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Le journal de l'école de Paris du management

2007/2 (N°64)


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Que dire aujourd’hui du rapport entre les civilisations ? Dans “Qu’est-ce que l’Occident ?” Philippe Nemo souligne l’apport universel des idées nées à Athènes, à Rome, dans la chrétienté, et leur épanouissement en Occident. Pour Bernard Nadoulek, sept civilisations se perpétueront durablement, et ce retour en puissance des civilisations est sans doute la voie la plus sûre pour évoluer vers des formes d’économie de marché et de démocratie adaptées aux valeurs de chacune des grandes aires culturelles.

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Philippe NEMO : Le livre que je vais vous présenter ce soir, Qu’est-ce que l’Occident ? traduit aujourd’hui en huit langues, est issu des réflexions que j’ai menées depuis une quinzaine d’années à travers mes travaux et mon enseignement sur l’histoire des idées politiques, de l’antiquité à l’époque contemporaine. Une civilisation ne se réduit pas à ses doctrines politiques, mais celles-ci comprennent des éléments philosophiques, moraux, sociologiques, caractéristiques d’une civilisation.

Un contexte nouveau

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Dans son ouvrage Esquisse d’une histoire universelle, Jean Baechler identifie trois phases de l’histoire de l’humanité. Pendant environ trois millions d’années, les hommes se sont répandus sur la terre et les communautés qu’ils ont créées ont vécu de façon relativement indépendante, et pour certaines, sans aucun contact avec l’extérieur pendant des siècles. Au néolithique, avec l’invention de l’agriculture et de l’élevage, la population mondiale s’est multipliée par cinquante en quelques années. Cette deuxième grande phase de l’histoire humaine a vu l’apparition de grands empires qui, du fait de leur expansion, entraient en contact entre eux, parfois de façon violente. Pour l’essentiel cependant, chaque grande civilisation vivait encore de façon autonome.

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La troisième grande phase décrite par Jean Baechler est celle introduite par le capitalisme, la révolution industrielle et l’avènement des démocraties modernes. Grâce au développement du commerce et des voyages, les contacts se multiplient entre les peuples, prenant parfois la forme de guerres redoutables – tellement redoutables qu’elles conduisent à la création de l’ONU (Organisation des nations unies), destinée à définir un modus vivendi pacifique. On en arrive ainsi à la phase actuelle, où toutes les grandes civilisations participent au dialogue international et prennent ainsi conscience de l’existence des autres, non seulement au niveau des chefs d’État qui les dirigent, mais aussi au niveau de l’homme de la rue.

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Le paradoxe est que c’est au moment où les échanges sont le plus intenses, ce qui devrait faciliter l’amitié et la coopération entre les peuples, que le risque de conflit est maximal. En effet, tant qu’on ne connaît pas les autres civilisations, on sait qu’elles sont différentes mais on n’imagine pas à quel point elles le sont. Quand des personnes issues de civilisations différentes vivent à côté de chez soi, on constate qu’elles ne vivent pas du tout de la même manière que soi. D’une certaine façon, plus on est proche, plus on est lointain.

Comment s’entendre ?

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Pour éviter que ne se produise entre les civilisations un conflit qui, compte tenu des armes de destruction massive dont nous disposons, pourrait être fatal au genre humain, il est impératif de trouver des règles de fonctionnement communes. Depuis les Stoïciens, il est admis qu’il existe une seule et même nature humaine, ce que la science nous confirme : la notion de race n’a pas de fondement scientifique, et il doit donc être possible de se mettre d’accord sur une règle commune valant pour l’ensemble de l’humanité.

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Mais comment élaborer cette règle commune ? Deux réponses politiquement correctes sont couramment proposées : le multiculturalisme et le métissage culturel.

Le multiculturalisme

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En Amérique du Nord, dans une même ville, vous trouvez un quartier arménien, un quartier africain, un quartier wasp, etc. Chaque communauté vit à sa façon mais sans imposer ses choix culturels aux autres. En revanche, tout le monde admet une même règle commune. Alors que je séjournais aux États-Unis et que je souffrais d’insomnie, je suis sorti une nuit à la recherche d’un café et d’un sandwich. Comme j’étais mal rasé et mal habillé, le gérant d’une station-service m’a pris pour un immigrant : « Tu vas voir, dans ce pays, c’est formidable. Au début, ça va être dur, mais si tu as du courage et si tu travailles, tu vas t’en sortir. » J’ai été impressionné de constater que dans cette société multiculturelle, il existe un tel consensus sur les règles du jeu. Cet homme n’ira jamais poser une bombe à New York : il adhère parfaitement à la société américaine.

