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Le français aujourd'hui

2005/1 (n° 148)

  • Pages : 132
  • ISBN : 9782200920708
  • DOI : 10.3917/lfa.148.0109
  • Éditeur : Armand Colin

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La publication, cette année, de Jean le Téméraire est l’occasion de proposer un voyage dans les albums d’Alan Mets, auteur discret, dont on apprend, au détour de la présentation qui lui est consacrée sur le site de l’École des loisirs, « qu’il est né en 1961 à Paris », « qu’après des études de philosophie et de cinéma, il est devenu auteur-illustrateur pour la jeunesse » et qu’il « préfère qu’on lise ses livres plutôt que de parler de lui ». Tentons donc de le faire et de nous aventurer dans son œuvre en essayant d’en esquisser un parcours, au travers d’un certain nombre de ses albums, publiés depuis une dizaine d’années : John Cerise ( 1993), Je suis parti ( 1996), Le Bisou magique (1995), Ma Culotte (1997), Igloo (1999), Le Petit paradis (1999), J’ai vu l’ours (2000), Les Doigts dans le nez (2000), Timide, moi, jamais (2002), Capitaine Jambe-de-bois (2002), Chériquiqui (2001), Brosse et savon (2003), Le Voleur de doudou (2003), Jean le Téméraire (2004) (tous édités par l’École des loisirs).

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La question, cependant, se pose de savoir comment aborder cette œuvre qui, d’emblée, frappe avant tout par sa richesse et sa variété, tant par les figures de ses héros que par les univers où s’inscrivent ses histoires et le style de ses dessins. Quel lien, en effet, entre un récit de piraterie, l’histoire d’un jeune sourizio de la savane montant sur les baobabs et le cou des girafes, qui n’a peur de rien et se rit d’effrayer sa mère et des récits mettant en scène un jeune Inuit ou une jeune bergère des alpages dont les histoires jouent sur la forme du récit initiatique. On aurait pu bien sûr tenter d’identifier des ruptures et des sous-ensembles génériques. Mais faire de cette variété le seul atout de cette œuvre serait réducteur — et risquerait de nous faire passer à côté de ce qui fait sa force et son unité : sa volonté et son pouvoir de provocation.

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La provocation est d’abord réveil de l’imaginaire et passe par la force d’entrainement des albums d’Alan Mets. Cela commence, tout simplement, par le fait qu’ils nous plongent dans des mondes d’aventures, qui poursuivent la grande tradition de la littérature pour enfant. Ainsi, dans John Cerise, c’est tout l’univers des pirates qui est convoqué. Avec ses scènes à faire comme celle des victuailles, des chansons de matelots ou de l’inévitable moment de l’abordage. Avec, également, tout un jeu sur la parlure propre à ces durs au cœur tendre : « Voile à tribord ! par ma foi, c’est un navire molosse, de ces maudits marchands d’esclaves ! À moi, forbans ! Sus à ces cœurs de chien », multipliant interjections, jurons et injures : « Palsambleu », « Maraud », qui parfois prennent la forme de ce que la grammaire appelle des noms de qualité : « Ton ruffian de capitaine ! ». Le charme du récit tient au halo de rêve qui entoure certains mots, appartenant souvent au domaine technique de la marine, et qui transportent le jeune lecteur vers un autre univers — même s’il ne les comprend pas : « an de grâce», « frégate », « galion », « sabords », « bordage »… Le voyage commence par un voyage dans les mots. Dans Le Bisou magique, le récit s’inscrit dans le conte et l’univers de la sorcellerie : mettant en scène une sorcière-louve au « rire diabolique » dans tout un attirail de situations et d’accessoires issus de l’univers du conte (baguette magique, « clef en or », formules incantatoires), les illustrations jouent sur le monde des ombres et le mystère angoissant attaché à l’allure du château et aux détails de son mobilier (squelettes, rampes, tableaux de chauve-souris, crânes, araignées). Cela se retrouve dans Le Voleur de doudou, où une petite fille fait un « horrible voyage » « au Pays des sorcières » en poursuivant un lutin, spécialisé dans le vol des doudous. Là encore la sorcière aime la chair fraiche, parle le langage sorcière : « Billevesée et coquecigrue », utilise des ingrédients traditionnels comme la « bave de crapaud » pour confectionner ses soupes et professe que seul « le malheur fait son bonheur ».

