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Le français aujourd'hui

2002/2 (n° 137)

  • Pages : 132
  • DOI : 10.3917/lfa.137.0101
  • Éditeur : Armand Colin

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Valentin la terreur, L’École des loisirs, 2000.

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Mario Ramos écrit ses propres albums depuis 1995 après avoir mis son sens du trait au service d’auteurs comme Rascal à partir de 1992. La publication, en septembre 2001, de deux nouveaux albums de cet auteur belge, qui s’inscrit dans la lignée d’un Tomi Ungerer, donne l’occasion de consacrer ces quelques pages à son œuvre la plus récente :

  • Le Petit soldat, Paris, L’École des loisirs, « Pastel », 1998.

  • Le Roi est occupé, Paris, L’École des loisirs, « Pastel », 1999.

  • Maman !, Paris, L’École des loisirs, « Pastel », 1999.

  • Roméo et Juliette, Paris, L’École des loisirs, « Pastel », 1999.

  • Nuno le petit roi, Paris, L’École des loisirs, « Pastel », 2000.

  • Valentin la terreur, Paris, L’École des loisirs, « Pastel », 2000.

  • C’est moi le plus fort, Paris, L’École des loisirs, « Pastel », 2001.

  • Un cadeau fabuleux, Paris, L’École des loisirs, « Pastel », 2001.

Ces livres ont un point commun qui fait leur force : ils plongent le jeune enfant dans un monde qui, par les pouvoirs de l’image et le charme de récits portés par leur récitatif, l’initie, non sans humour, à la réflexion sur ses propres sentiments, ses valeurs et ses références. Cet univers, qui le touche et l’éduque, invite aussi l’adulte à rejouer l’enfance en la comprenant et à nouer avec l’enfant une relation dans et par ces livres.

Des récits initiatiques

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Les albums de M. Ramos sont le plus souvent construits sur le parcours d’un espace familier ou imaginaire. On traverse un appartement dans Maman ! ; on passe par toutes les pièces traditionnelles du château fort dans Le Roi est occupé : grande galerie, salle au trésor, salle de torture, grenier à provision, chambre de la princesse, salle d’armes, chemin de ronde, cuisine, salle royale pour aboutir finalement dans le cabinet de toilette d’un roi-chat.

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Les itinéraires des héros sont alors jalonnés de rencontres parfois étranges : une seule rencontre qui change la vie des deux héros éponymes dans Roméo et Juliette ou, plus fréquemment, une succession de rencontres dans la majeure partie des autres albums : essayant de retrouver le champ de bataille et errant à la recherche de la guerre, le « petit soldat » rencontre successivement un aveugle proche d’un Tirésias, puis « croise une mère avec ses enfants », « une forme menaçante » ressemblant à un ancien combattant, enfin « une gamine » qui le conduit dans la chaleur du foyer familial. Chaque nouvelle rencontre d’animaux plus ou moins identifiés au départ par le jeune zèbre (un vautour, une girafe, un éléphant, un rhinocéros, une autruche, un hippopotame) vient relancer le récit de Valentin la terreur. Dans C’est moi le plus fort, le loup vérifie sa réputation auprès d’un « petit lapin de garenne », du « petit chaperon rouge », des « trois petits cochons », des « sept nains », enfin d’« une espèce de petit crapaud » suivi dans la dernière page de sa mère dont on ne verra qu’une partie.

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Ces parcours jalonnés de rencontres plus ou moins surprenantes vont de pair avec des jeux de répétitions-variations : sur le modèle des récits initiatiques, Le Petit soldat est construit sur la répétition d’une seule et même question : « Je cherche la guerre. Pouvez-vous me dire où elle se trouve ? », Nuno le petit roi sur la répétition d’une affirmation qui souligne l’embarras du jeune héros face à ses nouvelles responsabilités : « Je vais voir ce que je peux faire », Valentin s’affirme de plus en plus insolent face aux conseils de prudence des animaux de la savane : « Je ne suis pas un bébé et je n’ai pas peur du noir », se moque des animaux qu’il rencontre et s’affirme la « terreur de la savane ». Dans C’est moi le plus fort, ce jeu de variantes, qui apparait dans toutes les formes superlatives de dire l’évidence répétées à chaque nouvelle rencontre (« Le plus fort, c’est vous, Maitre loup. Incontestablement et sans aucun doute, c’est absolument certain », « Grand Loup ! On ne peut pas se tromper : c’est vous le plus fort ! ») est aussi lisible dans la succession des images et plus particulièrement dans la position des bras de maitre loup qui pourrait résumer toute l’histoire.

