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Le journal de l'école de Paris du management

2008/4 (N°72)


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La dernière photo d’Insouciances, un album publié par Reza en 2004, est au premier abord difficile à interpréter. Au centre de l’image, un groupe d’hommes et de femmes, vus en surplomb et de dos, portant des chapeaux de paille et des vêtements multicolores. Serrés les uns contre les autres, ils sont assis sur une plateforme qui file à toute allure, si l’on en croit le flou de la végétation sur les côtés. Au-delà de la plate-forme, on aperçoit le chemin de fer sur lequel ils roulent, mais nulle locomotive pour les entraîner. Quelques-uns se tiennent debout, comme pour scruter la voie ferrée qui se prolonge devant eux à l’infini. Les autres regardent, sur les côtés, le paysage plat, pelé, marécageux par endroit, qui s’étend de part et d’autre des rails. Un immense horizon se déploie sous un ciel bleu, brumeux de chaleur.

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Le mystère de cet étrange convoi n’est levé que par la légende figurant à la fin de l’ouvrage. Cette photo a été prise au Cambodge en 1996. Les voyageurs sont des paysans cambodgiens qui, à raison de plusieurs centaines par jour, empruntent la ligne reliant Battambang à Poipet, une ville située à la frontière avec la Thaïlande. Dans ce pays voisin, plus riche que le leur, ils espèrent tirer un plus grand profit de leur maigre récolte. Mais ils doivent pour cela braver la mort qui les attend peut-être sur ce chemin de fer, sous la forme d’une mine déposée sur les rails par les redoutés Khmers rouges. Le gouvernement a décidé de placer ce genre de plateforme en tête de chaque train afin d’éviter l’explosion de la locomotive en cas de mine. Le périple est gratuit pour les voyageurs qui y prennent place.

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Du point de vue économique, cette gratuité est une évidence et une énigme. Une évidence, compte tenu de la non-garantie de parvenir à destination. En France, la SNCF rembourse partiellement les billets quand un train accuse un retard supérieur à 30 minutes. Au Cambdoge, le gouvernement offre le billet quand le voyage présente un risque anormalement élevé d’être mortel. D’un cas à l’autre, on observe une certaine proportion entre l’aggravation du tort subi et la majoration du dédommagement qui le compense.

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Mais c’est aussi une énigme : sur quel calcul économique ces paysans cambodgiens fondent-ils leur choix de voyager de cette façon ? Savent-ils qu’ils risquent leur vie ? C’est probable, car le gouvernement n’aurait sans doute pas imposé ce dispositif si quelques mines n’explosaient de temps en temps sur les voies, détruisant de coûteuses locomotives.

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Il faut donc croire que la valeur que ces paysans accordent à leur vie correspond grosso modo à la plus-value réalisée en vendant leur récolte à Poipet plutôt qu’à Battambang, multipliée par un facteur inversement proportionnel à la probabilité de rencontrer une mine au fil de leurs voyages, compte tenu du nombre de convois qui circulent sur cette ligne et de l’activité déclinante des Khmers rouges.

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On ne peut pas non plus exclure que la vie de certains d’entre eux revête une valeur négative, comme dans la terrible formule de La Bruyère : « Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur ; il manque à quelques-uns jusqu’aux aliments ; ils redoutent l’hiver, ils appréhendent de vivre ». Quelqu’un qui en est réduit à craindre de vivre craint-il encore la mort ?

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Le plus probable est que, dans le voyage où nous sommes tous embarqués, nous ne calculons rien, contrairement aux assertions de la théorie économique. C’est en vain que Pascal exhortait ses contemporains à peser les coûts et avantages des différents paris possibles. Un paysan corrézien résumait sa propre stratégie économique de la façon qui doit être la plus communément partagée dans le monde : « Tant qu’un billet pousse l’autre, ça va ». Tant que le train continue de rouler, ça va.

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. Insouciances», Le journal de l'école de Paris du management 4/2008 (N°72) , p. 46-46
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2008-4-page-46.htm.
DOI : 10.3917/jepam.072.0046.


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