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Le journal de l'école de Paris du management

2007/5 (N°67)


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Le mot chercher vient du latin circare, « faire le tour, parcourir pour examiner », puis « fouiller, scruter ». Un jour, le petit René jouait à plante-couteau dans le pré : si le canif se plantait dans la terre, c’était gagné ; s’il tombait à plat, c’était perdu. Tout d’un coup, le couteau se perd pour de bon. L’enfant fouille l’herbe à l’endroit où il est tombé, en vain. Il fait appel à sa tante Paulette, connue pour son talent à ressusciter toutes choses disparues. Elle accourt, délimite un cercle et l’explore méthodiquement. Le canif n’a jamais reparu, peut-être avalé par un trou de taupe ensuite éboulé.

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Il y a toujours, dans l’activité de chercher, une délicieuse incertitude sur son issue favorable ou non. On emploie le même mot pour dire qu’on cherche « un cordonnier qui sait faire les bottes » ou « un cordonnier qui sache faire les bottes ». Dans le premier cas, on sait qu’il existe et on tente de le localiser ; dans le second, on fait seulement le vœu qu’il en existe un.

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Il en va de même pour le verbe rechercher, dont la particule re peut être interprétée comme itérative ou intensive. Avec un sens itératif, on cherche quelque chose qui existe : un criminel, par exemple. Avec un sens intensif, on cherche d’autant plus ardemment que le succès est incertain. Ainsi du métaphysicien selon Carol Bowen : « un homme qui, à minuit, va sans lumière dans une cave obscure à la recherche d’un chat noir qui n’y est pas. »

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A partir du XVIe siècle, les encyclopédies s’efforcent d’embrasser le cercle de l’ensemble des connaissances, ceci afin de ne plus perdre aucun couteau. Les premières ne comprennent qu’un ou deux tomes ; celles de la fin du XXe siècle en comptent plusieurs dizaines. C’est alors qu’apparaissent internet et la recherche motorisée. Les premières données accessibles sont peu nombreuses, fantaisistes, lacunaires : on cherche sa clef dans le rond de lumière au pied du réverbère, parce que c’est là qu’on y voit clair, même si ce n’est pas là que la clef s’est perdue. Mais peu à peu le cercle s’étend, et aujourd’hui, grâce aux moteurs de recherche, aucun cordonnier ne peut plus vous échapper. Les conservateurs des grandes bibliothèques, inquiets de voir leurs salles de lecture désertées, entrent dans la ronde et consentent peu à peu à livrer leurs trésors. Si on ne s’installe pas au pied du réverbère, on craint de disparaître pour de bon. Des millions d’ouvrages entrent ainsi dans Internet. Outre les textes, des images numérisées deviennent désormais cherchables par des logiciels qui ne se contentent pas de cataloguer les thèmes mais reconnaissent les formes, les couleurs et les textures. Tout ce qui existe est susceptible d’être enregistré dans Internet et le monde entier devient ainsi une bibliothèque, comme dans la nouvelle de Borges, La Bibliothèque de Babel.

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Le classement alphabétique, révolution cognitive introduite par Moreri dans son Grand dictionnaire historique de 1674, rompait avec le mode de présentation ancien sous forme de tableaux, d’arbres ou d’amphithéâtres des connaissances qui permettaient de ranger chaque objet selon un ordre très hiérarchisé. Avec internet, encyclopédie illimitée qui renonce à tout contrôle sur l’enregistrement et la publication des connaissances, le classement alphabétique devient obsolète et disparaît purement et simplement. La motorisation permet de passer à une recherche par cooccurrences, multidimensionnelle et non plus linéaire. Le feuilletage n’a plus cours : les réponses sont apportées instantanément.

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La licence éditoriale accordée à tout un chacun a cependant l’inconvénient de mettre sur le même plan les chats qui existent et les chats qui n’existent pas. Elle ne règle pas non plus le problème des trous, car, selon l’aphorisme de Coluche, « Plus il y a de gruyère, plus il y a de trous, et malheureusement, plus il y a de trous, eh bien moins il y a de gruyère ». Il y a donc lieu de craindre que la recherche menée avec l’aide d’une souris ne nous sauve pas des paradoxes de l’invention.

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Cet autre terme étonnant désigne à la fois la création d’un nouveau procédé, la découverte d’un vieil objet enfoui (par exemple un couteau), et des fables ou des mensonges. Dans la bibliothèque étendue aux limites de la planète, le livre ultime reste introuvable, ou du moins introuvé. Les recherches se poursuivent.

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'Escalier. Chat, gruyère et souris », Le journal de l'école de Paris du management, 5/2007 (N°67), p. 38-38.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2007-5-page-38.htm
DOI : 10.3917/jepam.067.0038


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