C’est moi le plus fort, L’École des loisirs, 2001.

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Ces échos et ces parallélismes s’intègrent alors dans une structure d’ensemble cyclique ou au contraire linéaire. Certains albums établissent une circularité de la première page à la dernière et exigent, en ce sens, une lecture rétrospective. Les paroles finales de l’enfant de Maman !, « Il y a une araignée dans ma chambre », impliquent par exemple de mieux observer la double page initiale : l’araignée cachée en haut à gauche de la page qui semble anodine à la première lecture, s’avère en réalité essentielle puisqu’elle explique le parcours du héros. Tout était donc présent dès le début. De la même façon, le récit de Valentin la terreur fait boucle : le zèbre « retrouve les siens » et le vautour, qui ouvrait le récit et qui a observé Valentin au fil de ses rencontres, est de « retour sur sa branche » à la dernière page de l’album : lui, qui claquait d’impatience, est « déçu » car « le lion est rentré bredouille ».

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Dans d’autres ouvrages, le parcours des héros est plus linéaire. Grâce à Juliette, Roméo parvient à surmonter sa timidité et à réintégrer les siens : « Il rougissait encore parfois, bien sûr, mais désormais, il savait que c’était charmant. » Nuno croit perdre son père et fait l’expérience de la difficulté à être roi : « Jamais il n’aurait cru qu’il y avait tant de problèmes à régler. » Le récit se clôt alors sur le retour du père qui libère le jeune héros d’un « poids énorme ». Le soldat Eustache, « bien décidé à retrouver la guerre » au début de l’histoire, découvre l’absurdité de sa recherche, il passe alors dans sa chanson de l’affirmation : « Je suis un p’tit soldat » à la question : « Pourquoi j’suis un soldat ? » pour aboutir à la négation de son premier statut en brulant son uniforme et en chantant : « Je n’suis plus un soldat » ; dans les dernières pages, il préfère « apprendre à faire du pain » « au coin du feu » plutôt que faire la guerre. Autant d’albums construits autour d’un parcours jalonné de rencontres qui permettent de faire évoluer les héros vers une fin heureuse ou inattendue. On retrouve donc la structure traditionnelle des récits initiatiques mais cette recherche d’une simplicité classique ne mène pas pour autant au didactisme : chaque album semble fondé sur un sentiment enfantin qui est, à chaque fois, revisité par le symbole et par une réflexion sur les pouvoirs de l’imagination.

Observation, réflexion et réflexivité

Maman !, L’École des loisirs, 2001.

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M. Ramos aime, comme il l’affirme lui-même, « observer le monde qui l’entoure » (www.ecoledesloisirs.fr) et plus particulièrement l’univers enfantin sans pour autant nous en donner une vision trop simple : il passe de l’enfant effrayé, les cheveux dressés sur la tête, qui recherche sa maman à ceux qui, au contraire, surmontent leur peur en voulant imiter les adultes et en se proclamant, comme un loup « le plus fort », comme Nuno « petit roi » ou comme Valentin « la terreur de la savane ».

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Dans Maman !, la frayeur de l’enfant se lit sur son visage à chaque double page et le nombre croissant d’animaux croisés dans la maison (un immense hippopotame, deux lions, trois girafes, quatre crocodiles…) reflètent la montée de sa peur. Cet album est donc autant un récit sur la peur qu’un livre à compter (dans chaque illustration, les chiffres sont écrits sur un cube, sur la couverture d’un livre, sur une bouteille de parfum…), peut-être une allégorie de la peur accompagnant l’apprentissage des chiffres, de celle aussi éprouvée face à l’infini des nombres (ce qu’indiqueraient les pages de garde envahies par eux de 1 à 2970).

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Nuno, le lionceau, doit au contraire surmonter sa peur puisque, persuadé que son père est mort, il ne peut plus crier « Papa ! ». Il fait alors de son mieux pour lui succéder et s’affirmer « le plus fort ». Mais la couronne, trop grande, lui tombe sur les yeux, la savane est impossible à gouverner et le prétendant au trône, complètement dépassé par les évènements, découvre qu’il est difficile de jouer à l’adulte et qu’on ne s’improvise pas roi des animaux du jour au lendemain.

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Quant à Valentin, il fait partie de ces enfants-zèbres qui aiment enfreindre les interdits qu’il ne croit pas justifiés. Il surmonte ses angoisses en s’affirmant très fort : « Je ne suis plus un bébé et je n’ai pas peur du noir » et joue à l’intrépide et l’incrédule : « Existe-t-il vraiment ce gros pacha que tous les animaux appellent le roi ? » Face aux conseils de prudence des adultes, il prétend connaitre « la chanson du grand méchant lion » et est ravi d’effrayer les animaux de la savane.