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En Europe, la conception du multiculturalisme est tout autre. On veut respecter l’Autre avec un grand A, et on accepte qu’il vive selon des règles différentes. C’est pourtant aussi absurde qu’imaginer de jouer aux cartes à trois, l’un adoptant les règles de la belote, l’autre celles du poker et le troisième celles du bridge : dès le second coup, il y aura conflit. Le multiculturalisme compris de cette façon est particulièrement inapplicable dans un pays de forte immigration comme le nôtre : tant que l’immigration est marginale, les relations entre les différentes communautés restent limitées et la règle commune n’est guère perturbée. Mais en cas d’immigration massive, c’est intenable.

Le métissage culturel

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L’autre réponse couramment apportée est celle du métissage culturel. On admet la nécessité d’une règle commune, mais pour éviter que “l’abominable civilisation occidentale” impose ses propres règles, on emprunte un peu à chaque culture et on mélange le tout.

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Pourtant il est incontestable que dans la grande marche en avant de l’humanité, toutes les civilisations ne progressent pas au même rythme. Ce sont par exemple les peuples mésopotamiens qui ont inventé l’agriculture, l’élevage, la sédentarisation et l’artisanat, puis la ville, l’État et l’écriture. Ces innovations se sont ensuite répandues comme une traînée de poudre. Comme elles conféraient à ceux qui en disposaient une plus grande richesse, les populations alentour ont tenté de s’emparer de cette richesse par la force. Les peuples mésopotamiens ont dû s’organiser pour résister et ont procédé à la division du travail en se dotant d’une armée, ce qui les a rendus encore plus puissants. Finalement, les autres peuples, ne pouvant plus les attaquer, ont décidé de les imiter.

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Je considère que le dernier pas en avant effectué par l’humanité est dû à l’Occident : il s’agit du progrès de la science fondé sur la liberté de penser, sur la démocratie qui permet de pacifier les rapports sociaux et sur l’économie de marché qui permet d’accroître la productivité. Si l’on admet que ces innovations de l’Occident constituent un gain précieux pour l’ensemble de l’humanité, on ne peut accepter de les laisser se dissoudre dans un métissage culturel – alors même qu’elles seraient si utiles pour l’élaboration de cette règle commune que l’humanité doit impérativement se donner dans le nouveau contexte de la mondialisation.

Les cinq valeurs de l’Occident

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Cette civilisation occidentale, dont j’estime qu’il serait désastreux de la laisser se perdre dans un multiculturalisme ou un métissage culturel, se caractérise pour moi par cinq valeurs : l’invention de la cité et de la science par les Grecs ; l’invention par les Romains du droit de propriété, qui a rendu possible l’économie de marché mais également fait apparaître la notion d’ego et ainsi permis de promouvoir la personne humaine et l’humanisme ; la prophétie biblique qui, au-delà de la justice, a inventé la compassion et imposé l’obligation morale d’extirper le mal du monde ; grâce à cette notion de progrès moral et de nécessité de lutter contre le mal, une vision linéaire du temps qui se substitue à l’ancienne vision cyclique ; et enfin, comme synthèse de toutes ces valeurs, les grandes révolutions démocratiques des temps modernes.

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Bernard NADOULEK : Je travaille sur les civilisations comparées pour trois raisons complémentaires.

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La première, très pragmatique, est liée à mon métier de conseil en stratégie : dans le cadre de la mondialisation économique, je suis convaincu que la connaissance des civilisations permet de mieux coopérer, de mieux communiquer, négocier et manager. Actuellement, par exemple, l’Europe se trouve confrontée au fait que les pays émergents d’Asie font désormais jeu égal avec elle. Seule une bonne connaissance du dirigisme asiatique lui permettra de faire face à ce modèle très particulier de développement.

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La seconde est l’idée que la connaissance des civilisations enrichit notre palette mentale : chacune d’elle représente une facette du génie humain.