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Ces récits qui nous entraînent dans d’autres mondes nous emportent également par leur dynamique — car ce qui frappe, chez Alan Mets, c’est le rythme soutenu de ses récits, qui ne cessent de nous entraîner toujours plus avant, dans la succession et la multiplicité de péripéties toutes plus décisives les unes que les autres. Dans Igloo, le récit - jalonné d’échos et de symboles, chargé de références discrètes, notamment au Conte du Graal — a la simplicité efficace des récits médiévaux et séduit par son dénuement et sa précision : rien n’est ici de trop, rien ne manque non plus — mais chaque étape est décisive et marque une phase de l’initiation de ce jeune Inuit : paroles du père qui doit lui « apprendre son art », adieu à la mère qui passe par les larmes partagées, lecture des signes célestes, avancée dans la neige ponctuée des conseils du père, caractère ancestral de l’épreuve, lutte avec une bête oxymorique (« Un bison blanc ! / Non, un bison blanc, ça n’existe pas »), blessure du père, fabrication d’un igloo et soins apportés au père, larmes du père retrouvant sa femme (en écho avec les larmes versées par le fils avant de partir). Le cadre spatiotemporel participe de cette initiation : choix topique du printemps où « ici et là quelques fleurs fêtent la fin de l’hiver », « paysage inconnu », neige « vue pour la première fois », vent et tempête redoublant l’épreuve dans une sorte d’aveuglement et motif du sang du père qui « dessine une jolie fleur rouge dans la blancheur de la neige ». Dans Brosse et savon, l’emportement du récit passe par la vitesse des retournements de situation et la vitesse avec laquelle les rapports de force évoluent. L’histoire commence par deux actions parallèles où un cochon et un loup, Jules et Gilles, se rendent au bord d’une rivière. Mais, bien vite, leurs routes se croisent et la rencontre se fait rivalité avec défi et bagarre avant de virer, avec l’arrivée des filles, à l’alliance. Supériorité et mauvaise blague qui finissent par un nouveau renversement de situation avec l’arrivée des pères : « brosse et savon », punition d’un nouveau genre pour ces deux petits cochons jouant à faire les loups, ou ces deux loups transformés en cochons et dont les pères s’entendent si bien pour leur infliger une punition qui n’en est pas une. Tout cela en ferait presque oublier l’incongruité des rapports établis entre loup et cochon— la question de qui mange qui est bien loin derrière — et cela parait normal qu’il leur arrive des choses qui normalement n’arrivaient habituellement dans la littérature enfantine, qu’entre loups ou qu’entre cochons… ce que vient confirmer la dernière image, où derrière la moquerie des deux sœurs, peut se lire, par le jeu d’inversion, l’amour que l’une et l’autre portent pour leurs frères respectifs.

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Cette vivacité du récit et du dit passe aussi par le dire et la manière de relater l’aventure. Dans Ma Culotte, mots-phrases, phrases nominales, syntaxe exclamative et souvent disloquée accompagnent la vigueur du récit, ponctué d’interjections enfantines : « Et demain, gigot ! Miam ! ». Et c’est parfois, comme ici, dans la réitération de l’interjection que se joue le retournement de situation : « Miam-miam-miam ! », s’exclame l’agneau se mettant à décorer l’unique culotte rouge du jeune loup. Dans Je suis parti, on a presque affaire à un récit poétique, sans mot poétique — mais dont la poésie tient au mouvement d’une double page à l’autre, à l’élan qui porte le livre : c’est son avancée rapide, passant par la juxtaposition d’événements noyaux, sans fioriture, qui soutient l’avancée de ce récit initiatique, chargé d’épisodes bibliques, où, la tête dans les étoiles et complètement dans la lune, l’on joue au chat et à la souris avant de découvrir le paradis terrestre et de dire bonjour à l’amour. Au milieu, c’est la métaphore elle-même, qui, prise au pied de la lettre, relance l’aventure : « la lune est un grand fromage qu’une souris mange par petits morceaux » / « mais je vais croquer cette coquine ». Cette dynamique passe également par des coups de théâtre énonciatifs, comme dans Igloo, où le récit rétrospectif, qui commence sur le mode du conte « Il était une fois un grand chasseur », se poursuit à la première personne « Ce grand chasseur, c’était mon père » et en focalisation interne sur le jeune héros pour dire le rapport au père.