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Mais jouer avec les sentiments enfantins ne signifie pas pour autant entrer dans le didactisme : ces récits sont des fables mais des fables qui suggèrent plus qu’elles ne montrent, des apologues plutôt que des récits moralisateurs. En effet, toutes ces valeurs enfantines sont retravaillées par le symbole pour enrichir l’imaginaire des enfants, leur faire découvrir d’autres sentiments, d’autres jeux, d’autres manières d’apprendre (à être soi et à fréquenter l’autre) et leur suggérer la magie de l’album car, comme l’affirme l’auteur, « avec un crayon et du papier, tout est possible. C’est magique » (ibid.). Dans cette perspective, l’attitude des corps et les couleurs, qui transforment ces récits en paraboles, apparaissent essentielles.

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Les premières pages du Petit soldat, par exemple, nous montrent un chat figé dans sa posture de combattant qui marche « à pas cadencés » et qui porte son fusil sur l’épaule ; la sortie progressive de la guerre ne pourra se faire que par un changement de démarche (le fusil touche presque terre) et un déshabillage (il brule son uniforme de soldat) ; Eustache reprendra alors « sa route d’un pas léger », le sourire au museau. Cette évolution du héros est également soulignée par des gouaches très colorées et plus particulièrement par des contrastes entre les rouges et les orangés des faces à faces et les bleus et verts de la solitude : la souffrance des personnages rencontrés est toute entière contenue dans une couleur sanguinaire et dans le noir de leur silhouette qui en font des ombres chinoises surgissant de la terre ; à la fin de l’album, le héros retrouvant la paix et la chaleur d’un foyer, le rouge est rejeté vers l’extérieur de la page par le jaune d’un soleil naissant. De ce fait, plus qu’un simple récit de formation, l’histoire du « petit soldat » est finalement une quête d’identité, par certains côtés, semblable à celle qui anime Oedipe dans la tragédie grecque, la question initiale « Je cherche la guerre. Pouvez-vous me dire où elle se trouve ? » devenant une incertitude identitaire : « Je ne sais pas très bien qui je suis. »

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Dans Valentin la terreur, les jeux de cadrage (le gros plan notamment sur les défenses et le regard de l’éléphant rend cette masse encore plus « énorme ») et les illustrations qui utilisent, dès la page de garde puis tout au long de l’ouvrage, les contrastes entre le noir et le blanc, comme pour rappeler les rayures du zèbre ou l’image de la lune qui danse sur l’eau, font tout le charme de l’album : le lecteur pénètre dans un monde nocturne et lunaire, « un grand manteau noir » parsemé d’étoiles ou de zébrures et découvre à chaque nouvelle page « un monde étrange et mystérieux » qui le fait rêver avant même le sommeil – l’auteur ne nous souhaite-t-il pas d’ailleurs « bonne nuit ! » au début de son récit ?

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Ainsi travaillée par les symboles, chaque histoire ne peut se réduire à un simple apprentissage d’autant que M. Ramos se dit « grand mangeur de livres3 » (ibid.) et joue, en ce sens, constamment avec les genres littéraires de l’enfance bien sûr, mais aussi des adultes. L’entrée dans le monde magique des livres est sans doute encore plus révélatrice dans le dernier album de M. Ramos, Un cadeau fabuleux, qui permet au lecteur de traverser le « Palais des cent mille et une nuits » comme le fait le héros : Thomas est un nouveau « petit prince » qui redécouvre « l’astéroïde », le « baobab » de Saint-Exupéry et qui part à l’aventure, en devenant un homme des « cavernes », un explorateur à la conquête de sa « belle Smila », un homme du futur, « Thomas 333 ». Bref, à chaque nouvelle double page, s’amorce un nouveau conte qui met l’enfant-aventurier face au « monstre marin », au « cruel Sisyphe » ou aux « cannibales » et qui donne l’occasion, comme le dit l’auteur dès la troisième page du récit, de se « gliss[er] dans un autre monde… ». En ce sens, ces gerbes de récits, cette affabulation constante du jeune héros soulignent l’importance de l’imaginaire dans l’éducation de l’enfant, ce que dit indirectement M. Ramos dans Le Petit soldat en commençant son récit par une épigraphe empruntée à Graham Greene : « La haine n’est qu’une défaite de l’imagination. »