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La troisième est que, contrairement à ceux qui pensent que le retour en puissance des civilisations nous renvoie vers un passé moyenâgeux qu’on oppose à la modernisation et au progrès, j’estime que prendre en compte des différentes civilisations est le seul moyen de faire advenir des formes de démocratie et d’économie de marché cohérentes avec les valeurs des diverses aires culturelles. Selon Lee Kwan Yew, qui a joué le rôle principal dans le développement de Singapour, l’essor actuel de l’Asie ne vient pas de ce qu’elle a imité le modèle occidental, mais de ce qu’elle a su adapter la démocratie et l’économie de marché aux grandes doctrines chinoises : le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme. Le modèle qui en résulte est très différent du modèle occidental, notamment sur le plan politique, mais tout aussi performant sur le plan économique.

La diversité des modèles démocratiques

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Je suis convaincu qu’au XXIe siècle, nous verrons s’épanouir des formes de démocratie et de capitalisme très différentes de celles que nous connaissons, et qui du reste ne constituent pas un bloc monolithique. Il y a des différences substantielles entre les social-démocraties scandinaves et alémaniques, les démocraties bipolaires anglaise et américaine, ou les démocraties pluralistes du sud de l’Europe. De même, il existe des conceptions très diverses du libéralisme aux États-Unis et en Europe. Il faut s’attendre à voir émerger d’autres modèles : un capitalisme africain, que revendique déjà Thabo Mbeki, le successeur de Mandela en Afrique du Sud ; un capitalisme latino-américain ; et même un capitalisme slave, qui après la tentative ratée d’application du modèle libéral dans les anciens pays soviétiques, se caractérise par la réintégration de certains éléments de collectivisme.

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C’est là le point clef qui m’oppose à Philippe Nemo : je suis convaincu que c’est grâce aux éléments identitaires propres à chaque civilisation que des formes légitimes de démocratie et d’économie de marché pourront émerger dans chaque grande aire culturelle.

Fukuyama ou Huntington ?

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Le raisonnement par lequel Philippe Nemo construit sa propre théorie me paraît comporter une contradiction majeure. Comment peut-il affirmer que les cinq valeurs fondamentales qui selon lui structurent l’identité occidentale ont une valeur universelle, et en même temps vouloir tracer des frontières entre l’Occident et le reste du monde ?

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Soit ces valeurs sont effectivement universelles, et conformément à la thèse de Francis Fukuyama, l’ensemble des pays va tôt ou tard adopter la démocratie et l’économie de marché, et l’harmonie règnera dans le concert des nations ; dans ce cas, vouloir verrouiller des frontières n’a plus de sens.

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Soit on estime que la civilisation occidentale a besoin d’être protégée de tout métissage qui lui ferait perdre son identité, et l’on rejoint alors les thèses de Samuel Huntington annonçant un “choc des civilisations”.

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Philippe Nemo prône la défense d’un occident chrétien à travers la création d’une Union occidentale entre les États-Unis et l’Europe, mais aussi l’application, dans le reste du monde, des valeurs de cet Occident, qui lui paraissent universelles. Il se réclame ainsi des deux théories à la fois, alors qu’elles sont contradictoires.

Des frontières arbitraires

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Je conteste également la façon dont Philippe Nemo trace les frontières entre la civilisation occidentale et les autres civilisations.

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Si on prend le terme de civilisation au sens général de l’état d’avancement matériel et intellectuel d’une société, alors effectivement, on peut considérer que l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord correspondent à une même civilisation. Mais, dans les années 1980, le Japon a atteint le même niveau de développement, suivi aujourd’hui par les nouveaux pays industrialisés d’Asie, qui produisent d’ores et déjà 50 % des richesses mondiales. La notion de civilisation, entendue au sens d’état de développement matériel et intellectuel, ne permet donc plus de tracer des frontières nettes entre l’Occident et l’Asie.

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Si l’on s’écarte de cette première notion pour une acception du terme “civilisation” fondée sur l’identité culturelle, la vision très unifiée que Philippe Nemo donne de la civilisation occidentale vole en éclat. Non seulement il ne tient aucun compte de la réalité de l’Europe d’aujourd’hui, qui comprend depuis longtemps une importante population musulmane, avec les Marocains en Espagne, les Pakistanais en Angleterre, les Maghrébins en France, ou encore les Turcs en Allemagne, mais il sous-estime une frontière intérieure fondamentale entre héritage latin et héritage anglo-saxon.

