Accueil Revues Revue Numéro Article

Le journal de l'école de Paris du management

2007/4 (N°66)


ALERTES EMAIL - REVUE Le journal de l'école de Paris du management

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 45 - 45
1

Le philosophe posa sa tasse de café et reprit sa pipe, dont il tira quelques bouffées de fumée.

2

« La crise qui s’annonce pose un intéressant problème philosophique, déclara-t-il à son petit auditoire. Depuis des millénaires, l’homme s’est employé à mettre la nature au service de ses projets. Aujourd’hui, elle se rebelle et s’apprête à frapper l’humanité de diverses catastrophes, auprès desquelles les dix plaies d’Egypte paraissent d’aimables divertissements. L’humanité saura-t-elle prendre les décisions qui s’imposent pour minimiser la crise, ou attendra-t-elle que la crise lui dicte les décisions à prendre ? Et si elle parvient à prendre ces décisions sans attendre la crise, sera-ce sur un mode démocratique ou autoritaire ?

3

Les mesures nécessaires paraissent devoir être tellement impopulaires que les gouvernements démocratiques hésitent à les adopter. Les politiques de réduction de la circulation automobile se heurtent par exemple à une opposition virulente, car l’automobile est perçue comme un facteur et un symbole de liberté, et ceux qui défendent le droit de circuler en voiture estiment se battre pour le respect des droits de l’homme.

4

À terme, la pénurie d’énergie va probablement entraîner un affaiblissement des libertés individuelles, car l’énergie abondante et bon marché a certainement joué un rôle décisif dans l’épanouissement de ces libertés en Occident. Mais en attendant, l’application stricte des mesures de réduction de la consommation demanderait un tel contrôle de tous les menus gestes de la vie quotidienne, que même un gouvernement autoritaire aurait difficilement les moyens de l’exercer.

5

C’est pourquoi certains préconisent de faire appel au seul maître devant lequel chacun s’incline : le marché. Mais le marché a, depuis toujours, sous-estimé, voire ignoré, la valeur de deux ressources qui vont faire défaut dans les années qui viennent : l’énergie carbonée, dont le prix est ridiculement bas compte tenu de sa facilité d’utilisation, du profit que nous en tirons et du niveau des réserves ; et la stabilité du climat, indispensable à la prospérité économique. Le marché paraît donc incapable d’envoyer des signaux appropriés aux habitants du monde afin de leur permettre de s’ajuster à la nouvelle situation.

6

« Qu’à cela ne tienne ! », répondent les partisans d’une méthode autoritaire : « Fixons arbitrairement le prix des hydrocarbures à un niveau qui permettra d’en réduire drastiquement l’usage. » Les pouvoirs publics y voient l’aubaine de prélèvements fiscaux élevés qui permettront de financer les autres mesures nécessaires. « Scandale ! » s’écrierait la populace, faisant écho à la colère qui s’empara des Parisiens du XVIIIe siècle, lorsqu’ils découvrirent que le roi lui-même spéculait sur le prix du blé et faisait partie des accapareurs qui remplissaient de vastes greniers pour faire monter les prix. « L’énergie est un bien de première nécessité : les droits de l’homme exigent que chacun en dispose selon ses besoins. »

7

Ni la démocratie, ni l’autorité, ni le marché ne paraissent a priori capables d’imposer les mesures nécessaires. Qui le fera donc ? Voilà une question intéressante et une situation inédite.

8

Après des décennies de croissance continue, l’Occident va redécouvrir l’économie de pénurie, ses injustices, ses profiteurs, le recul des libertés publiques et la dégradation du pouvoir de ses gouvernants, pris en tenaille entre la révolte des éléments naturels et celle de leurs administrés.

9

Dans le célèbre texte de Saint-Exupéry, le Petit prince visite un jour une astéroïde où siège un roi dans son manteau d’hermine. Après quelques instants, l’enfant se met à bâiller. Le roi lui fait remarquer que c’est contraire à l’étiquette. « Je ne peux m’en empêcher », répond l’enfant, qui a beaucoup voyagé et peu dormi. Mais ce roi est un roi absolu qui tient par dessus tout à ce que son autorité soit respectée. « Alors, lui dit le roi, je t’ordonne de bâiller. (…) Allons ! bâille encore. C’est un ordre ». Mais le Petit prince est intimidé et ne peut plus bâiller. « Hum ! Hum ! répondit le roi. Alors je… je t’ordonne tantôt de bâiller et tantôt de… ». En serons-nous réduits à faire semblant de décider alors que nous ne déciderons plus rien ? »

10

Le philosophe déposa sa pipe dans le cendrier et reprit sa tasse de café, dont il but la dernière gorgée.

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'Escalier. Le café et la pipe», Le journal de l'école de Paris du management 4/2007 (N°66) , p. 45-45
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2007-4-page-45.htm.
DOI : 10.3917/jepam.066.0045.


Article précédent Pages 45 - 45
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback