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Le journal de l'école de Paris du management

2007/2 (N°64)


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On prétend que la roue a été inventée en 3500 avant Jésus Christ à Sumer. Mais la roue n’a pas été inventée. C’est une non-invention par excellence. La roue est une image du soleil : elle évoque à la fois la forme du disque solaire, la courbure de sa trajectoire au-dessus de l’horizon et le cycle du jour et de la nuit, qui s’enchâsse lui-même dans le cycle plus ample des saisons.

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En partant de cette circularité éternelle, sans surprise et sans obstacle, l’homme a inventé deux choses, la tangente et la dent. La tangente lui a permis d’appliquer l’exercice de la roue à une surface plane et éventuellement inclinée afin d’abolir le frottement, source de sueur. La dent fixée sur la roue lui a permis de transformer la rotation en force motrice et de supprimer ainsi l’effort, deuxième source symétrique de transpiration. C’est alors que l’engrenage de la civilisation s’est mis en mouvement.

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La civilisation s’oppose à la culture par la notion de progrès qu’elle recouvre. Tant que les roues ne tournaient que dans le ciel et donc sur elles-mêmes, aucun progrès sur terre, sinon darwinien. La culture humaine était faite de frottements avec la matière et de la sublimation de ces frottements en diverses croyances, sciences, lois ou œuvres d’art, pieusement transmises ou reproduites de génération en génération. La sagesse était le privilège des Anciens, de ceux qui avaient intériorisé le cycle éternel du monde et en avaient compris le sens secret.

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Les roues humaines munies de leurs dents et de leurs tangentes – tours de potier, moulins, roues de char ou de charrue, rouets, treuils, poulies, vis, rotules, manivelles, volants, roulements et roulettes – ont réduit le frottement, décuplé le résultat de l’effort et paradoxalement introduit la linéarité du progrès dans un monde circulaire. Les innovations techniques successives rendues possibles par les diverses applications de la roue ont révolutionné la production humaine non seulement en quantité mais en qualité : la perfection du disque solaire s’incarne désormais dans le zéro défaut des normes industrielles. Sisyphe n’a plus été asservi à l’épuisant retour des cycles en tout genre qui déterminaient l’existence humaine. Il a échappé à la malédiction de son rocher en le transformant en roue et il a pu désormais déplacer des montagnes entières, sans effort, d’un bout du monde à l’autre. Le temps linéaire de la civilisation et du progrès s’est substitué à l’ancien temps cyclique.

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Mais la roue continue de tourner, et la Fortune, lui devenant contraire, va peut-être ramener Sisyphe à son point de départ et le punir par où il a péché. L’abandon des sagesses anciennes, faites de modération et de recyclage, en faveur d’une exploitation à outrance des ressources naturelles, conduit lentement mais sûrement à l’épuisement de ces dernières. Quand les engrenages de la civilisation humaine tourneront à vide, faute de matière, ou ne tourneront plus du tout, faute d’énergie, la roue cessera d’être l’emblème de la vitesse et du progrès pour n’évoquer que l’horreur immobile d’un supplice moyenâgeux. Dans cette forme d’exécution hautement symbolique, après avoir méticuleusement brisé tous les membres du condamné, on attachait son corps démantibulé autour d’une roue, les talons touchant la tête, en un cercle qui n’évoquait plus le cycle des renaissances mais seulement l’annihilation de toute capacité d’action et le retour au néant.

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Nouvel Ixion attaché à une roue de feu roulant du ciel à l’enfer pour avoir attenté à la souveraineté de Zeus, l’homme au bout du rouleau et sur les rotules à force d’avoir roulé sa bosse médite sur le rôle qu’il a joué dans le déroulement de cette histoire où décidément, pierre qui roule n’amasse pas mousse. Roulé dans la farine alors qu’il croyait rouler sur l’or, il se prend à se rouler les pouces et à rêver d’un monde sans roue. Mais il n’a pas le choix : il est enrôlé dans ce monde circulaire dont tous ses engrenages et poulies n’ont pu le tirer et où sa trajectoire lui paraît de plus en plus incertaine. Comment résoudre cette nouvelle quadrature du cercle ? Comment concilier la courbure des cycles naturels auxquels nous ne pouvons échapper et la linéarité du développement historique auquel nous aspirons ?

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'esprit de l'escalier », Le journal de l'école de Paris du management 2/2007 (N°64) , p. 37-37
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2007-2-page-37.htm.
DOI : 10.3917/jepam.064.037.


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