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Cette différence culturelle, vieille de plusieurs siècles, voire de près d’un millénaire, porte par exemple sur un aspect aussi crucial que l’élaboration du droit, avec du côté anglo-saxon la common law, et du côté latin le droit romain. Elle a également sous-tendu le conflit religieux entre catholiques et protestants, que Philippe Nemo minimise de façon arbitraire alors qu’il a provoqué des guerres particulièrement violentes en Europe. Il se contente d’affirmer que Luther est “le fils du catholicisme” et qu’il n’y a donc pas de différence majeure entre les deux religions. Cette différence culturelle et son impact socioéconomique ont pourtant été bien mis en lumière par le célèbre ouvrage de Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, qui montre comment le protestantisme a servi de morale à la bourgeoisie protestante du nord de l’Europe, à l’origine de la révolution industrielle.

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En revanche, Philippe Nemo accentue à l’excès la différence entre l’église catholique et l’église orthodoxe, mais également la frontière qu’il prétend absolue entre le monde occidental et le monde slave, ceci afin de “bétonner” son projet politique d’une union occidentale chrétienne.

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Au total, c’est d’une façon quelque peu artificielle que Philippe Nemo parvient à forger l’image d’une Europe occidentale chrétienne unifiée face au reste du monde. La réalité est beaucoup plus complexe, et seule la reconnaissance des différentes civilisations permettra de faire éclore, dans chaque aire culturelle, des formes de démocratie et de libéralisme cohérentes avec ces civilisations, et donc à la fois légitimes et durables.


Annexe

Débat

Le rôle prophétique de l’église d’Occident

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Philippe Nemo : Je ne nie pas qu’il existe des différences entre catholiques et protestants, mais elles me paraissent beaucoup moins importantes que la différence d’évolution qu’a provoquée la quasi-absence de contact entre l’église d’Occident et l’église d’Orient depuis la chute de l’empire romain.

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Dans l’église d’Occident, au XIe siècle, les chrétiens ont constaté que l’an Mil était passé et que contrairement à ce que tous espéraient, le Christ n’était pas revenu. Des penseurs que l’on peut qualifier de prophétiques en ont déduit que le Christ n’avait pas voulu retourner dans un monde qui n’était plus digne de lui. Ils ont alors conçu le projet de transformer le monde afin de hâter le retour du Christ, ce qui nécessitait deux choses : connaître le monde et donc favoriser la science ; s’organiser socialement pour pouvoir agir sur le monde, et donc se donner un droit. Les lettrés se sont souvenus que la science existait chez les Grecs et le droit chez les Romains, et ils se sont replongés dans la littérature antique.

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Tout le développement de l’Occident – naissance des sciences, développement de l’université, élaboration des droits modernes à travers le droit canon, naissance du droit constitutionnel… – a procédé de cette prise de conscience, qui s’est produite dans l’église occidentale et non dans l’église orientale. Ce processus a conféré à l’Occident une supériorité géopolitique qui a permis l’expansion de l’Europe vers les pays slaves, mais également les croisades et la reconquête espagnole. C’est cette transformation propre au monde occidental qui a permis ultérieurement la laïcisation de l’État et sa rationalisation de plus en plus poussée, notamment à partir de la redécouverte de la Politique d’Aristote. Par la suite, Pierre le Grand et Catherine de Russie ont pris conscience de leur retard et ont essayé de le rattraper, mais l’évolution initiale s’était faite en Occident et non en Orient ou dans les pays slaves.

Une approche pragmatique des différences culturelles

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Bernard Nadoulek : Il y a bien des différences entre les civilisations latine ou anglo-saxonne et la civilisation slave. Ce que je vous reproche est de sous-estimer des différences culturelles tout aussi importantes, voire davantage, entre catholiques et protestants ou entre Latins et Anglo-Saxons, à seule fin de justifier votre projet de défense d’une civilisation occidentale.

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Pour illustrer les différences entre Latins et Anglo-Saxons, nous pouvons prendre l’exemple de l’étude que les Allemands avaient commandée au sociologue américain Edward T. Hall, au début des années 1980, et qui a donné lieu à un ouvrage intitulé Les différences cachées. Il s’agissait pour les Allemands de comprendre comment parvenir à coopérer et à travailler avec les barbares qui campaient à leur porte… les Français.

