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Le journal de l'école de Paris du management

2004/5 (N°49)


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« Ma chère fille,

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Vous souhaitiez, dans votre dernière lettre, que je vous raconte les erreurs que j’ai commises dans ma vie, afin d’en tirer des leçons pour vous-même. Je vous répondrai, avec Lao Tseu, que l’expérience est une lanterne qu’on porte dans le dos, et qui n’éclaire que le chemin parcouru : je crains que le souvenir de mes erreurs ne puisse être utile qu’à moi. Je redoute même d’être comme le singe dont Florian raconte la fable : cet animal invita ses amis pour leur montrer la lanterne magique de son maître ; tandis que, tourné vers eux, il commentait les merveilleuses images qu’il connaissait par cœur, les animaux écarquillaient les yeux en vain : le singe avait oublié d’éclairer sa lanterne ! Avant de prétendre donner des leçons à autrui, il faut s’assurer d’y voir clair soi-même, ce qui n’est pas mon cas.

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Or, comme le remarquait Voltaire, celui qui tient une lanterne est vu bien plus qu’il ne voit lui-même : je craindrais, en vous livrant mes souvenirs, de vous faire rire de mes ridicules, sans que vous en tiriez plus de profit que moi. Voltaire ajoutait que le moyen de pallier cet inconvénient était d’utiliser une lanterne sourde, c’est-à-dire complètement fermée et munie d’un petit volet permettant d’éclairer seulement vers l’avant. Mais quelle triste métaphore qu’une lanterne sourde ! Au lieu d’éclairer tout alentour, elle ne projette son étroit faisceau que dans la direction choisie par le porteur du luminaire : autant dire que nous ne voyons que ce que nous voulons bien voir, et n’apprenons que ce que nous savons déjà.

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J’hésite d’autant plus à vous satisfaire, qu’il m’est arrivé, vous donnant un conseil, de vous voir opter pour la direction opposée : me prenez-vous donc pour un phare, dont les marins s’efforcent de s’écarter autant qu’il leur est possible ? Ceci dit, si pour une fois, vous suiviez mes conseils et mon exemple, je craindrais d’être pour vous la chandelle sur laquelle les papillons de nuit viennent se brûler les ailes, fascinés par une lumière qui ne leur est pourtant d’aucune utilité !

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Non, croyez-moi, mon enfant, on n’apprend pas grand-chose des expériences d’autrui, et il est même fort rare qu’on tire les bonnes leçons de ses propres expériences. Vous rappelez-vous l’histoire de Jacques le paresseux, que je vous contais lorsque vous étiez enfant ? Un matin, menacé par sa mère d’être chassé de la maison, Jacques se décide à chercher du travail. Pour son premier salaire, il reçoit un écu, mais il le perd en sautant un ruisseau sur le chemin du retour. « Il fallait le mettre dans ta poche ! » lui dit sa mère. « Je ferai comme cela la prochaine fois », répond Jacques. Le lendemain, il s’embauche chez un vacher, qui lui donne une jarre de lait. Jacques verse le lait dans sa poche : « Il fallait porter la jarre sur ta tête ! » gronde sa mère. Le jour suivant, son maître lui donne un fromage à la crème, qu’il place sur sa tête ; le fromage fond au soleil et coule dans ses cheveux. « Tu aurais dû le porter soigneusement dans tes mains ! » crie sa mère. Un boulanger lui donne un gros chat, qui le griffe si sauvagement qu’il est obligé de le laisser s’échapper : « Il fallait l’attacher au bout d’une ficelle ! » Il applique ce conseil à l’épaule de mouton que lui donne un boucher, et la traîne dans la poussière du chemin, ameutant tous les chiens du village. « Il fallait la porter sur ton épaule ! » s’écrie alors la pauvre mère.

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Le lendemain, Jacques s’embauche chez un gardien de bétail, qui lui donne un âne. Avec beaucoup de mal, il charge l’âne sur ses épaules et entreprend de rentrer chez lui, zigzaguant lentement sur le chemin. Il passe alors devant la maison d’un homme très riche, dont la fille était sourde et muette et n’avait jamais ri de sa vie ; les médecins avaient affirmé qu’elle retrouverait l’ouïe et la parole le jour où elle rirait. En voyant Jacques qui portait son âne, elle éclate de rire et retrouve aussitôt l’usage de la voix et des oreilles. Son père, ravi, la donne en mariage à Jacques le paresseux, qui vécut ainsi à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours.

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Vivez donc de votre mieux, ma fille, et tirez vous-même les leçons de vos erreurs, plus sagement que Jacques et que votre mère, si vous le pouvez ; et peut-être cependant votre plus grande fortune viendra-t-elle de votre plus grande sottise ! »

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. Les leçons de l'expérience», Le journal de l'école de Paris du management 5/2004 (N°49) , p. 36-36
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2004-5-page-36.htm.
DOI : 10.3917/jepam.049.0036.


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