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Le journal de l'école de Paris du management

2007/6 (N°68)


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Les articles de ce numéro évoquent tous des dialogues difficiles entre des êtres humains séparés par leurs cultures nationales ou par leurs conditions sociales. Une tentation face à ces différences est de rêver de les estomper, de les nier, de parler tous la même langue, de faire évoluer l’humanité vers une famille unique où les différences d’origines seraient réduites au statut d’attendrissant folklore, pour laisser la place à un modèle unique. C’est le programme du professeur Francis Fukuyama dans son best-seller La fin de l’histoire et le dernier homme (1993).

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À vrai dire, son dernier homme ressemble beaucoup à un Américain comme lui, démocrate en politique et libéral en économie, mais je ne veux souligner ici que sa foi dans l’unicité du modèle. En un mot, la réussite de l’histoire se réduit à un slogan : tous pareils.

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Ce mythe est présent dans un épisode biblique situé dans la Genèse (chapitre xi), tout de suite après le récit du déluge, celui de la Tour de Babel. Les commentateurs se sont toujours étonnés de la différence entre les réactions du Créateur face à ces deux épisodes. Dans le cas du déluge, les hommes se disputaient, mais ils ne défiaient aucunement le pouvoir divin, et pourtant celui-ci anéantit tous les êtres vivants, à l’exception de Noé et sa famille. Dans le cas de la Tour de Babel, les hommes essaient de monter au ciel pour prendre la place de Dieu, et celui-ci se borne à diversifier leurs langues pour qu’ils ne se comprennent plus sans effort.

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Plus surprenant encore : lorsque Dieu s’avise de la tentative en question, sa première réaction est approbative. Oui, dit-il, j’apprécie le fait que les hommes s’unissent, mais je désapprouve le fait qu’ils le fassent en gommant leurs différences. Je vais donc les forcer à en prendre conscience.

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Tel est mon sentiment face aux différences énumérées ci-dessus. Non pas (le ciel m’en garde !) que je souhaite que les minorités ethniques restent obscures, que les prolétaires restent exploités et que les pauvres restent pauvres, mais je note que les Eskimos disposent (dit-on) de trente mots pour désigner la neige, tandis que les Français mobilisent un vocabulaire luxuriant pour parler de vin ; que les serfs reconnaissaient les accents du chant de la terre comme jamais leur seigneur féodal n’en fut capable ; que les plats préparés les plus consommés en France sont la pizza et le couscous, qui étaient des plats de pauvres dans leurs pays d’origine, même s’ils furent par la suite consommés par des riches. Autrement dit, chaque identité humaine secrète, pour faire face à ses problèmes, des traits culturels qui sont une richesse d’abord locale, mais qu’il est sage de préserver pour en faire bénéficier les autres hommes, même si cela demande des efforts de dialogue.

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Pour conclure, je dirai qu’à l’exemple du dieu de la Tour de Babel, je trouverais dommage qu’un Français et un Eskimo qui souhaiteraient échanger sur le vin et la neige ne disposent en tout et pour tout que des mots wine et snow, seuls mots disponibles en global English ou globish, l’esperanto qui s’imposerait dans le paradis que nous annonce Fukuyama.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Le mythe de la tour de Babel », Le journal de l'école de Paris du management, 6/2007 (N°68), p. 7-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2007-6-page-7.htm
DOI : 10.3917/jepam.068.0007


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