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Par-delà, Alan Mets sait, en même temps qu’il en joue, dépasser la logique des genres, et c’est certainement cette « aventure » qui finit de conquérir le lecteur. John Cerise est un récit d’aventures et de piraterie où le jeune souriceau est baptisé (« on t’appellera Cerise ») par un équipage de chats, mais il passe par l’univers du conte avec la rencontre, qui s’avérera décisive, d’un Dauphin et s’achève sur un « roman familial » par les retrouvailles inattendues avec le père fait prisonnier et esclave et que le fils aura participé à libérer. J’ai vu l’ours, quant à lui, se présente comme un récit légendaire qui, s’inscrivant dans l’espace de la montagne et des alpages, de la forêt et des grottes, est peuplé d’« ombres » et de « formes » qui se détachent « un peu voûtée sous la frondaison des arbres » ou « à peine du bleu presque transparent du ciel » et que l’enfant apprend à apprivoiser (ours ou chien blanc). Parallèlement, viennent s’inscrire les paroles anonymes sur l’ours — qui font sa légende et viennent troubler la perception de ces formes et contredire les faits. La force du récit consiste à retourner les paroles moqueuses et empreintes de cruauté de la communauté des bergers et à refaire la légende en la défaisant : l’ours, qui se révèle être une ourse, sacrifiée inutilement sur l’autel des superstitions collectives qui se mettent à accuser son « fantôme » et à qualifier la vallée de « maudite », devient ainsi le meilleur ami de l’homme, par le biais d’un berger, dont le regard croise celui de l’héroïne, et des oursons, qui finissent par donner à la vallée son nom et transformer l’album en récit des origines.

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Mais la provocation est aussi recherche d’une complicité et d’une proximité — et c’est dans cette stratégie d’ensemble qu’il faut resituer l’humour d’Alan Mets, qui, dans une logique anticonformiste, se fait souvent le défenseur amusé d’anti-héros, amoureux chétifs et timides, « gringalets » et bégayants, à l’image de Riquiqui le poulet, de Jules le cochon ou encore de Tim le sourizio. Dans Chériquiqui, par exemple, cette tonalité de fond passe par le ridicule du héros, dont on commence par sourire, mais également par les comparaisons décalées (« Les poulets s’enfuirent comme une volée de moineaux » ou encore « à pas de loup » en parlant de Georges le Renard), par le détournement de la chanson (« Alouette, je te plumerai ») entonnée au moment de passer Riquiqui dans la machine à déplumer, par des dialogues de basse-cour, enfin, qui sonnent parfois comme des répliques de films noirs, sur le mode burlesque. Plus largement, l’humour traverse tous les albums de notre auteur. Dans Le Bisou magique, l’humour s’inscrit dans la création de néologismes que le narrateur commente au second degré (« sorcière-grenouillère » qui « grenouille » ses victimes), dans un mode d’emploi surprenant des établissements « Démonette », spécialistes des « accessoires et entourloupettes du Démon » — où le mot loup s’entend dans le diminutif pour tourner le démoniaque en dérision — dans le portrait de cette sorcière, un des « chers clients » de la baguette « céçuikidikiyé » (dont le nom porte le souvenir du néo-français cher à Queneau), dans la chute du récit, enfin, où tout devient loufoque, en un joyeux manège de mots puisqu’il s’agit de « fourrer l’affreuse Ramonagre-nouille, comme une cornichonne, dans un bocal approprié ».

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Cet humour, souvent, prend le risque de déranger — notamment parce qu’il ne cherche pas à éviter le scatologique. Toute l’habileté consistant ici à lui redonner un sens par un jeu complémentaire sur le langage et sur l’image et à réinscrire cette forme d’humour chère aux enfants dans un renouveau du « farcesque ». Le titre même de certains ouvrages et leur couverture assument ce choix. Dans Ma Culotte, le « gigot sur patte » parvient à manger l’unique culotte du loup avant de lui en tricoter une nouvelle «juste à sa taille… ». L’affirmation reste en suspens mais c’est pour mieux préparer la chute, annoncée en quatrième de couverture et reprise en dernière page : la culotte, fendue, laisse entrevoir le postérieur du jeune loup. La transgression de l’interdit, cependant, ne vire pas au drame, bien au contraire, et cela pour deux raisons que les images permettent de saisir. D’une part, la « belle » porte une robe assortie, comme par un heureux hasard, aux couleurs de la nouvelle culotte et le gigot prévu au repas se transforme en resto sur fond de terre ronde et sous l’œil enfantin d’un soleil radieux… qui rayonnait déjà en couverture intérieure ! D’autre part, le scatologique est déplacé et change subtilement de terrain : dépassant sa peur de « montrer son zizi », le héros, trop peu précautionneux mais finalement chanceux, nous révèle malgré lui un postérieur que l’illustrateur, dans un dernier sourire, dessine en forme de cœur mis à nu !

