Accueil Revues Revue Numéro Article

Le journal de l'école de Paris du management

2004/2 (N°46)


ALERTES EMAIL - REVUE Le journal de l'école de Paris du management

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 34 - 34
1

L’urbaniste : J’ai du mal à comprendre pourquoi, dès cette première réunion de concertation sur le projet de rénovation de votre quartier, votre association a été si négative.

2

La présidente : Vous faites table rase de tout ce qui existe : à la fois les bâtiments et l’âme du quartier !

3

L’urbaniste : Mais tout le monde s’accorde à dire que ce quartier ne fonctionne pas, qu’il y a de l’insécurité, qu’il faudrait tout revoir de fond en comble ! et puis vous ne voulez tout de même pas garder vos friches industrielles ?

4

La présidente : Pourquoi pas, au moins une partie ? Souvenez-vous de la démolition des Halles de Paris : tout le monde était d’accord pour dire qu’elles devaient partir pour Rungis, mais démolir l’ensemble des pavillons Baltard a été un crève-cœur, dont le quartier ne s’est toujours pas remis. Vous, les architectes, ne rêvez que d’une chose : faire place nette pour construire vos beaux bâtiments tout neufs, et les coucher sur papier glacé dans vos press-books ; vous vous moquez de la façon dont les utilisateurs de vos quartiers rénovés y vivront.

5

L’urbaniste : Et vous, les habitants, vous tenez à vos petites habitudes comme à de vieilles pantoufles ! Par exemple, que vous vous accrochiez à cette immonde sculpture au milieu de la place me paraît vraiment ridicule. On dit qu’elle représente une femme allongée, mais elle m’évoque plutôt un mammouth en train de ruminer.

6

La présidente : Mais tous nos enfants l’ont escaladée dès qu’ils ont été en âge de marcher ! Nous l’avons adoptée, et elle fait maintenant partie de notre vie.

7

L’urbaniste : Si c’était la seule chose que vous vouliez garder, passe encore ! Mais vous vous plaignez pendant des années de tout ce qui ne va pas, et dès qu’on veut toucher à quoi que ce soit, vous jurez que tout va bien et qu’il ne faut rien changer !

8

La présidente : Nous voulons bien changer certaines choses, mais pas forcément tout refaire à neuf. Au fil des années, nous avons identifié une série de dysfonctionnements et nous avons réfléchi à ce qu’il faudrait faire pour y remédier : élargir un passage ici, supprimer des places de stationnement ailleurs, ajouter une terrasse à la crèche, une salle d’orchestre au conservatoire… Vous, vous balayez tout cela et vous nous refaites du nouveau ; mais qui dit nouveaux bâtiments dit nouveaux dysfonctionnements ! Tout notre travail associatif de ces dernières années sera perdu.

9

L’urbaniste : Avec ce type de raisonnement, on en serait encore à l’âge des cavernes, et on serait en train de les rafistoler…

10

La présidente : Nous nous intéressons surtout aux usages, et vous aux murs ; nous pouvons difficilement nous comprendre.

11

L’urbaniste : Je suis sûre que si nous vous construisons de beaux édifices à l’architecture innovante, vous serez les premiers à en être fiers. Ne me faites pas croire que vous préféreriez qu’on se contente de rapetasser ces vieilles usines rouillées !

12

La présidente : La vie suinte encore de leurs murs ; il y a un cœur qui bat sous cette ferraille : vous essayez de nous faire rêver avec du verre et du béton, alors que nous, c’est la vie qui nous intéresse. Faites bourgeonner ces usines si vous voulez, construisez dedans, construisez avec, mais ne les effacez pas car elles contiennent un peu de notre vie.

13

L’urbaniste : Vous êtes d’un conservatisme désespérant !

14

La présidente : Regardez le projet de Boulogne-Billancourt : il a fallu dix ans pour qu’il prenne forme, et ce qui lui a servi de catalyseur, c’est un projet de musée.

15

L’urbaniste : Un musée d’art moderne !

16

La présidente : Peut-être, mais un musée quand même, c’est-à-dire un lieu dont la raison d’être est de conserver des choses. Il n’y a pas si longtemps encore, le rêve était du côté de l’avenir et le cauchemar du côté du passé ; mais je crains qu’il en soit tout autrement aujourd’hui. Ce que les gens veulent, c’est une vie plus belle, mais ils commencent à douter que le progrès soit encore tourné vers cet objectif ; d’où la défection massive des carrières scientifiques. Je vous assure : le nouveau a fait son temps ; ce qu’il faut maintenant, c’est préserver le vivant ; or le vivant est enraciné dans le passé.

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. L'urbaniste et la présidente d'une association de quartier», Le journal de l'école de Paris du management 2/2004 (N°46) , p. 34-34
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2004-2-page-34.htm.
DOI : 10.3917/jepam.046.0034.


Article précédent Pages 34 - 34
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback