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Le journal de l'école de Paris du management

2005/1 (N°51)


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Un poète, après beaucoup de veilles et de peines, inventa un jour la machine à craquebouiller, et alla voir le roi pour lui demander un brevet. Le roi convoqua ses ministres, qui s’extasièrent devant cette géniale invention, puis se tourna vers le poète :

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« – Je vous félicite chaleureusement de nous avoir fait cadeau de cette utile invention ; mais j’ai décidé de supprimer tous les brevets et je ne vous paierai donc que de ma plus haute considération.

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– Quoi ? s’écria le poète. J’aurais pris tant de peine pour rien ?

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– Ma considération n’est pas rien, s’offusqua le roi.

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– S’il est vrai que mon invention est utile, en m’accordant un brevet, vous lui permettriez de se diffuser plus facilement, reprit le poète : l’argent donne des ailes aux idées.

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– Sottise : l’invention du feu ou de la roue, et toutes les inventions belles et bonnes, n’ont eu besoin d’aucun brevet pour se répandre à la surface de la terre. En payant les inventeurs, on court le risque de voir se multiplier les inventions inutiles ou même néfastes. En ne les payant pas, on pousse ceux qui ne sont motivés que par l’appât du gain à chercher un autre métier, et seuls restent actifs les hommes de bien, désireux de se rendre utiles au genre humain.

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– Laissez donc au marché le soin de faire le tri : il récompense les inventions utiles et ignore celles qui ne servent à rien.

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– Nouvelle erreur : le marché favorise les superfluités et néglige l’essentiel ; il suscite des médicaments coûteux contre l’obésité et non des médicaments bon marché contre les épidémies qui frappent les pauvres. Les brevets sont comme cette récompense que Dionysos octroya au roi Midas pour avoir pris soin de Silène : tout ce que Midas touchait se transformait en or, mais le roi comprit bien vite qu’à ce compte, il ne pourrait plus ni se nourrir ni boire, et qu’il était donc condamné à une mort certaine. Il supplia donc le dieu de reprendre son funeste présent. Dionysos lui ordonna de se laver les mains dans le Pactole, et de ce jour ce fleuve se mit à charrier des pépites d’or, qui firent la prospérité de toute la province. Il faut que les inventeurs soient pauvres pour que le genre humain s’enrichisse.

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– Mais Sire, de quoi vivrai-je ? Je n’ai d’autre bien que ma fertile imagination.

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– Précisément : je me suis laissé dire que la richesse ramollissait l’esprit ; je m’en voudrais de vous priver du seul bien que vous possédiez, et qui, j’en suis sûr, vous permettra à la fois de travailler au bien commun et de trouver des ressources pour votre propre subsistance.

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– J’en réfèrerai à la justice et vous attaquerai pour le vol que vous me faites en ne récompensant pas mon labeur.

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– Mon ami, si je devais vous rétribuer pour votre invention, il faudrait en retour que vous me rendiez compte de tout le savoir, accumulé par vos prédécesseurs, que vous vous êtes approprié gratuitement en fréquentant mes universités et mes bibliothèques. Comme vous avez reçu infiniment plus que vous ne donnerez jamais, vous perdriez au change. En revanche, si vous vous montrez désintéressé, vous augmentez d’autant votre gloire, qui est la vraie récompense des inventeurs.

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– Un peu moins de gloire et un peu plus d’espèces sonnantes et trébuchantes feraient mieux mon affaire !

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– Connaissez-vous l’histoire de ce mendiant qui mangeait son pain sec à la fumée du gril d’un rôtisseur ? Comme ce dernier lui en demandait le prix, le mendiant tira de sa poche deux pièces de monnaie qu’il fit tinter aux oreilles du rôtisseur, en lui disant : « Paie-toi du son de mon argent comme je me suis régalé de la fumée de ton rôt ». Vous êtes déjà payé de votre invention par la fierté que vous en avez légitimement retirée et par la gloire qu’elle va vous valoir ; c’est injustement que vous demandez un salaire supplémentaire pour le bien qu’elle procurera aux tiers qui s’en serviront. Je vous paierai dans la monnaie adéquate, en imprimant votre portrait sur les billets de banque de mon royaume. »

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. La machine à craquebouiller», Le journal de l'école de Paris du management 1/2005 (N°51) , p. 37-37
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2005-1-page-37.htm.
DOI : 10.3917/jepam.051.0037.


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