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Quand deux hommes d’affaires allemands se donnent rendez-vous, ils sont tous deux parfaitement à l’heure, ne s’écartent en aucun cas de l’ordre du jour, se tiennent strictement dans le cadre d’une information objective, et aboutissent à la définition d’un objectif précis ; en finissant, ils prennent un nouveau rendez-vous qui leur permettra de tester si cet objectif a été atteint.

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Quand un homme d’affaires allemand vient rencontrer un homologue français, ce dernier le reçoit souvent avec un quart d’heure de retard, se présente de manière très personnelle alors que les Allemands ont pour habitude de séparer le personnel du professionnel. Puis le Français commence à évoquer divers sujets tout en consultant un dossier posé sur sa table et en apostrophant les personnes qui passent dans le couloir, car la porte de son bureau reste ouverte pendant l’entretien. À la fin du rendez-vous, il entraîne son interlocuteur au restaurant pour un repas qui durera deux heures alors que l’Allemand a l’habitude de manger en vingt minutes ; et enfin, en sortant, le Français lui fait traverser la rue en dehors des clous.

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Cette comparaison anecdotique illustre les différences de comportement entre Latins et Anglo-Saxons, différence dont il me paraît important de tenir compte lorsqu’on parcourt le monde avec l’intention de faire des affaires et de créer de la richesse. En Chine, tenez compte du comportement des Chinois et en Allemagne de celui des Allemands, de même que vous vous attendez à ce qu’un étranger prenne en compte les comportements français lorsqu’il vient travailler dans notre pays.

L’Asie fécondée par la pensée occidentale ?

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P. N. : Je voudrais également revenir sur votre assertion selon laquelle l’Asie fait désormais jeu égal avec l’Occident. C’est vrai, mais cela s’explique par le fait que cette civilisation a été fécondée par la pensée occidentale.

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Lors de mon premier voyage à Tokyo, je me suis rendu dans le parc d’Ueno, qui est entouré de musées. Le premier musée que j’ai visité était dédié à la science. J’ai d’abord cru que c’était un musée national, mais il y a un musée de ce type dans chaque quartier de Tokyo. Les enfants y sont emmenés par leurs parents et observent attentivement chaque expérience avant de passer à la suivante, alors qu’en France les enfants vont dans ce genre de musée accompagnés par des instituteurs chevelus, qui sont bien incapables de les faire tenir en ordre et de leur faire suivre les expériences. J’en ai conclu qu’en effet, nous n’allions pas tarder à nous faire supplanter par les Asiatiques en matière de recherche scientifique.

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Leur fascination pour la science occidentale date du début de l’ère Meiji, où les Japonais ont vu cinq bateaux à vapeur remonter toute la baie de Tokyo contre le vent : ils se sont inclinés devant cette performance et ont compris qu’il était inutile de lutter. Alors que le Japon était complètement replié sur lui-même depuis deux cent cinquante ans, ils ont non seulement ouvert le pays aux étrangers mais se sont mis à leur école. Ils ont envoyé des centaines d’étudiants faire leurs études en Occident et ont fait venir à leurs frais des professeurs occidentaux. Dans le bâtiment d’honneur de l’université de Keio, se trouve un grand vitrail de six mètres de haut ; on y voit, de dos, un samouraï armé de ses deux sabres et tenant son cheval par la bride ; il s’avance vers un ange nimbé de lumière qui représente la science occidentale. Cette université a été créée par Fukuzawa Yukichi, né en 1835 qui, ayant appris le hollandais et l’anglais, a été l’interprète des premières ambassades japonaises en Europe et aux États-Unis. Émerveillé par la civilisation qu’il a découverte, il a créé un établissement d’enseignement qui, cent cinquante ans plus tard, compte cinq campus et une vingtaine de lycées et d’écoles primaires.

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Contrairement à Oussama Ben Laden, les Asiatiques ont compris qu’ils n’arriveraient pas à progresser sans imiter la science et la civilisation occidentale. Il est vrai qu’ils avaient été préparés à cette idée par le fait qu’il existe dans ces pays une très vieille culture rationaliste, portée par la pensée confucéenne, qui leur a permis de développer depuis plusieurs millénaires la notion d’état laïc, de façon totalement indépendante de l’invention de la cité grecque. En revanche, bien que les Chinois aient inventé la médecine, la poudre à canon ou encore l’imprimerie, ils n’ont pas découvert la notion de loi de la nature, ce qui les a empêchés d’accéder à la science en tant que telle jusqu’à ce que les Jésuites viennent leur enseigner la physique et les mathématiques.