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Dans Les Doigts dans le nez, la provocation attachée à cette utilisation calculée mais affichée de l’explicitement scatologique est pris dans un jeu sur l’expression qui donne son titre au livre, jeu qui consiste à l’illustrer au pied de la lettre : le petit cochon va se servir habilement de ses crottes de nez pour faire fuir le loup et conquérir une petite moutonne raffinée et, au départ, quelque peu dédaigneuse. Ce jeu sur le langage est doublé d’un discours de l’image où, par un jeu de couleur, auquel donne sens le jeu sur les expressions de la peur, le loup devient le « Grand Méchant Loup Tout Vert », avant de devenir « rouge de colère » puis « tout jaune », terrassé par un « pet monstrueux » - mais jaune verdâtre, ce qui fait que l’image le transforme lui-même en une crotte de nez sur pattes se bouchant les narines, dans un dernier pied de nez du dessinateur amusé. Le scatologique, par ailleurs, prend place dans un schéma typique de farce où tel est pris qui croyait prendre car, au final, c’est un bon tour que ce cochon joue à ce loup trop sûr de lui. L’ensemble, enfin, finit par se déplacer sur un autre terrain, car on est surpris, dans les dernières images, de découvrir les tâches de boues que portait jusque-là le cochon se transformer en bulles de savon avant qu’il ne déclare, sur le mode de l’euphémisme, les moyens de sa victoire à une belle dédaigneuse qui finit par lui accorder un bisou.

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Il serait facile de montrer comment le dessin de Mets, souvent proche de la caricature, par la recherche du trait et le jeu sur les (dis)proportions, s’inscrit dans ce renouveau du « farcesque ». Mais ce dernier passe surtout par une logique de la démesure. Dans Le Petit paradis, les retournements de situation débouchent sur un univers où les personnages ne cessent de grossir : « Alors bébé, tu veux toujours jouer à chat avec moi ? », dit la souris, grosse « comme une baudruche ». L’album devient progressivement une fable renversante, où, dans une logique carnavalesque, le maitre pâtissier n’est plus le maitre et où chat et souris, après avoir rivalisé de gourmandise, partent bras dessus bras dessous à la conquête de toutes les pâtisseries de la ville… La gourmandise est ici sans limite et la rivalité est prise dans une logique de surenchère enfantine - sans retour à l’ordre… Car plus rien ne semble avoir d’importance — sauf ce nouvel état du monde qui prend la forme des appétits débordants de deux êtres que tout opposait et qui sont finalement devenus amis en s’affrontant — pour partir, in fine, à la conquête d’un paradis élargi. Les héros maladroits, on le voit, se métamorphosent parfois en héros loufoques et survoltés, porteurs d’une certaine sagesse renversante… Leur extravagance dérangeante et subversive nous fait adhérer à une autre logique, accéder à un autre monde — dont la magie tient à ce coup de force libérant rêveries et fantasmes enfantins.

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Parallèlement, ces albums n’en gardent pas moins la faculté de fonctionner comme des fables qui, dans le cas présent comme souvent, ne délivrent pas une morale moralisatrice, mais permettent à l’enfant de continuer à réfléchir, par le détour du symbole. Ainsi, le Bisou magique, qui se présente comme le récit allégorique d’une métamorphose, a l’audace de parler des rapports parfois violents entre frère et sœur. Sur un autre plan, l’impertinence d’un album comme Chériquiqui passe aussi par la portée satirique du dessin et de telle ou telle allusion au machisme ou à la société industrielle de consommation. Dans Jean le Téméraire, c’est tout le rapport à la mère et à la peur qui est rejoué dans un dispositif où crescendo et chute se conjuguent de façon extrêmement simple mais efficace.

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Au-delà de tel ou tel dispositif, la force des albums d’Alan Mets passe par la rêverie onomastique — notamment sur le nom de ses héros, avec, par exemple, le dauphin Do ré, où derrière les deux notes de musique, s’entendent le très proche « adoré » et dans un verlan paronomastique « radeau » — et à sa manière de retrouver, dans son écriture, le rythme des comptines : « Une maille à l’envers / une maille à l’endroit, / je te tricote / une nouvelle culotte / super mimi. », déclare la petite brebis dans Ma Culotte. Plus loin, ses formulations sonnent comme des proverbes, comme une de ces paroles pactes qui sont monnaie courante chez les enfants, où le marché est bien vite conclu et où jamais rancune ne s’en mêle car les rapports de force sont d’une extrême mobilité : « Eh, psst, / gueule d’amour ! / Ma vie sauve / contre une culotte !» ; « O.K. Tope là !» — qui sonne comme un marché de dupes, marché de loup benêt, marché d’agneau malin. C’est la « morale », également, qui est frappée à l’aune des maximes et les voix narratives s’y mêlent pour faire résonner cette formule dans tous les sens : « Bah, y a des jours comme ça… / où on peut pas avoir / la culotte et le gigot. » Ce qui fait que l’on ne sait plus très bien si c’est le constat dépité d’un loup qui porte la culotte à l’envers en guise de couronne ou de bonnet d’âne, le pied de nez d’un agneau joyeux qui s’en va hilare, court vêtu mais victorieux ou encore le commentaire amusé du narrateur.

