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Le journal de l'école de Paris du management

2006/5 (N°61)


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Blaise Pascal assure que, si le nez si beau de la reine Cléopâtre avait été différent, la face du monde en eût été changée, car les Romains César et Antoine l’auraient sans doute négligée. Cette façon de voir est cohérente avec la vision classique de l’histoire, suite d’exploits de grands personnages. Mariages, naissances, assassinats, grandes batailles en tissaient la trame, et l’irruption de l’inattendu était la règle.

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Puis, s’ébauche au siècle des Lumières l’idée que l’Histoire est peut-être animée par des forces pérennes, les climats chez Montesquieu, les progrès de la raison chez Condorcet par exemple. Au siècle suivant, la majestueuse synthèse de Hegel nous montre les civilisations animées par la marche de l’Esprit, les évènements singuliers étant ramenés au statut d’anecdotes. Chez Marx, dont l’influence s’est étendue bien au-delà du monde communiste, le moteur ultime réside dans la technique et les rapports de production. En résumé, la vraie histoire est l’histoire lente.

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Mais depuis l’effondrement du mur de Berlin en 1989, une grande horloge dont le balancier rythmait le pouls des évènements à l’Est de l’Europe s’est arrêtée. Selon le beau raccourci du philosophe Emmanuel Lévinas, le temps a perdu son Orient, le temps s’est désorienté [1][1] Cf. “Le temps désorienté”, Albin-Michel, 1993, p.7.

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Alors revient timidement, puis de plus en plus sûrement, l’histoire des histoires singulières. Le présent numéro en livre quatre illustrations. Des chefs d’entreprise, bien loin des timides approches du marketing, décident de ce que les consommateurs vont acheter et ceux-ci acquiescent. Un animateur de radio choisit la musique que les jeunes doivent aimer et ces derniers l’aiment. Un entrepreneur défie la norme sociale qui veut que les soins à domicile relèvent des bonnes œuvres, et choisit d’en faire un business profitable, et les clients apprécient. Enfin, un puissant mouvement d’opinion conduit les administrateurs des grandes sociétés à vraiment gouverner les entreprises au lieu de régner distraitement, et donc les marquer de leur empreinte.

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Le rapprochement de ces exemples avec Cléopâtre soulève une difficulté. Ici, on a affaire à des volontés, alors que Pascal veut mettre en relief le rôle du hasard. Mais la frontière entre volonté et hasard n’est pas claire. Une volonté ne s’impose que si le contexte est favorable et un aléa entraîne des effets différents selon les volontés qui en tirent parti.

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La reine Cléopâtre elle-même a vigoureusement géré les effets de son charme car, comme le chante Suzy Delair dans le film Quai des Orfèvres : « Ce qui compte ce n’est pas la chose elle-même, mais c’est la façon de s’en servir. »

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Il résulte de là que l’histoire si agitée et si complexe que vit notre époque n’est plus expliquée par de grandes lois qui la gouverneraient, mais la bonne nouvelle, c’est qu’elle se plie à la volonté des gens de caractère. L’École de Paris n’était annoncée par aucune fatalité sociologique. Même si elle a bénéficié d’un contexte favorable, elle doit son existence et sa pérennité à des analyses lucides et à la détermination de ceux qui l’animent. Il ne fait pas de doute qu’elle joue un rôle dans le cours de l’histoire.

Notes

[1]

Cf. “Le temps désorienté”, Albin-Michel, 1993, p.7.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Le nez de Cléopâtre », Le journal de l'école de Paris du management 5/2006 (N°61) , p. 7-7
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2006-5-page-7.htm.
DOI : 10.3917/jepam.061.0007.


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