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Le journal de l'école de Paris du management

2005/3 (N°53)


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Dans le salon de thé, c’était l’heure creuse : il n’y avait pas de clients et Clémentine avait donc le temps de parler : « Vous voulez savoir pourquoi et comment j’ai été amenée à faire ce que j’ai fait ? Après ma thèse, je pensais poursuivre mes recherches littéraires. Mais j’ai été interpellée par mon frère, qui était en train de passer son CAP de pâtissier :

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« Les gens auront toujours besoin de manger, et mon métier est donc utile ; mais compulser des vieux bouquins du dix-huitième siècle, ça sert à qui ? »

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Je lui ai infligé un grand exposé sur la nécessité vitale de préserver notre patrimoine culturel, de le transmettre de génération en génération tout en l’enrichissant, de développer la culture qui transcende la nature, etc. Il a hoché la tête. J’ai préféré laisser le soin de notre patrimoine culturel aux conservateurs des bibliothèques et devenir écrivain engagé, afin de mettre mon habileté à manier les idées au service de la construction d’un monde meilleur : toute notre société repose en définitive sur un petit nombre d’idées, certaines brillantes, d’autres plus douteuses.

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Mais les idées ne valent rien tant qu’elles ne s’incarnent pas. Un jour, j’ai rencontré dans la rue une petite fille qui mastiquait un chewing-gum en fredonnant « La maison est en carton, pirouette cacahuète, la maison est en carton, les escaliers sont en papier ». Je lui ai expliqué que les chewing-gums provoquent des ulcères d’estomac et elle m’a répondu « Je m’en fous ». J’ai adhéré à l’association d’habitants de mon quartier et j’en suis devenue la secrétaire pour rédiger les comptes rendus de toutes ses réunions et construire ainsi la maison de papier qui lui donnerait de l’existence et de l’efficacité. En quelques années, cette association est devenue capable de prendre en main le destin de son quartier en pesant sur les choix d’urbanisme et de gestion dont il faisait l’objet et en renouvelant profondément les liens sociaux entre ses différents acteurs et collectifs d’acteurs. Par ailleurs, le partage des tâches y est devenu tel qu’il était possible à chacun de ses membres de n’y consacrer qu’une énergie relativement modérée. J’ai alors retrouvé du temps libre et je suis allé visiter le Louvre.

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C’est en tombant sur le Vieillard avec un enfant de Ghirlandaio que j’ai su que j’allais créer une entreprise. Le nez du vieillard, truffé de verrues, ressemblait à une bourse pleine d’écus ; mais ses yeux étaient empreints d’une telle douceur, l’enfant le regardait avait une telle confiance, et le paysage dans le lointain était si bleu, que j’ai compris que le statut juridique de mon entreprise serait celui d’une coopérative. Après m’être battu les flancs pendant des mois pour trouver une idée de création d’entreprise, j’ai renversé un pot de miel dans l’un des placards de ma cuisine. Le nettoyage m’a pris deux heures, au terme desquelles j’ai décidé de recourir à l’essaimage, en contactant des sociétés pour leur proposer de me donner une idée de service dont elles auraient besoin et qui n’était pas rendu, et de chercher parmi leurs sureffectifs une poignée de salariés qui voudraient monter leur boîte avec moi.

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Le jour où j’ai été mise en minorité au sein de ma coopérative et où j’ai dû démissionner pour abus de pouvoir, je suis allée me promener dans la gare Montparnasse en regardant le beau soleil d’avril derrière les vitres sales. J’ai entendu un SDF qui jouait épouvantablement mal de la flûte à bec. Je lui ai demandé s’il voulait bien m’apprendre à jouer de cet instrument, et en quelques semaines passées à suivre ses cours sur les bancs de la gare, il a fait énormément de progrès ; moi, aucun. Je lui ai présenté un ami flûtiste alto, et depuis qu’ils jouent ensemble des œuvres de Vivaldi à deux voix, l’ambiance sonore de la gare Montparnasse est devenue très supportable.

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Entre temps, le spectacle permanent des arrivées et des départs de trains m’a donné l’idée de créer une nouvelle entreprise… »

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'Escalier. Les raisons du pourquoi du comment », Le journal de l'école de Paris du management, 3/2005 (N°53), p. 38-38.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2005-3-page-38.htm
DOI : 10.3917/jepam.053.0038


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