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On pourrait même avancer qu’une telle conception des pouvoirs de l’imagination est en quelque sorte mise en abyme dans le dernier album : la couverture mime un livre empaqueté et enrubanné et la première illustration montre l’enfant en train de déchirer le paquet cadeau qui emballe une grosse boite en carton. La présence en page de garde du papier kraft et son retour récurrent par morceau dans chacune des illustrations rappelle la boite elle-même pour nous dire que l’enfant entre dans sa boite, dans son cadeau comme dans la lecture du livre. L’album devient un « cadeau fabuleux » qui renferme, comme on vient de le voir, des esquisses de multiples fables mais aussi des fragments des livres précédents de M. Ramos : significativement les compagnons de voyage de Thomas sont un zèbre comme « Valentin la terreur » et un lion comme le « redoutable félin » de ce même récit ou plutôt comme « Nuno le petit roi », et le jeune aventurier présente les mêmes traits que le héros dans Maman !. Lire ce dernier album c’est donc retrouver des fragments de l’œuvre de M. Ramos.

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Finalement, dans chacun de ses albums, et plus encore dans son dernier, M. Ramos nous invite au plaisir de l’imagination et il y parvient en nous charmant par des récits à la fois tendres et humoristiques.

Des récits faits de tendresse et d’humour

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Dans nombre de ses albums, M. Ramos explore plus particulièrement un sentiment – qui apparait le plus souvent sur fond de cruauté : la tendresse. La relation père-fils notamment est au fondement de Nuno le petit roi comme du Cadeau fabuleux. Le jeune lionceau tente désespérément de vivre sans son père qu’il croit mort, mais seule la réapparition du père à la fin du récit parvient à libérer l’enfant « d’un poids énorme » : il « serre tendrement son petit contre lui ». Dans le second album, le père, qui est à l’origine du cadeau, apparait à la toute fin comme un « bon papa » puisqu’il entre dans le jeu de l’enfant (« Je suis pourtant certain d’avoir entendu un petit brigand jouer ») et fait semblant de ne pas l’apercevoir dans sa boite-cadeau, alors que l’enfant, furieux, avait donné au départ « un grand coup de pied » dans la « surprise », déçu par l’absence de contenu.

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Dans Valentin la terreur, les conseils des adultes adressés au jeune zèbre sont tout aussi affectueux : la girafe le met en garde (« Fais bien attention : si tu rencontres le lion, il ne fera qu’une bouchée de toi ! Rentre vite auprès des tiens. ») et l’éléphant le « gronde gentiment » en insinuant qu’il pourrait « faire de mauvaises rencontres ». Ce ne sont nullement des interdictions alors que l’enfant, loin d’être angélique, est ravi d’effrayer les animaux qu’il rencontre dans l’obscurité et de traiter les autres de « bidule à trois pattes, de gros lourdaud, de gros froussard ».

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L’exemple le plus significatif reste sans aucun doute Roméo et Juliette qui retrace l’amour de deux êtres pourtant dissemblables (un éléphant et une souris) sur un fond de souffrance puisque cet éléphant timide qui rougit est la risée des siens et des autres animaux. Sur la dernière double page comme sur la couverture, on peut voir de dos Roméo et Juliette, désormais inséparables, admirer ensemble le « clair de lune », elle, collée à lui, sur une de ses défenses. Mais dans ce dernier album comme dans les autres, on voit bien que cette tendresse ne peut aller sans humour et dérision.

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Si l’idylle d’un mastodonte et d’une minuscule souris prête à rire, l’alliance d’un roi-chat et d’une souris-princesse, comme dans Le Roi est occupé, est encore plus fantaisiste et fait un clin d’œil au jeune enfant : dans ce nouveau monde livresque, la proie et le prédateur cohabitent mais chacun reste dans son « coin », la princesse dans son lit, le roi « occupé » aux cabinets. Et là apparait le ressort comique le plus utilisé par M. Ramos : surprendre l’enfant par une chute inattendue. On ne découvre la réelle signification du titre qu’en tirant la dernière languette du livre animé : le roi est sur un « trône » bien moins noble que celui qui lui est habituellement dévolu. Dans la même perspective, le changement final d’échelle dans C’est moi le plus fort accentue le renversement de situation : le loup, qui s’était jusque là proclamé tour à tour « le plus féroce, le plus cruel », « la terreur de ces bois », « le plus grand des méchants » en intimidant ses interlocuteurs (« Pauvre gargouille ! Misérable artichaut ! Tête de lard ! »), et qui occupait, furieux, toute une double page, change soudainement de discours (« Je suis le petit gentil loup ») et parait, dans la derrière illustration, minuscule face à une mère dragon dont on ne nous montrera que les pattes de devant. Pris à son propre piège, le « grand méchant lion » est tout autant ridiculisé dans Valentin la terreur : ce « gros pacha » devient un gros lourdaud qui rentre « bredouille », car il « a bondi et, plouf ! il est tombé dans l’eau » et seul le jeune zèbre peut se proclamer « la terreur de la savane ». Autant de fins surprenantes qui, détournant la symbolique du bestiaire traditionnel, font rire le lecteur.

