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Le journal de l'école de Paris du management

2005/4 (N°54)


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Dans la cité d’Athènes, au temps de Périclès, deux disciplines ont pris forme : la logique et la rhétorique. Pourquoi celles-là et pourquoi là ? Parce que le gouvernement de la cité d’Athènes, modèle éternel de démocratie, était affaire de débats et de votes et, pour maintenir l’ordre, il fallait l’assentiment des citoyens.

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Or, pour convaincre, on ne connait guère que deux procédés : convaincre par la raison, ou convaincre par l’émotion. Démontrer ou séduire. Les deux disciplines s’enseignaient et, jusqu’au début du XXe siècle, la classe de première des lycées s’appelait encore rhétorique et la khâgne, rhétorique supérieure. Ces appellations ont disparu, et on ne saurait s’en étonner, car l’idée de rhétorique est associée aujourd’hui à celle de discours artificieux, à la tromperie, au mensonge. Au contraire, la raison est au zénith des valeurs, et les notions de communication, de transparence, de libre accès aux informations, antithèses du côté manipulateur de la rhétorique, sont ses corollaires. Les scandales récents qui ont secoué les gouvernements français, jusqu’à inculper des ministres, étaient liés à des problèmes de dissimulation : les retombées de Tchernobyl, le sang contaminé, la vache folle, etc. « Nous voulons la vérité ; foin des mensonges des tribuns, nous exigeons les rapports des experts. »

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Experts et tribuns s’opposent comme la technique et la politique. Mais ici l’image se trouble, car chacun, dans une pyramide hiérarchique, est à la fois l’un et l’autre. Plus précisément, chaque niveau est porté à considérer les niveaux au-dessous du sien comme techniques et au-dessus comme politiques. C’est ainsi que pour le Premier ministre, le ministère de l’Agriculture et le ministère de l’Équipement sont techniques, mais pour une direction départementale de l’agriculture ou de l’équipement, leurs ministres respectifs sont à n’en pas douter des politiques.

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La raison est envahie aujourd’hui par la rhétorique pour une cause toute simple : l’hypertrophie des flux d’informations se heurte à notre capacité d’écoute et d’attention, qui est restée à peu près la même qu’au temps de Périclès. Alors, qui est entendu ? Non pas celui qui est le plus logique comme le voudrait la raison, mais celui qui est le plus séduisant. Chassée du vocabulaire, la rhétorique revient par la nécessité. Partout les vertus du bon politique sont indispensables au bon technicien : l’industriel doit expliquer qu’il protège la santé des consommateurs et qu’il est soucieux de développement durable. Les politiques eux-mêmes, élus et fonctionnaires, doivent déployer des trésors de charme pour rester efficaces.

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Ainsi, la rhétorique est notre compagne de tous les instants, mais nous la traitons comme une maîtresse scandaleuse. Pourquoi ? parce qu’elle est toujours singulière, toujours adaptée à chaque plaidoyer, habillée pour plaire à chaque client. À l’inverse, les propositions que nous trouvons nobles sont objectives et universelles. C’est là que l’on doit chercher par exemple l’origine de la désastreuse explosion de la bulle internet. Toutes ces starts-ups de rêve étaient fondées sur des idées brillantes ; elles exploitaient les merveilles des nouvelles technologies de l’information ; les capitaux affluaient. Hélas, il n’y a pas eu assez de clients. Voilà de ruineuses erreurs que l’on aurait évitées en tempérant les enthousiasmes de la logique par plus de rhétorique.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Entre l'expert et le tribun», Le journal de l'école de Paris du management 4/2005 (N°54) , p. 6-6
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2005-4-page-6.htm.
DOI : 10.3917/jepam.054.0006.


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