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Le journal de l'école de Paris du management

2008/2 (N°70)


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Depuis quelques années, les pouvoirs publics multiplient les incitations à innover afin de favoriser le développement économique et notamment la création d’emplois. Le dispositif des pôles de compétitivité s’inscrit dans cette politique.

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L’injonction d’innover n’est pas sans évoquer la contrainte qui pesait sur le salon réuni par la duchesse du Maine en son château de Sceaux, au début du dix-huitième siècle. Madame de Genlis raconte que la duchesse « se forma une existence brillante, en se déclarant protectrice des sciences, des arts et des talents. Elle embellit, avec autant de goût que de magnificence, les jardins de Sceaux ; elle s’entoura de savants et de beaux esprits ; sa cour devint célèbre par les personnages distingués qui la composèrent, par des fêtes ingénieuses, et par une multitude de jolis vers composés à sa louange. On voyait là Fontenelle, La Motte, Chaulieu, Sainte-Aulaire, le savant Malézieu, grand mathématicien, et qui faisait de jolis vers de société ».

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Nicolas de Malézieu était effectivement l’un des membres les plus doués et les plus assidus de ce salon. Précepteur du duc de Bourgogne, auteur d’un ouvrage sur les Éléments de géométrie, il était également capable d’imaginer et d’ordonner des fêtes chaque jour nouvelles, car la duchesse souhaitait « qu’il y entrât de l’idée, de l’invention, et que la joie eût de l’esprit ». Les exigences de la duchesse en la matière étaient si élevées que Malézieu appelait son salon « les galères du bel esprit ». Le marquis de Sainte-Aulaire, fatigué de se battre les flancs pour se montrer spirituel, exprimait le même découragement : « Je suis las de l’esprit, il me met en courroux, il me renverse la cervelle ».

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Ce labeur des créateurs contredit l’idée que l’innovation jaillirait sans effort, comme de l’eau coulant de source. Lors d’une séance de l’École de Paris, un débat s’est engagé sur cette question [1][1] Vincent Chapel, “Archilab ou l’innovation par les usages”,..., et l’un des participants, contestant « la mythologie de la créativité », a évoqué une méthode de « raisonnement de conception » développée par des chercheurs de l’École des mines. Cette méthode s’appuie sur la figure rhétorique de l’oxymore, ou « alliance de deux mots incompatibles », traditionnellement illustrée par le vers du Cid, « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles ». L’intervenant avait raconté comment l’invention d’un astucieux porte-clou destiné à éviter de se taper sur les doigts était née de la question oxymorique « comment tenir un clou sans le tenir ? », et la conception d’une friteuse sans odeur de la question « comment frire sans frire ? ».

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En tant que figure de style, l’oxymore a connu sa période de gloire dans le deuxième tiers du xviiie siècle, à travers le genre parodique de l’amphigouri, dont l’exemple le plus connu commence de la façon suivante : « Un jour qu’il faisait nuit, je dormais éveillé, Tout debout dans mon lit sans avoir sommeillé ». Le souvenir s’en est gardé jusqu’à nos jours dans les mémoires enfantines, à travers la comptine Cocolaricolala : « J’me lève de bon matin, quand le soleil se couche, Je bois mon café chaud qui sort de la glacière/Je vais me promener au fond de la rivière/J’y vois un cerisier qu’était couvert de prunes », etc. On pourrait faire l’hypothèse que toutes les inventions humaines sont issues d’oxymores plus ou moins conscientes et délibérées. Cette comptine, par exemple, a pu motiver à elle seule l’invention des trois huit, du four à micro-ondes, du scaphandre et des OGM.

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Cette théorie pose cependant un problème. L’oxymore le plus fécond de toute l’histoire est sans doute le suivant : produire sans effort. On lui doit, entre autres, l’invention de la machine à vapeur, de la machine-outil et de la machine à laver de la Mère Denis. L’innovation, issue du travail, a pour but principal de supprimer le travail. Sur la base de quel nouvel oxymore espère-t-on qu’elle créera des emplois ?

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

[1]

Vincent Chapel, “Archilab ou l’innovation par les usages”, séminaire Ressources technologiques et innovation, 2002.

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. L'injonction d'innover», Le journal de l'école de Paris du management 2/2008 (N°70) , p. 46-46
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2008-2-page-46.htm.
DOI : 10.3917/jepam.070.0046.


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