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Le journal de l'école de Paris du management

2006/1 (N°57)


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Mathilde : Pourrais-tu m’aider ? Je dois présenter à la fac un exposé sur L’étrange histoire de Peter Schlemihl, d’Adelbert von Chamisso, et je manque d’idées pour proposer une interprétation originale de ce conte.

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Sa tante Hortense : J’ai dû le lire quand j’étais enfant ; veux-tu m’en rappeler les grandes lignes ?

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Mathilde : Peter Schlemihl, un jeune homme pauvre, se voit proposer par un inconnu de lui vendre son ombre en échange de la bourse de Fortunatus, une bourse magique qui reste toujours pleine. Pensant que son ombre ne lui sert à rien, Schlemihl accepte le marché. Mais il comprend rapidement son erreur : tout le monde le regarde avec méfiance, devinant qu’il a pactisé avec le diable. Il se terre alors dans sa maison et ne sort que les nuits sans lune.

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Hortense : Je te propose une interprétation inédite : l’ombre, ce “double” attaché à tout ce qui existe sous le soleil, c’est la valeur économique de tout bien naturel et de tout artefact. Tout ce qui existe a un prix ou devrait en avoir un : ce qui est gratuit est diabolique. Votre génération a été habituée à se procurer sur internet d’innombrables biens pour rien : de la musique, des films, des jeux, etc. Mais ce faisant, vous finirez par tarir la source de la création. De même, les hommes exploitent sans retenue les ressources naturelles, comme si elles pouvaient être gratuites. La seule façon de mettre un terme à cette gabegie, c’est de donner un prix à tout ce qui existe, y compris l’eau, l’air, la terre, les poissons, ou encore les espèces végétales.

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Mathilde : Mais l’eau, par exemple, est un bien absolument nécessaire à la vie ; comment imposer un prix à ce sans quoi tout être vivant meurt ? Ce serait une taxe scandaleuse ! En revanche, les tuyaux qui apportent l’eau dans les maisons ont un prix ; mais ce sont les tuyaux qu’on doit payer, et non l’eau elle-même, qui par définition est gratuite. De même, la création d’une chanson est un engendrement, l’expression de l’âme du créateur : comment pourrait-on lui affecter un prix ? Ce qu’on paie dans une chanson, c’est la disponibilité que cet argent donnera au compositeur pour continuer à produire des chansons, ainsi que tous les éléments de la chaîne de fabrication qui permettent d’avoir un disque chez soi. Mais l’œuvre d’art en elle-même n’a pas de prix ! Dans le conte de Chamisso, c’est précisément le fait de vendre ce qui devrait rester sans prix qui est diabolique. D’où la suite et la fin de l’histoire. Peter Schlemihl supplie le diable de reprendre la bourse magique et de lui rendre son ombre. Le diable réclame alors qu’en échange de l’ombre, Schlemihl lui accorde son âme. Mais celui-ci refuse : instruit par sa première aventure, il sait qu’aucun marché passé avec le diable ne peut être avantageux. Il préfère se retirer dans des régions reculées où il s’adonne à l’observation de la nature et à la recherche scientifique.

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Hortense : Enfantillages et sophismes que tout cela. On ne peut pas se procurer de l’eau sans tuyaux, et une chanson n’existe que si elle est chantée, écoutée, diffusée sur les radios ou à la télé. Dans le cas contraire, elle retourne rapidement aux limbes d’où elle est sortie. Comme elle n’existe pas, il est normal qu’elle n’ait pas d’“ombre” ni de prix ; l’inconvénient est que, du coup, elle ne nourrit pas son homme. Comme le dit Woody Allen, « Je hais la réalité mais c’est le seul endroit où se faire servir un bon steak ».

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Mathilde : Et moi, j’adore préparer mes exposés avec toi : en prenant exactement le contre-pied de tes suggestions, j’arrive à formuler quelque chose d’intelligent. Voici l’interprétation que je vais proposer : « L’ombre de Schlemihl nous rappelle que tout bien de ce bas-monde possède, à côté de sa dimension matérielle qui vaut dans le champ économique, une dimension immatérielle qui ne saurait, sans un scandale absolu, être vendue. Ce qui fait la vraie valeur des choses et des êtres n’a pas de prix… »

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'Escalier. L'étrange histoire de Peter Schlemihl », Le journal de l'école de Paris du management, 1/2006 (N°57), p. 38-38.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2006-1-page-38.htm
DOI : 10.3917/jepam.057.0038


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