Accueil Revues Revue Numéro Article

Le journal de l'école de Paris du management

2007/6 (N°68)


ALERTES EMAIL - REVUE Le journal de l'école de Paris du management

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 45 - 45
1

Dans ses Vies des hommes illustres, Plutarque raconte que les Athéniens et leurs alliés ayant capturé de nombreux prisonniers perses dans les villes de Sestos et de Byzance, les alliés, par déférence, décidèrent de confier le partage du butin à Cimon, issu de l’une des plus grandes familles aristocratiques d’Athènes. Cimon mit d’un côté les prisonniers entièrement nus, et de l’autre, les riches vêtements et ornements qu’ils portaient. Les alliés se plaignirent d’un partage qu’ils trouvaient trop inégal.

2

Une difficulté du même type s’était présentée au roi albain, Procas. Souhaitant éviter que sa succession ne provoque une guerre civile entre ses deux fils Amulius et Numitor, il avait demandé au premier d’opérer le partage de l’héritage et au second de choisir entre les deux parts : cette répartition des rôles devait inciter à un partage équitable. S’inspirant peut-être de cet exemple légendaire, Cimon laissa aux alliés le choix entre les deux parts qu’il avait définies. Les alliés choisirent la seconde, et se gaussèrent de Cimon, car ils emportaient des chaînes, des colliers et des bracelets d’or, ainsi qu’une grande quantité de vêtements et de manteaux de pourpre, alors que les Athéniens ne recevaient que les corps nus de prisonniers très peu propres au travail. Fontenelle, rapportant cet épisode dans ses Nouveaux dialogues des morts (1683), en tire la conclusion que « Ce qui arriva à ces Perses-là arriverait à bien d’autres, si l’on séparait leur mérite personnel d’avec celui que la Fortune leur a donné ».

3

Que faut-il penser du choix de Cimon ? Estimait-il, comme le philosophe Jean Bodin au xvie siècle, qu’« Il n’est de richesses que d’hommes » ? Cette formule des Six livres de la République (1576), mise en exergue aujourd’hui par les cabinets de conseil en ressources humaines, semble avoir été quelque peu détournée de son sens originel. D’après la phrase dont elle est tirée, il s’agit d’une approche quantitative plutôt que qualitative : « Il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, trop de citoyens : il n’est de force ni de richesses que d’hommes. » Jean Bodin est en fait un populationniste, pour qui la croissance démographique doit assurer la prospérité et le dynamisme des nations, en augmentant leur force de travail et en permettant leur expansion à travers les guerres de conquêtes et les colonies. Il ne raffine guère sur les compétences développées ou non par ces ressources humaines, évaluées à la tonne.

4

Cimon a-t-il estimé que la force de travail de ces prisonniers ou même, puisqu’il s’agissait de personnages riches et oisifs, que leur intelligence, leur savoir et leur culture représentaient une plus grande valeur que leurs vêtements et leurs bijoux ? Un tel jugement serait tout à son honneur et ferait de lui, plutôt que de Jean Bodin, le saint patron des consultants en ressources humaines. Mais il ferait tort à l’apparente équité de sa démarche : faut-il penser que Cimon a voulu circonvenir ses alliés et se réserver la meilleure part ?

5

Dans l’affaire de la succession de Procas, le prince Amulius, loin de procéder à un partage équitable, avait en réalité tendu un piège à son frère Numitor. Il lui avait proposé de choisir entre le trône de Procas et les biens de ce dernier, sur la base du calcul suivant : « Si mon frère choisit les biens, il me sera facile, étant roi, de les lui ôter ; et s’il choisit le règne, j’aurai vite fait, grâce à ma richesse, de le lui enlever ». Le sage Numitor ne s’intéressait pas à l’argent et préféra tenter d’être un bon roi ; son frère, devenu très riche, eut tôt fait de le chasser du pouvoir. Cimon, lui aussi, était un rusé. Les parents et les amis des prisonniers ne tardèrent pas à accourir avec d’immenses sommes d’argent pour les racheter.

6

Cimon avait considéré non la valeur des vêtements et parures de ses prisonniers, mais ce qu’elle signifiait, à savoir un important capital social, sur lequel il comptait plus que sur leur improbable force de travail ou leur hypothétique capacité intellectuelle. Ce bourdieusien avant l’heure ne s’arrêta pas là et montra, d’une autre manière, qu’il connaissait la valeur symbolique d’un vêtement. Selon Plutarque, lorsqu’il croisait quelque miséreux dans les rues d’Athènes, il lui donnait de beaux habits, afin sans doute de prévenir le tort qu’un défaut de fortune visible peut causer à un individu et ce, quelle que soit sa valeur personnelle.

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'Escalier. Le prix d'un vêtement», Le journal de l'école de Paris du management 6/2007 (N°68) , p. 45-45
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2007-6-page-45.htm.
DOI : 10.3917/jepam.068.0045.


Article précédent Pages 45 - 45
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback