Accueil Revues Revue Numéro Article

Le journal de l'école de Paris du management

2005/5 (N°55)


ALERTES EMAIL - REVUE Le journal de l'école de Paris du management

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 36 - 36
1

Stéphane : Tu peux me dire ce qu’on fait là ?

2

Pedro : Eh bien, nous nous trouvons à l’avant du char La société du spectacle, tu portes une grosse tête Publicité et moi une grosse tête Journal de 20h.

3

Stéphane : Je le sais bien, mais ontologiquement, ça ne te pose pas de problème ?

4

Pedro : On en a parlé cent fois ! Personnellement je suis un existentialiste : je m’intéresse aux résultats, pas aux dogmes.

5

Stéphane : Et tu le trouves intéressant, le résultat ? Regarde-moi ces spectateurs totalement passifs, qu’on arrose avec nos bombes à serpentin. Ils me font pitié.

6

Pedro : Ils nous arrosent eux aussi : ils participent, ils en ont pour leur argent, ils sont contents. Ne prends pas cet air lugubre, tu vas gâcher le spectacle.

7

Stéphane : Ben je suis dans le ton : ce char est censé dénoncer la société du spectacle ; je connais mon Guy Debord : il n’y a pas de quoi rire.

8

Pedro : Justement, tu devrais te réjouir que nous alertions les foules sur le fait que « La société qui repose sur l’industrie moderne n’est pas fortuitement ou superficiellement spectaculaire, elle est fondamentalement spectacliste », et que « Les spécialistes du pouvoir du spectacle, pouvoir absolu à l’intérieur de son système du langage sans réponse, sont corrompus absolument par leur expérience du mépris confirmé par la connaissance de l’homme méprisable qu’est réellement le spectateur. »[1][1] Guy Debord, La société du spectacle (1967).

9

Stéphane : Nous les alertons là-dessus en participant nous-mêmes à un carnaval dont le but proclamé est de réaliser quarante millions d’euros de retombées économiques pour la ville ?

10

Pedro : Précisément : je te rappelle que c’est moi qui ai proposé le thème de ce char à la société qui organise le carnaval ; ainsi nous désignons le mal et nous l’illustrons dans un même mouvement sublimement pédagogique.

11

Stéphane : Tu apportes au spectacle ta caution intellectuelle et morale et tu es complètement récupéré, voilà tout.

12

Les spectateurs ne comprennent rien à ton message. Je parie qu’ils pensent que nous vantons les mérites de la télévision : « Quand le sage montre l’étoile, l’imbécile regarde le doigt ».

13

Pedro : Mais non ! Le carnaval a un caractère profondément provocateur. Si un char comme celui-ci figure dans le défilé, les gens se doutent bien qu’il s’agit d’une remise en cause radicale des bases même de l’aliénation sociale qui consiste à regarder le monde au lieu de le construire, à vivre nos vies par procuration et à crédit, à remplacer le lien social par un rassemblement de solitudes.

14

Stéphane : À mon avis, en nous voyant passer, ils se disent plutôt : « Combien ça a dû coûter ce machin ? » et « C’est qui les pauvres nazes qui portent ces grosses têtes ? Je ne voudrais pas être à leur place, ils ont l’air parfaitement ridicules. »

15

Pedro : C’est absurde ! Dans ce cas, pourquoi viendraient-ils assister au carnaval ?

16

Stéphane : D’après Debord, « Le besoin anormal de représentation compense un sentiment torturant d’être en marge de l’existence. » Ils sont aussi gris que des papillons de nuit et ils viennent se coller à la lumière du spectacle. Leur seule révolte consiste à estimer que le prix d’entrée est un peu élevé, et certains d’entre eux s’en plaindront au maire.

17

Pedro : Tu préfèrerais te barbouiller la figure de toutes les couleurs et aller brailler dans le carnaval indépendant qui est organisé en marge de celui-ci ?

18

Stéphane : Est-ce que j’ai une tête à faire le carnaval, qu’il soit indépendant ou commercial ? L’un et l’autre ne sont qu’une image, qu’un spectacle ; ils ne remplissent aucune fonction de la vie réelle. Autrefois, les images avaient du sens : elles étaient des icônes, des blasons, des bannières. Aujourd’hui les images ne sont que des clichés.

19

Pedro : Tu commences à m’énerver ! Je ne t’ai pas forcé à venir. Et au passage, tu pourrais quand même me remercier de t’avoir dégoté ce job.

20

Stéphane : Ce qu’on est obligé de faire pour payer ses études de philo, c’est vraiment incroyable.

Notes

[1]

Guy Debord, La société du spectacle (1967).

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'esprit de l'escalier. Conversation de grosses têtes », Le journal de l'école de Paris du management, 5/2005 (N°55), p. 36-36.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2005-5-page-36.htm
DOI : 10.3917/jepam.055.0036


Article précédent Pages 36 - 36
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback