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Le journal de l'école de Paris du management

2008/6 (N°74)


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À propos de la faillite de la Barings et de l’étonnant silence de ceux qui savaient parfaitement qu’il n’existe pas de gros profits sans gros risques ou sans grosse fraude, Yves-Marie Abraham évoque à juste titre le conte d’Andersen, les Habits neufs de l’Empereur.

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Un empereur avait la passion des beaux vêtements. Deux escrocs prétendirent être capables de tisser une étoffe exceptionnelle : ses couleurs et ses dessins étaient splendides et les vêtements cousus dans cette étoffe possédaient « l’étrange vertu d’être invisibles pour tous ceux qui sont incapables dans leur emploi, ou qui sont d’irrémédiables sots ». L’Empereur enchanté de pouvoir ainsi « distinguer les intelligents des imbéciles » leur accorde d’avance une grosse somme d’argent. Les deux escrocs installent leur métier et font semblant de tisser jusque tard dans la nuit. L’Empereur s’alarme de ne pas voir l’étoffe, mais avouer qu’il est idiot ou incapable de gouverner serait « épouvantable ».

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Il se récrie donc sur la beauté de l’ouvrage et fait même décorer les deux fripons. Le jour de la grande procession, il se pavane dans ses nouveaux vêtements et tous ses sujets assemblés, ayant entendu parler de la vertu singulière de l’étoffe, rivalisent d’admiration. Un enfant s’écrie alors : « Mais il n’a pas d’habits du tout ! ». Le peuple, écoutant la voix de l’innocence, se met à chuchoter puis à crier que l’Empereur est nu.

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On oublie souvent la conclusion de l’histoire : « L’Empereur frissonna, car il lui semblait bien que tout son peuple avait raison, mais il pensait en même temps qu’il fallait tenir bon jusqu’à la fin de la procession. Il se redressa encore plus fièrement, et les chambellans continuèrent à porter le manteau de cour et la traîne qui n’existaient pas. » Le jour où il s’est avéré que les rois de la finance étaient nus, les puissants de ce monde se sont mis d’accord sur le fait qu’il fallait poursuivre la procession coûte que coûte : la panique précipiterait la catastrophe, alors que le maintien d’une apparence de normalité nous sauverait du désastre. Les braves gens se sont donc abstenus d’aller retirer leur argent des banques, mais peut-on s’attendre à ce que les faux tisserands, ceux qui ont eux-mêmes travaillé sur des métiers vides, fassent bonne figure ? Leurs mines défaites et leur teint plombé démentent les propos lénifiants des politiques, et les ventes de coffres-forts explosent.

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Cette crise est-elle la défaite de la raison, ou celle de la morale ? Les métiers de la finance ont attiré les élèves les plus brillants des plus grandes écoles, mais certains mettent en doute leur capacité à appliquer convenablement les modèles mathématiques. D’autres rétorquent qu’« il suffit d’un peu de bon sens pour comprendre qu’on ne peut pas offrir durablement des gains de 15 % quand la croissance du PIB est de 3 % ». Mais est-il sensé d’être moral, quand les empereurs et même les simples sujets s’arrachent l’invisible étoffe ? On peut alors inventer des règles pour venir au secours de la morale, mais des esprits aussi inventifs que ceux des financiers sauront toujours les contourner.

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Des passagers clandestins professionnels peuvent-ils comprendre d’eux-mêmes que le système ne peut résister sans un peu de discipline ? « Il faut une sorte d’esprit pour faire fortune, et surtout une grande fortune : ce n’est ni le bon ni le bel esprit, ni le grand ni le sublime, ni le fort ni le délicat ; je ne sais précisément lequel c’est, et j’attends que quelqu’un veuille m’en instruire », écrivait La Bruyère.

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. Les Habits neufs de l'Empereur », Le journal de l'école de Paris du management, 6/2008 (N°74), p. 43-43.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2008-6-page-43.htm
DOI : 10.3917/jepam.074.0043


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