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Le journal de l'école de Paris du management

2008/1 (N°69)


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Ghirlandaio a peint en 1488 un tableau représentant un grand-père et son petit-fils, tous deux échangeant un regard tendre et d’une étrange gravité. L’élément central de l’image est le gros nez du grand-père : déformé par la maladie, il ne parvient pas à enlaidir ce visage plein de douceur. Tout en souriant à son petit-fils, le vieil homme revoit sans doute avec mélancolie l’enfant heureux qu’il était lui-même. L’enfant, la bouche entrouverte, contemple son grand-père avec une sorte d’admiration éperdue, comme s’il voulait recueillir sa sagesse.

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Le vieil homme est représenté de trois quarts, comme pour mieux révéler la matière fatiguée de son visage, l’épaisseur des ans, l’accumulation de substance qui boursoufle ses traits. Le visage lisse de l’enfant, au contraire, est réduit à un profil de médaille, comme s’il n’était encore qu’une silhouette. Par la fenêtre, un paysage apparaît le long d’un chemin sinueux, évoquant l’avenir qui attend les deux personnages. Au premier plan, une riante colline, verdoyante et chargée d’arbres fruitiers. À l’arrière-plan, une montagne aride, escarpée, dont la teinte bleutée tend à se fondre avec celle du ciel.

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Que donnerait le même tableau peint aujourd’hui ?

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Le grand-père est un homme en pleine forme, le teint légèrement hâlé par le soleil des Maldives où il est allé fêter son départ à la retraite avec sa nouvelle compagne. Son nez est lisse comme tout le reste de son visage : non seulement la sécurité sociale lui permet de demeurer en parfaite santé, mais il a les moyens de recourir à la chirurgie esthétique. Il évite le regard de son petit-fils car il sait que pour la première fois depuis des décennies, le sort de la génération montante sera plus difficile que celui de la génération précédente. Après des études qu’il devra financer par des petits boulots, l’enfant risque d’être pendant quarante ans un working poor alors que lui-même, grâce au patrimoine immobilier qu’il a accumulé pendant sa carrière de publicitaire, s’apprête à vivre de longues années d’oisiveté aisée. Chassant ces pensées légèrement culpabilisantes, il préfère se concentrer sur son iPhone tout neuf, qu’il vient enfin de parvenir à débloquer.

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L’enfant, pour sa part, doit se contenter d’un téléphone mobile ordinaire et regarde son grand-père avec une expression d’envie, mais aussi de reproche. On lui a expliqué, à l’école, dans quel état pitoyable se trouve la planète, et il ne peut s’empêcher de penser que l’homme élégant qu’il a devant lui en est partiellement responsable. C’est sa génération qui, après avoir échoué à refaire le monde en 68, a dégradé irréversiblement l’environnement par son appétit illimité de consommation et sa folle insouciance. La charge qui pèse maintenant sur ses frêles épaules lui paraît démesurée, et il espère qu’il se montrera plus sage que son aîné pour faire face aux défis qui l’attendent. Alors que le grand-père est représenté de profil, dans un style de personnage de BD, l’enfant est peint de trois quarts, et la lumière vermeerienne qui baigne son pâle visage révèle la maturité de cette petite âme déjà consciente de sa responsabilité sociale.

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Au deuxième plan de l’image, il y a maintenant deux fenêtres. Celle de gauche, derrière le grand-père, représente la riante campagne de Toscane, où l’heureux sexagénaire possède une résidence tertiaire en plus de sa fermette rénovée au Pays Basque. Dans le lointain, on aperçoit les banderoles d’une manifestation de paysans et de petits patrons réunis : ils protestent contre la décision de justice obtenue par une association de bobos retraités pour empêcher toute activité agricole ou industrielle à trente kilomètres à la ronde.

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Par la fenêtre de droite, derrière l’enfant, on distingue une montagne aride et escarpée. Dans le ciel plombé ne volent que quelques oiseaux qui n’ont pas succombé au réchauffement climatique. Le chemin rocailleux qui y mène est envahi par la montée des eaux, et une tornade se profile à l’horizon.

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Le gamin rompt le silence : « Grand-Père, tu veux bien arrêter de zapper sur YouTube et m’écouter quand j’ai des choses sérieuses à te dire ? »

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. La vieillesse n'est plus ce qu'elle était», Le journal de l'école de Paris du management 1/2008 (N°69) , p. 38-38
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2008-1-page-38.htm.
DOI : 10.3917/jepam.069.0038.


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