ni Sophocle, ni Spinoza, ni Nietzsche n’y prennent part. Ronaldo, à la différence de Cioran, en fait partie. Tout se passe comme s’il avait été décidé d’abandonner la culture intellectuelle élevée à l’élite sociale ! […] Plutôt que lieu de la “culture commune”, le lycée devrait être l’espace où l’on apprend à s’en détacher. La “culture commune” est cette matière sur laquelle, au lycée, doit s’exercer la critique. »
(R. Redeker, Libération, 1999)

Culture commune est posé ici comme l’antonyme de culture intellectuelle élevée (ou haute culture dans le reste de l’article), et les référents sont suffisamment clairs et prototypiques pour qu’une définition de ces notions soit utile. Mais justement, au delà de la polysémie de commune, que nos discours feignent de réduire à la monosémie du « vulgaire », tout le problème est là : si la culture commune est dans les discours officiels et « réformateurs » un objet d’analyse et de réflexion, par objectivation du sujet objectivant, comme dirait P. Bourdieu, ce n’est jamais le cas dans notre corpus, comme nous l’avons déjà souligné à propos de la notion de « littéraire » ou de « langue littéraire ». Toutes ces notions y sont présentes, mais avec la force silencieuse de l’implicite, ce qui correspond bien à l’évidence de la posture sacralisante :

27

« […] l’adhésion au sacré culturel n’a pas, sauf exception, à s’énoncer sous forme de thèses explicites, moins encore à se fonder en raison. Rien n’est plus assuré, pour ceux qui y participent, que l’ordre culturel. Les hommes cultivés sont dans la culture comme dans l’air qu’ils respirent et il faut quelque grande crise pour qu’ils se sentent tenus de transformer la doxa en orthodoxie ou en dogme et de justifier le sacré et les manières consacrées de le cultiver. »
(P. Bourdieu, 1992, p. 261)

28 Sommes-nous actuellement dans ce moment de crise qui oblige à une explicitation de la doxa ? L’examen du corpus permet de répondre oui, mais à moitié seulement. En effet, la majeure partie des textes reste, sur ce point de la culture commune, dans l’implicite des connaissances partagées et c’est l’analyse discursive qui permet d’expliciter la conception de la culture : les locuteurs reformulent de manière assez constante ce que l’on peut appeler le script platonicien, le terme script désignant ici une suite d’énoncés virtuels stéréotypiques qui esquisse une représentation et contraint les formulations discursives. C’est, entre autres, la dénonciation généralisée de la technique qui montre que ces discours s’articulent sur des conceptions anciennes et parfaitement naturalisées dans notre culture depuis l’Antiquité :

(34) « Tous les lycées vont devenir des lycées d’enseignement professionnel. Comment ? Par une opération dont l’audace mérite d’être saluée : la transformation des études littéraires et scientifiques, traditionnellement libérales, c’est-à-dire désintéressées, non finalisées, en études techniques, en savoirs utilitaires, dont on redéfinit le programme à partir de ce qu’on anticipe des usages possibles et probables de chacune de leurs parties dans l’état actuel de l’économie. »
(P. Nemo, 1993, p. 186 ; italiques de l’auteur)

(35) « […] ce qui se joue, là, c’est la singulière violence d’un système qui se targue de répudier toute violence mais qui, par ses fantasmes égalitaristes, sa volonté d’inclusion à tout prix, sa haine de la littérature et son mépris du professeur, participe de la coercition totalitaire et ne peut que valoriser un usage techniciste (informatisable, multimédiatique) de la langue grâce à une manipulation ludique de la littérature. »
(R. Millet, 1996, p. 31)

(36) « D’où ceci : abaisser ou marginaliser la part de la littérature dans l’enseignement, c’est réduire celui-ci à la “formation” (mot atroce) d’un peuple d’esclaves, adaptés à la double hégémonie soudée de la technique et du spectacle. »
(G. Scarpetta, 1999, p. 102)

On trouve ailleurs technicisation de la culture scolaire (P. Raynaud, 1995, p. 176), techniciens de la communication (que ne doivent pas devenir les professeurs, pétition d’universitaires, 2000), technolâtres incultes (que sont les auteurs des réformes, ibid.). Le corpus abonde en expressions de ce type.

29 Pour Platon, la technique (tekhnè) est du côté de la mauvaise connaissance, elle appartient à la triade inférieure (l’agrément, l’utilité, le vraisemblable), qui menace la triade supérieure (le beau, le bien, le vrai) d’une sorte de « dé-fondation » (l’expression est d’A. Cauquelin[18][18] A. Cauquelin (1999), p. 26. ...
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). Condamner la « dérive technicisante » de l’enseignement du français, c’est perpétuer le script platonicien par le biais de l’adhésion doxique. Mais certains auteurs se réfèrent explicitement à cette conception et le script implicite devient alors discours assumé :

(37) « [à propos du texte du CNP sur l’évolution du lycée en 1991] Ainsi, maitriser le langage, ce n’est pas l’outil le plus universel, la clef qui donne seule accès à tous les savoirs et à toutes les pensées ; le langage recèle encore moins ce mystère créateur qu’ont reconnu dans le Logos les théologiens, les métaphysiciens et les poètes. C’est, nous dit M. Dacuhna-Castelle, une technique particulière exigée dans certains jobs. »
(P. Nemo, 1993, p. 188 ; italiques de l’auteur)

(38) « On ne peut donc que reprendre, contre les tenants de l’analyse du “texte argumentatif”, la critique platonicienne de la rhétorique […]. La rhétorique n’a pour [Platon] qu’une définition, qui à ses yeux la condamne : elle peut faire passer pour vrai ce qui ne l’est pas et elle n’a pas de règles, sauf celle de faire plaisir[19][19] En note, D. Sallenave mentionne « C. Perelman, salué dans...
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. »
(D. Sallenave, dans M. Jarrety, 2000, p. 85)

Les conceptions ainsi formulées, sorties du bois par la « crise », permettent de lire autrement l’ensemble des discours sur l’enseignement du français, et en particulier les commentaires sur le texte médiatique : menaçant la pureté du Logos en majuscule, le texte de presse ne peut figurer dans le paradigme des productions textuelles à parts égales et légitimes avec le texte littéraire, qu’au prix, de la part de ses « introducteurs », de la déconstruction ou de la reconfiguration d’une conception tellement bien admise qu’elle en est devenue naturelle et donc légitime et incontestable. C’est ce que pense par exemple S. Joshua, qui prône en matière de culture commune une rupture avec les préconceptions :

30

« Pour penser ces difficiles questions [celles du niveau et de “l’espace commun de la culture”], il parait indispensable de rompre avec une vision a priori de “la culture”. Sinon, on voit bien que c’est une vision très “distinctive” de la culture qui prendra le dessus, surtout si on l’affirme de “haut niveau” : la littérature, mais pas la lecture de l’Équipe ; Albert Camus, mais pas Thierry Jonquet ; Mozart, mais pas NTM ; la culture du corps, mais pas le football ; la mécanique céleste, mais pas la mécanique auto, etc. »
(S. Joshua, 1999, p. 133)

31 Mais l’idée même de la déconstruction d’une doxa (« rompre avec une vision a priori de la culture », dit-il) est contestable, et tomberait sous le coup de ce que M. Dascal appelle le « préjugé cartésien[20][20] M. Dascal (1999), p. 115 : « Le préjugé sur le préjugé...
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» : on ne fait pas table rase des opinions et des croyances, Descartes a tort de le penser, car le discours scientifique ou méthodique, s’il existe, ne peut déconstruire la doxa, car il est d’un autre ordre.