Emprunts technologiques et permanence civilisationnelle

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B. N. : Je vous accorde que la notion de science telle que nous l’avons développée en Occident est bien née chez nous et non en Asie ; cela ne signifie pas qu’aucune autre civilisation n’ait encouragé la réflexion scientifique et technologique. Comme le montre Joseph Needham, auteur de La science chinoise et l’Occident, la principale différence entre les deux types de science est qu’en Asie, les découvertes scientifiques sont soumises au politique avant d’être diffusées. Ce n’est pas parce que le capitalisme semblait supérieur au collectivisme que la Chine est devenue capitaliste. Les dirigeants Chinois ont commencé par créer des laboratoires du capitalisme à l’intérieur du communisme (les fameuses zones d’ouverture spéciales) et par observer les résultats avant de les étendre à d’autres régions. Ils sont par ailleurs capables d’intégrer les doctrines les plus contradictoires : pour nous, communisme et capitalisme sont antithétiques, mais les Chinois ont en cette matière une vision beaucoup plus dialectique du monde, celle du socialisme de marché. Le Japon, pour sa part, a depuis toujours su intégrer des apports étrangers : bien avant son ouverture au monde occidental, il avait puisé dans la civilisation chinoise, en adoptant le confucianisme comme théorie du gouvernement ; s’était appuyé sur le bouddhisme pour renforcer la paix sociale ; s’était inspiré du taoïsme, devenu le shintoïsme, pour donner droit au culte des ancêtres ; et avait même emprunté l’écriture aux Chinois. Mais jamais le Japon n’a pour autant perdu son âme : même lorsqu’à partir de 1868, les Japonais ont envoyé des ambassades un peu partout dans le monde, ou lorsque, après la deuxième guerre mondiale, ils ont adopté des inventions technologiques occidentales, ils n’ont jamais fait aucune concession sur leurs valeurs et leur culture.

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C’est pourquoi je reviens à la définition du terme civilisation : si l’on entend par là l’état d’avancement matériel d’une société, on peut parler d’un rapprochement entre la civilisation asiatique et la civilisation occidentale ; mais si l’on parle d’identité culturelle, alors ces deux types de civilisations restent profondément dissemblables. De plus en plus de pays font d’ailleurs le choix d’emprunter à l’Occident des inventions technologiques tout en conservant leurs propres valeurs civilisationnelles. Comme l’écrit Samuel Huntington, jusqu’aux années 1980, se moderniser voulait dire s’occidentaliser ; aujourd’hui, la plupart des pays non occidentaux veulent se moderniser sans s’occidentaliser.

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On ne peut que se réjouir de cette résistance culturelle. Chacun sait que le ressort principal de la création de richesse consiste à faire valoir les différences. Comment imaginer un monde à la Fukuyama, parfaitement standardisé ? Le développement mondial se nourrit des différences culturelles et des solutions variées que les diverses civilisations proposent aux défis auxquels nous sommes confrontés. C’est pourquoi le métissage ne saurait être considéré comme un appauvrissement et un retour au plus petit dénominateur commun : c’est au contraire un enrichissement par la mise en commun de nos intelligences et de nos sensibilités.

Le meilleur des mondes possibles est-il occidental ?

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P. N. : Si vous prenez l’exemple de l’industrie, vous verrez que le progrès ne se fait pas par le métissage, mais par la concurrence et l’imitation. Une marque d’automobile invente l’airbag, en tire un avantage concurrentiel très important, et moins de deux ans après, toutes les autres marques sont équipées d’airbags. Je ne prétends pas que la civilisation occidentale soit par essence meilleure que toute autre, mais je constate qu’à la loterie de l’évolution, elle a tiré un gros lot qui comprend l’État de droit, la démocratie, la liberté de pensée et l’économie de marché, et que ce gros lot l’a rendue pendant des siècles plus puissante que les autres civilisations ; d’où la colonisation, qui n’est que la traduction géopolitique de cette supériorité.

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C’est par ailleurs le développement de la civilisation occidentale et en particulier de l’économie de marché qui a permis l’augmentation exponentielle de la population mondiale : les formes d’organisation précédentes permettaient de nourrir dix fois moins d’hommes qu’aujourd’hui. Si les différentes civilisations veulent revenir à ces modes d’organisation antérieurs, il faudra donc qu’elles se débarrassent des neuf-dixièmes de leur population.