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Si le registre parodique de ces fables culmine dans les chutes, il est souvent présent dès le début. Ainsi, plutôt que d’apparaitre famélique et prêt à dévorer son entourage, le loup de C’est moi le plus fort, fait une promenade digestive dans les bois (« Un loup, qui avait très bien mangé et n’avait plus faim du tout ») et devient un fier à bras, un matamore qui teste sa réputation de « Grand Méchant » des contes pour enfants : « J’en profiterai pour vérifier ce qu’on pense de moi. » Cette réactivation des clichés révèle en réalité un jeu constant avec l’univers culturel de l’enfance qui apparait notamment dans les apostrophes que le loup adresse à ses congénères : les trois petits cochons deviennent « les petits dodus », les sept nains, « les zinzins du boulot », le Chaperon Rouge, « mouchette ». Ces clins d’œil culturels sont loin d’être absents dans les autres albums et apparaissent fréquemment dans l’onomastique : les héros éponymes de Roméo et Juliette et les animaux rencontrés par Nuno (ce « petit roi » de La Légende des siècles), les deux rhinocéros, Atos et Portos qui « se disputent dans un nuage de poussière », ou les perroquets Jacquot, Jacot et Jaco et qui, tels les Dupont Dupond, « disent », « reprennent » et « précisent », sont là pour nous en convaincre.

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Ces jeux sur les petits noms des animaux se poursuivent parfois par de plus amples jeux de mots qui produisent une poéticité de l’écriture. Ainsi, dans Valentin la terreur, M. Ramos multiplie les nominations de l’étrange : avant de bien distinguer chaque nouvel animal dans l’obscurité, le jeune zèbre s’interroge sur son identité en se demandant « C’est quoi ce machin ? », « Ce bidule à trois pattes ? », ce « gros lourdaud qui vient se baigner dans mon eau ? ». Et à la page suivante, le lecteur découvre, tout aussi surpris que le héros, un rhinocéros, une autruche et un hippopotame. C’est sans doute dans Nuno le petit roi que le comique de mots est plus fort encore en allant de pair avec une recherche rythmique puisque chaque nouvelle rencontre du héros est caractérisée par des jeux de rimes et parfois même des vers blancs : aux paroles en [e] de l’éléphant, Global, répond par exemple la réplique du crocodile qui donne à entendre quelques hexamètres rimés ponctués par des « snifs » :

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« Majesté, quelle chance de vous rencontrer

J’ai le bout du nez tout mâchouillé. J’ai la trompe en compote. Chaque fois que je vais me désaltérer, Kololo me mord le nez et refuse de le lâcher. Ce crocodile est enragé, il faut l’enfermer. »

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« Je suis en pleine détresse, snif, je nage dans la tristesse, snif. Global s’assied sur moi comme si j’étais une vulgaire carpette, snif, snif. Cet éléphant a perdu la tête, il faut l’enfermer. »

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La prosodie, le récitatif l’emportent alors sur le récit.

Valentin la terreur, L’École des loisirs, 2000.

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Entrer dans ces quelques albums de M. Ramos dont on retrouve des fragments dans le dernier publié, c’est donc pénétrer dans un recueil parodique de fables ou de contes modernes. On y rencontre une trame et un bestiaire traditionnels (ceux des Fables de La Fontaine, des contes de Perrault et de Grimm souvent pris à contre pied comme chez Kipling), un regard perspicace, tendre et teinté d’ironie sur l’univers enfantin et une réflexion sur les pouvoirs du livre : traversés par les symboles et les allusions, rythmés par les situations comiques et les jeux de mots, ces parcours héroïques réinvestissent, non sans dérision, la trame initiatique pour entrainer enfants et adultes dans un nouveau monde et pour les inviter à vivre, ensemble, ces livres comme de véritables « cadeaux fabuleux » – littéralement et dans tous les sens.

Plan de l'article

  1. Des récits initiatiques
  2. Observation, réflexion et réflexivité
  3. Des récits faits de tendresse et d’humour

Pour citer cet article

Barjolle Mathilde, Barjolle Éric, « Mario Ramos », Le français aujourd'hui, 2/2002 (n° 137), p. 101-109.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2002-2-page-101.htm
DOI : 10.3917/lfa.137.0101


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