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Le journal de l'école de Paris du management

2006/1 (N°57)


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L’étymologie du mot poésie étonne quand on la découvre, et délivre un message plus profond qu’il n’y paraît et plus actuel que jamais : le mot provient du verbe grec poiéin, qui veut dire tout simplement “faire”. Comment cela, faire ? On s’étonne du contraste entre la magie des mots, des sons et des images qu’évoque l’idée de poésie, et le caractère général et sans saveur du faire, comme si pour les Grecs anciens il n’était d’œuvre que dans le registre de la beauté et de l’émotion.

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Voyons cela de plus près. “Faire”, pour nos esprits pratiques, imbibés de PIB comme mesure de la richesse des nations, et d’économie politique comme quintessence de la vie collective, évoque l’utilité, la fabrication de nourriture pour nourrir ceux qui ont faim, de vêtements pour vêtir ceux qui sont nus et de maisons pour abriter les sans-abri. Point de poésie dans tout cela, plutôt des souffrances et des urgences. Le raffinement des émotions est au-delà, c’est du luxe que ne peuvent s’offrir que ceux qui ont pu s’affranchir des contraintes matérielles.

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Tel était bien le cas des citoyens athéniens du temps de Périclès et du temps de Platon. Le contact avec la matière, la terre, le fil, le bois ou le métal, était l’affaire des esclaves. Le commerce était l’affaire des métèques, résidents autorisés mais non citoyens. Les citoyens, quant à eux, s’occupaient de politique, de sport, de beaux-arts, de philosophie. Le cœur de leur création était en effet la poésie à proprement parler, ou les aspects poétiques de leurs autres activités.

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Je propose d’examiner l’hypothèse que les citoyens des pays développés d’aujourd’hui ressemblent de plus en plus aux citoyens de ce temps-là. Toutes les tâches qui réclament du travail physique dans l’industrie seront bientôt accomplies par des automates ou par des ouvriers des pays pauvres. Pourtant il restera du travail chez nous. Quel travail ? Ce qui ne se robotise pas ou ne s’exporte guère. La création artistique, bien sûr, mais aussi la création d’objets matériels lorsque cette création fait intervenir beaucoup plus d’imagination que de technique répétitive, comme la gastronomie ou la haute couture. Il n’est pas jusqu’à la création d’automobiles, qui bien au-delà de la création d’un habitacle à quatre roues muni d’un moteur, est devenue un objet de rêve où une concurrence sans merci se joue sur de purs aspects esthétiques.

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C’est à peu près ce qu’annonçait l’illustre économiste John Maynard Keynes en 1930 [1][1] Essais sur la monnaie et l’économie, J. M. Keynes (Petite... : « L’auteur de ces essais continue d’espérer et de croire que le jour n’est pas éloigné où le Problème Économique sera refoulé à la place qui lui revient : l’arrière-plan ; et que le champ de bataille de nos cœurs et de nos têtes sera occupé, ou plutôt réoccupé par nos véritables problèmes, ceux de la vie et des relations entre les hommes, ceux des créations de l’esprit, ceux du comportement et de la religion. »

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Avantage décisif de la poésie sur l’activité économique : on peut s’y adonner toute sa vie, alors que le travail salarié occupe une part relative de l’existence qui s’amenuise sans cesse.

Notes

[1]

Essais sur la monnaie et l’économie, J. M. Keynes (Petite Bibliothèque Payot, 1990).

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Poésie », Le journal de l'école de Paris du management, 1/2006 (N°57), p. 7-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2006-1-page-7.htm
DOI : 10.3917/jepam.057.0007


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