32 Le préconstruit est en effet une donnée des discours et des représentations, et toute réforme ne peut que les prendre comme point de départ d’une modification éventuelle et non comme point de rupture d’une idéaliste refondation. De plus, les discours « réformateurs » n’échappent pas à la doxa : les propositions qui charpentent la réforme de l’école sont, elles aussi, informées, et depuis toujours, par des croyances, des opinions et des adhésions doxiques. Elles reformulent elles aussi des scripts fondés sur des connaissances partagées et naturalisent, elles aussi, des représentations subjectives. Seulement la chronologie de la domination et de l’arrivée au conscient des institutions et des pratiques n’est pas la même dans les deux « camps » : les « pédagogues » ou « pédagogistes », comme notre corpus les nomme parfois, étaient considérés dans les années 70 et 80 (en gros autour de la réforme Haby et de ses implications) comme des révolutionnaires transgressifs casseurs de doxa et fossoyeurs de l’humanisme (le pamphlet de J.-C. Milner, De l’École, paru en 1984, constitue à cet égard un prototype indépassable à tous les points de vue). Leurs prises de parole construisait un discours contredoxique extrêmement couteux parce qu’il devait accomplir deux opérations discursivement fastidieuses : premièrement, démontrer « scientifiquement » la « fausseté » des idées reçues ; et deuxièmement, construire une démonstration scientifique, en général sur la base d’enquêtes et de recherches longues, pour formuler un autre discours, jugé plus acceptable et conforme à la vérité du réel (l’exempletype de ce genre d’entreprise est Le Niveau monte de C. Baudelot et R. Establet, publié en 1989, étude sociologique faite par des sociologues professionnels). Ils sont devenus, dans la période 90, des détenteurs à la fois du pouvoir et d’une parole qui trouvent des circuits de domination. Les auteurs de notre corpus ne s’y trompent pas, qui parlent maintenant d’une « vulgate réformatrice et pédagogiste » (P. Raynaud, 1995, p. 176) ou d’une « Bible », ce qui revient à identifier, très justement, un discours dominant et installé.

Conclusion

33 Il semble donc qu’il y ait actuellement deux inconscients d’école installés à peu près à égalité, sur le plan cognitif, dans les représentations proposées par les discours sur l’enseignement du français. Notre étude montre que ce n’est pas le cas sur celui de leur diffusion : c’est le script platonicien qui a pignon sur rue, dans les essais grand public, les revues intellectuelles et les tribunes des grands quotidiens (seul A. Finkielkraut bénéficie d’un « cheval » en une du Monde, chose inédite pour ses contradicteurs, même s’il s’agit du très médiatisé P. Meirieu). C’est aussi le script platonicien qu’accueille le grand amphithéâtre de la Sorbonne en avril 2000, manifestation largement couverte par les grands quotidiens, par la radio, et prolongée éditorialement par les prestigieuses PUF. Une enquête sur les discours des professeurs de français eux-mêmes, plus difficile à réaliser à cause de leur publicité évidemment moindre, pourrait montrer ce qu’il advient, dans les pratiques pédagogiques, des cadres implicites de représentation. Les interventions publiques des enseignants que nous avons intégrées à notre corpus, ainsi que la consultation rapide du numéro spécial de L’École des Lettres de mars 2000[21][21] Ce numéro rassemble cent points de vue de professeurs de...
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permettent seulement quelques hypothèses, plus favorables au logos platonicien qu’à la tekhnè perelmanienne[22][22] Les travaux de Perelmann sur la rhétorique et l’argumentation...
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. Mais l’implicite avance masqué, et seule l’analyse rigoureuse des discours est à même d’écrire les scripts.

Bibliographie

Corpus

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3 - C’est la littérature qu’on assassine rue de Grenelle (2000), article collectif, Le Monde (04.03), p. 18.

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12 - Le Débat (nov-déc. 1995), dossier « Qu’apprendre au collège ? », Paris, Gallimard, p. 147-180 (réactions sur le texte du rapport sur les programmes du collège par le CNP, rédigé par Luc Ferry en 1994).

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17 - Pétition d’universitaires (s.l.n.d., reçue en avril 2000).

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21 - Sallenave D. (1996), « Une langue en voie de disparition ? », NRF 1996, p. 6-24.

22 - Sallenave D. (2000), « “L’auteur prétend que…” Genèse d’une formule, ravages d’une méthode », dans M. Jarrety (2000), p. 77-90.

23 - Scarpetta G. (1999), « Littérature et enseignement : le grand malentendu », Les Cahiers du radicalisme, n° 2 : « Les enjeux de l’éducation », Paris, Balland, p. 95-102.