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Quant aux personnes d’origine non occidentale qui vivent en Europe, je dis que c’est une folie d’accepter qu’elles vivent selon leurs propres valeurs, qui comprennent le refus de la laïcité de l’État et menacent ainsi notre propre civilisation.

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B. N. : Vous sous-estimez largement les autres civilisations par rapport à ce que vous appelez la civilisation occidentale. Vous semblez ignorer, par exemple, que du VIIIe au XIe siècle, la première puissance mondiale était l’Islam et la première monnaie mondiale le dinar.

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Quant à l’idée selon laquelle, jusqu’à sa colonisation par l’Occident, le reste du monde était incapable de se nourrir, elle est spécieuse : l’ensemble des pays du tiers-monde actuel étaient autosuffisants sur le plan alimentaire et c’est, au contraire, depuis le développement de l’Occident qu’ils sont devenus dépendants.

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Enfin, je ne comprends pas pourquoi vous prônez le multiculturalisme américain et vous vous opposez au multiculturalisme en Europe : en Europe comme aux États-Unis, on peut se mettre d’accord sur un certain nombre de principes républicains et les faire respecter par l’ensemble des minorités, quelles que soient leur culture et leur religion.

Le repli sur soi ne préserve pas du déclin

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Int. : Je suis marocain et j’ai fait mes études d’ingénieur en France. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le livre de Philippe Nemo car le monde arabe et le monde musulman en général connaissent aujourd’hui une vague d’anti-occidentalisme, et j’espérais trouver dans cet ouvrage de quoi lutter contre cette psychose : ayant été formé ici, je ne me résigne toujours pas, malgré la colonisation et l’impérialisme occidental, à jeter le bébé avec l’eau du bain.

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Mais j’ai été déçu par le parti pris idéologique de ce livre : tout ce qui peut être cité en faveur de l’Occident est mis en relief, voire exagéré, et tout ce qui est négatif ou contradictoire est gommé. L’épisode du fascisme et du nazisme est par exemple balayé en prétextant qu’il s’agit d’une simplepathologie, dont le développement reste inexpliqué.

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J’ai aussi été très gêné par la leçon finale que l’on tire de cet ouvrage, à savoir que le cœur de la civilisation occidentale serait le christianisme : tout ce qui concerne les Lumières est minimisé, alors que pour moi ce sont les Lumières qui sont au cœur de cette civilisation.

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J’ai également du mal à vous suivre lorsque vous expliquez que si les pays occidentaux ont commis tant de massacres lors de la colonisation, c’est tout simplement qu’ils étaient tellement plus puissants que les peuples qu’ils colonisaient, comme dans l’image de l’éléphant entrant dans un magasin de porcelaine. L’État de droit, dont vous dites que l’Occident est l’inventeur, ne vaut-il donc que pour les uns et pas pour les autres ?

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Autre déception, l’apport des autres cultures à la civilisation occidentale est passé sous silence, en particulier ce qui vient de la culture musulmane. Pour vous, par exemple, ce n’est pas à l’apport des Arabes que l’on doit l’essor pris par l’Occident dans le domaine des sciences entre le XIe et le XIIIe siècle, mais à une mystérieuseprédispositionde l’Occident en matière de sciences. Je conseille à chacun de relire Le nom de la rose pour se rappeler quelle était la résistance du monde chrétien au développement de la science et de la raison.

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Enfin, vous semblez considérer comme évident que la vision linéaire du temps qui prévaut dans la civilisation occidentale est la meilleure qui soit. Avec les problèmes environnementaux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, on redécouvre la sagesse des civilisations traditionnelles qui se fondaient sur une vision cyclique du temps. Par excès de productivisme, on a surexploité certaines ressources qui ne peuvent plus se reconstituer, et la planète toute entière est mise en danger par cette idéologie du progrès reposant sur une vision linéaire du temps.

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En conclusion, si certaines civilisations ont effectivement été leaders dans l’histoire de l’humanité, c’est généralement parce qu’elles avaient su intégrer et dépasser l’apport des autres civilisations. Ce n’est certainement pas en se refermant sur elle-même qu’une civilisation évitera son déclin. Il me paraîtrait plus judicieux de continuer à emprunter aux différentes civilisations du monde ce qu’elles ont de meilleur.

