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Le journal de l'école de Paris du management

2007/3 (N°65)


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Ovide a consacré tout un ouvrage aux Métamorphoses, relatant consciencieusement l’ensemble des transformations subies par les dieux et parfois par les hommes depuis la fondation du monde. Au fil des diverses légendes, les uns et les autres deviennent des animaux, des plantes, des rochers, des fontaines ou des constellations, que ce soit pour l’expiation de leurs fautes, pour atteindre leurs buts légitimes ou illégitimes ou encore, pour immortaliser leur gloire ou leur malheur. Les hommes changent de forme involontairement, les dieux selon leur caprice ou celui d’un dieu plus puissant qu’eux. Cet étonnant catalogue semble démontrer que la seule chose qui ne change pas dans ce monde, c’est que tout change.

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La question suivante est de savoir quel sera le sort de chacun des mortels d’ici-bas et de leurs entreprises. C’est alors qu’intervient l’art divinatoire et ses deux techniques. La divination dite artificielle s’appuie sur des signes extérieurs interprétés comme autant d’indice des événements à venir fournis par les dieux. La divination naturelle est un processus tout intérieur conduisant le devin à une prévoyance souvent fondée sur une inspiration divine. L’une et l’autre méthodes offraient en Grèce antique de nombreux débouchés, chaque sanctuaire, ou presque, ayant ses prêtres, devin ou haruspices attitrés, se tenant à l’écoute des messages externes ou internes délivrés par les dieux.

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Le recours à la prédiction pose cependant un problème logique auquel les Grecs, peuple rationnel malgré sa mythologie pleine de fantaisie, n’étaient pas insensibles. À quoi cela sert-il de savoir de quoi l’avenir sera fait, sinon pour essayer d’agir sur cet avenir, et notamment pour prévenir les catastrophes ? Mais comment prévenir les catastrophes si l’avenir est connu d’avance et donc intangible ?

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Plusieurs solutions ont été proposées à cet épineux problème.

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La première tranche en faveur de l’intangibilité du destin. Cassandre voit distinctement tous les désastres qui se préparent, mais une malédiction veut que ses prédictions ne soient jamais crues ; aucune vaine tentative de lutter contre l’inéluctable n’est donc entreprise.

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La seconde opte pour l’impossibilité de connaître l’avenir. Protée sait exactement ce qui va se passer, mais prend toutes sortes de formes pour épouvanter les questionneurs et se dispenser de leur répondre. Il peut se transformer en lion, en dragon, en léopard, en sanglier ; parfois même en arbre, en eau ou en feu. La légende dit que si on le surprend pendant son sommeil et qu’on parvient à l’attacher étroitement et à le garder lié malgré ses différentes métamorphoses, il finit par reprendre sa forme originelle et par répondre à toutes les questions. On peut voir dans ce mythe l’idée qu’il ne faut pas chercher à figer l’avenir avant d’avoir exploré toutes les métamorphoses possibles, les plus effrayantes comme les plus inattendues, et qu’au bout de cette exploration, la réponse vient d’elle-même. Les Grecs ont inventé avant tout le monde l’art du brainstorming.

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La troisième solution semble confirmer cette interprétation : c’est celle de l’hermétisme des prédictions. À partir des oracles impénétrables fournis par la Pythie en état d’hallucination, les prêtres rivalisent d’imagination pour fournir des interprétations tout aussi obscures. Le client hérite d’un texte ambigu, indécis, à partir duquel il peut se livrer lui-même à de multiples hypothèses. Ce travail collectif d’analyse s’apparente à la tempête sous un crâne protéenne. Le souci d’assurer la pérennité de leur profession oblige les devins à ouvrir le champ des possibles et à ne pas hypothéquer imprudemment l’avenir, de peur d’être démentis.

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Ils évitent ainsi l’écueil des catastrophes auto-prédictives, dans lequel tombent parfois les prévisionnistes actuels, paradoxalement handicapés par le fait qu’ils s’appuient sur des probabilités, des indicateurs et des projections plus sûrs que le vol des corbeaux à l’horizon.

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Comment mobiliser les troupes sans démontrer l’imminence de la catastrophe ? Comment prédire cette catastrophe de façon convaincante sans provoquer un vent de panique qui risque de précipiter le désastre ? Heureux Grecs, qui avaient la faculté de croire qu’une vierge sur le point d’être violée peut miraculeusement se transformer en laurier, en vache ou en fontaine, quand nos modernes haruspices restent trop souvent en panne d’imagination devant les catastrophes annoncées.

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'Escalier. L'art de la métamorphose», Le journal de l'école de Paris du management 3/2007 (N°65) , p. 37-37
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2007-3-page-37.htm.
DOI : 10.3917/jepam.065.0037.


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