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Notes

[1] Le manuel de français seconde publié à la rentrée 2000 par Hachette, Des textes à l’œuvre, fait, par exemple, figurer le texte de J. de Romilly « L’enseignement en détresse » dans un chapitre intitué « Argumenter : l’éducation », à la suite de Rabelais, Montaigne, Fénelon, Rousseau, Ferry, Vallès et Céline, deux articles de F. Dubet et R. Debray étant proposés en « documents annexes ». Retour

[2] Voir notre corpus en fin d’article. Retour

[3] M. Angenot (1982), p. 103. Retour

[4] Op. cit., p. 111-125. Retour

[5] Le « transendantal historique » est « le système des schèmes cognitifs qui sont au principe de la construction de la réalité et qui sont communs à l’ensemble d’une société », c’est « tout ce qui est taken fort granted, qui va de soi, qui va sans dire » (P. Bourdieu, 2000, p. 3). Retour

[6] P. Bourdieu (2000), p. 3. Retour

[7] Trois autres critères sont repérables dans notre corpus : l’élaboration de la parole (le travail réflexif et ordonné du texte littéraire contre la production spontanée et erratique des productions non littéraires), le rapport à la vie (l’arrachement nécessaire à la vie quotidienne par la littérature contre la plongée stérile dans l’ordinaire par le texte médiatique) et la cohérence textuelle (l’unité de l’œuvre littéraire contre l’éclatement du texte médiatique). Retour

[8] Voir P. Boutan & J.-L. Chiss (1998). Retour

[9] La présupposition pragmatique est le fait de considérer la vérité d’une proposition comme acquise et d’assumer que les gens qui partagent un même contexte en font autant. Retour

[10] Les travaux d’A. Herschberg-Pierrot, en particulier sur le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, mettent bien en évidence les conditions d’émergence de cette négativité du stéréotype littéraire en France (1999). Retour

[11] P. Bourdieu (2000), p. 4. Retour

[12] P. Farb (1980), Words play. What happens when people talk, dans P. Watzlawick, p. 57. Retour

[13] A. Hocquard (1996), p. 11. La citation de M. Mauss est extraite de L’Essai sur le don, dans Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950. Retour

[14] Précisons que l’objectivation dont parle P. Bourdieu qui n’est pas celle dont nous traitons ici, puisqu’il se réfère essentiellement au New Criticism américain et à la lecture structurale des œuvres en France, alors que nous parlons ici d’une objectivation qui consiste à inscrire le texte littéraire dans le paradigme plus large de l’ensemble des productions textuelles. Retour

[15] Y. Reuter (1990), p. 10. Retour

[16] Y. Reuter (1990), p. 13. Retour

[17] « La lecture d’œuvres majeures du passé et d’œuvres contemporaines permet aux élèves de développer leur curiosité et de nourrir leur imagination, tout en leur faisant acquérir les éléments d’une culture commune » (BO Hors Série n° 6 du 31 aout 2000). Retour

[18] A. Cauquelin (1999), p. 26. Retour

[19] En note, D. Sallenave mentionne « C. Perelman, salué dans ces manuels comme le Hegel postmoderne, capable de résoudre les nouvelles contradictions du réel et de la pensée » (2000, p. 85). Retour

[20] M. Dascal (1999), p. 115 : « Le préjugé sur le préjugé […] est la croyance qu’il est possible, à l’aide d’une méthode satisfaisante, d’éliminer complètement les préjugés, de penser et d’argumenter à partir, pour ainsi dire, d’un degré zéro de pré-jugements et de préjugés. » Retour

[21] Ce numéro rassemble cent points de vue de professeurs de français sur les nouveaux programmes du lycée. Retour

[22] Les travaux de Perelmann sur la rhétorique et l’argumentation étant présentés (voir note 19) comme prototypiques de l’approche techniciste des textes, la figure et le nom de ce chercheur servent donc de référent aux défenseurs de l’approche esthétique.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Marie-Anne Paveau « Œuvre littéraire et textes journalistiques : la querelle des implicites », Le français aujourd'hui 3/2001 (n° 134), p. 13-31.
URL :
www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2001-3-page-13.htm.
DOI : 10.3917/lfa.134.0013.