Le cas du Liban

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Int. : Je suis libanaise et j’ai vécu la guerre du Liban. Le choc des civilisations, nous le connaissons bien dans mon pays, où coexistent dix-sept communautés différentes, avec chacune leur propre culture, leur religion, leur représentation de l’histoire. J’attendais cette conférence avec impatience car j’espérais que nous seraient données des pistes pour trouver le moyen de vivre ensemble, mais je crains que nous n’ayons fait du sur-place. Pour moi, le multiculturalisme est viable, à condition que personne n’ait de volonté de domination sur les autres.

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P. N. : Le Liban est l’exemple même de la difficulté à vivre dans une situation de multiculturalisme. La seule solution consiste à trouver une règle commune, mais autant il paraît possible à des chrétiens de trouver des règles communes avec des représentants d’une autre religion, autant c’est apparemment impossible à des musulmans. C’est la raison pour laquelle je suis opposé à l’entrée de la Turquie en Europe : même si elle se plie formellement aux critères de Copenhague, elle n’y adhère pas de l’intérieur car sa culture est trop différente.

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B. N. : Le Liban a été le premier état multiculturel de l’histoire et jusqu’aux années 1970, il a été la Suisse du Moyen Orient. La catastrophe qui s’est alors abattue sur lui n’avait rien à voir avec son multiculturalisme. Elle a été provoquée par des facteurs exogènes : la guerre froide, la guerre israélo-arabe et les tentatives de domination de la Syrie. De même, la tourmente dans laquelle est aujourd’hui plongé l’Irak est en grande partie liée à des décisions prises aux États-Unis. Tout le défi de la mondialisation sera de résister à la tentation d’accentuer les rivalités culturelles pour masquer des rivalités d’un tout autre genre, comme l’indique le sous-titre de mon ouvrage : Le choc des civilisations n’aura pas lieu mais la guerre des ressources a commencé.

Le cas de l’Inde

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Je voudrais en finissant évoquer le cas de l’Inde et de ses fameuses castes, qui étaient censées avoir disparu depuis l’Indépendance mais sont en réalité toujours bien présentes. C’est un des exemples caractéristiques d’une modernisation qui passe par la tradition pour fonder sa légitimité. Le cinéma indien se nourrit en permanence de ces problèmes de castes : une jeune fille veut épouser un jeune homme d’une caste inférieure, ou encore des parents veulent marier leur fille avec un vieillard riche et cacochyme. Lorsqu’ils découvrent ces films, les Français, héritiers de 1789, s’attendent toujours à ce que dans la suite du scénario, les jeunes gens se révoltent contre le système des castes, mais cela n’arrive jamais. Le happy end consiste en ce que le héros parvienne à dénouer le dilemme sans remettre en cause le système.

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Comme le montre le dernier livre de Christophe Jaffrelot, Inde : la démocratie par la caste, histoire d’une mutation socio-politique, 1885-2005, l’Inde a su moderniser cette réalité immémoriale de sa civilisation. Les castes sont venues au secours de la démocratie en permettant d’éviter une alternative réductrice entre le Parti du congrès, parti des élites, et le BJP, parti fondamentaliste hindou anti-musulman. Les partis de caste ont permis de construire un paysage démocratique pluraliste qui reflète à la fois l’Inde d’hier et celle de demain.

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Il est temps de dépasser les préjugés sur les clivages civilisationnels et d’accepter la fertilisation croisée qui nous rendra plus intelligents au XXIe siècle.

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Élisabeth Bourguinat

Résumé

Français

Philippe Nemo souligne l’apport universel des idées nées à Athènes, à Rome, et dans la chrétienté. Bernard Nadoulek soutient que le retour en puissance des civilisations est la voie la plus sûre pour une évolution adaptée aux valeurs de chacune des grandes aires culturelles.

Plan de l'article

  1. Un contexte nouveau
  2. Comment s’entendre ?
    1. Le multiculturalisme
    2. Le métissage culturel
  3. Les cinq valeurs de l’Occident
  4. La diversité des modèles démocratiques
  5. Fukuyama ou Huntington ?
  6. Des frontières arbitraires

Pour citer cet article

Nadoulek Bernard, Nemo Philippe, « Choc ou complémentarité des civilisations ? », Le journal de l'école de Paris du management 2/2007 (N°64) , p. 23-29
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2007-2-page-23.htm.
DOI : 10.3917/jepam.064.023.


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