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Cela s’accompagne de cette faculté de situer l’événement non pas seulement dans l’histoire mais également dans ce qui se noue entre texte et image, entre texte et couleurs. Dans John Cerise, le charme du récit est redoublé par la phosphorescence des rehauts de couleur jaune et la richesse des détails, en particulier des costumes, qui donnent l’impression d’un véritable bal masqué. Dans Jean le Téméraire, la chute s’accompagne d’un écho lié aux couleurs : car ce n’est pas tant la peur bleue de la mère traduite par la couleur de ses vêtements qui est intéressante que le fait que l’on retrouve symboliquement, à la fin, cette même couleur dans les yeux du monstre nocturne qui vient troubler le sommeil du souriceau car cela charge cette figure de souvenirs et fait résonner autrement et plus fortement l’appel que le héros fait retentir dans le noir de sa chambre : « Maman ! ». Le cas de Timide, moi jamais est encore plus exemplaire car ce qui est en jeu dans l’album, c’est, plus largement, la sortie d’un code sémiotique simpliste qui associerait une signification à une couleur donnée. Le sens des couleurs est ici le fruit d’une histoire et la rougeur qui signifie au départ, de façon conventionnelle, la timidité, change de sens et devient, parce que son sens s’historicise, une valeur sur laquelle repose l’amour nouveau de Tim le Timide, rebaptisé Coquelicot, d’abord de façon moqueuse, et de Ludivine la divine : Tim peut enfin avoir le droit d’avoir les oreilles « rouges de bonheur ».

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Et c’est jusqu’à la matérialité même de l’album qui est investie et reprise en charge. Dans Je suis parti, les deux pages se font écho car si l’image dépasse le mot, elle peut fonctionner comme telle, l’ensemble fonctionnant comme un imagier, et le texte, de son côté, notamment par le biais de la calligraphie arabe, se fait image. Dans Brosse et Savon, le parallélisme du titre s’inscrit dans le parallélisme des doubles pages construites en miroir, où les illustrations, de part et d’autre, ne cessent de se répondre jusqu’à la fin qui orchestre le passage des jeunes sœurs d’une page sur l’autre, comme un passage de l’amour. Dans Igloo, enfin, l’écriture sait ponctuer les phrases courtes de ce texte par des formules qui retentissent à la fin de chaque page, qui sont comme des jalons sur un parcours et restent en suspens avant que l’enfant ne décide de tourner la page — instants suffisamment forts pour que l’on prenne le temps de laisser résonner le texte en regardant l’image qui le prolonge. Le dessin, quant à lui, ponctue le récit à un autre niveau, en alternant portraits et paysages : des portraits, d’une part, faits sans souci de réalisme, où le trait fait penser à des tableaux « expressionnistes » et où l’essentiel passe par l’intensité du regard et les expressions marquées des visages, et des paysages, d’autre part, pris dans une sorte de vapeur onirique où les soleils brouillés répondent aux vastes étendues des prairies et où, dans l’obscurité percée par la lumière d’un feu de camp, les arbres portent les étoiles de la voûte céleste avant de laisser place à la banquise et au ciel trouble de la tempête de neige.

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Si l’on veut apprécier Alan Mets, ce n’est pas telle ou telle de ses œuvres qu’il faut lire — mais c’est à un parcours dans son œuvre qu’il faut se risquer, car l’aventure se joue aussi d’un livre à l’autre. C’est là que, derrière le jeu des variations génériques, peut sans doute s’entendre une voix qui suscite un univers où tout se fait et se défait, où la merveille survient comme par surprise au milieu d’un monde renversé dans un moment de bonheur sortant de la banalité.

Pour citer cet article

Barjolle Mathilde, Barjolle Éric, « Alan Mets », Le français aujourd'hui, 1/2005 (n° 148), p. 109-115.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2005-1-page-109.htm
DOI : 10.3917/lfa.148.0109


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