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Le journal de l'école de Paris du management

2008/6 (N°74)


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Le chef ne peut pas tout savoir. Il n’en a pas les moyens, ou pas le temps, ni parfois l’envie. Alors ce qu’il n’avait pas vu peut se révéler à lui de façon inopinée, souvent brutale, parfois dévastatrice. L’Histoire regorge de tels exemples. Les doges de Venise n’ont pas compris à temps que le trafic maritime fuyait vers l’Atlantique. Louis XIV, emmuré dans les rituels de Versailles, n’a pas entendu le cri d’alarme de Vauban sur la désolation des campagnes de France. Le commandant du Titanic a vu trop tard l’iceberg qui l’a coulé, et IBM, en 1991, n’a pas compris que les micro-ordinateurs dévoraient son empire.

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Cette théorie des zones aveugles explique brillamment les témoignages que rassemble ce numéro. Elle est efficacement mobilisée dans le cas de la banque, et la conjoncture financière et économique de ces derniers mois lui donne un relief saisissant. Mais on peut aussi l’évoquer à propos des prisons, dont la presse ne parle guère en dehors des évasions et des suicides, et même à propos des inventeurs de parfums, usuellement noyés dans l’anonymat par la logique de la grande distribution.

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Face à ces désagréments, et la crise financière actuelle l’illustre d’abondance, l’opinion et les médias ont deux réactions : punissons les coupables, consultons les experts, entendez pour qu’ils nous expliquent comment c’est arrivé et pour qu’ils nous protègent contre le retour de ces fléaux.

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À tort ou à raison, je ne me sens pas coupable, mais comme chercheur et professeur de gestion, je suis interpellé en tant qu’expert. Ce que j’ai à dire sur le sujet n’est guère rassurant, car il me paraît certain que ce phénomène des zones aveugles va inexorablement s’aggraver. En effet, je professe depuis longtemps que les chefs vivent avec des abrégés du vrai et des abrégés du bien, abrégés succincts dont ils ne changent que de loin en loin. Voyez, au niveau des États, l’increvable PIB, dont tous les esprits sérieux dénoncent l’absurdité, ou, au niveau des entreprises, le coût de revient complet, chiffre dont tout le monde dénonce le caractère conventionnel, mais qui tient bon car il sert à calculer le mythique Juste Prix.

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Pourquoi cela va-t-il s’aggraver ? Parce que le progrès a pour conséquence une accélération des innovations, la multiplication des informations et des communications, avec un esprit humain, notamment celui du chef, dont les performances n’ont pas beaucoup évolué depuis Hammourabi, qui vivait avec des messagers à pied ou à cheval, et des plaquettes d’argile.

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Que faire ? Face aux urgences, le remède, on le sait, est la vigilance. Plus il y aura d’esprits en alerte, plus les signaux faibles seront perçus avant qu’il ne soit trop tard, plus les cris d’alarme seront entendus, moins les incendies auront le temps de faire rage. Cette conclusion de bon sens conduit à favoriser la démocratie, la liberté d’expression et de critique, la multiplicité des points de vue et de leurs échanges. Certes, mais en disant cela je pousse à la multiplication des instances, des rouages, des comités et des parlotes. Comment sortir de cette contradiction ?

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En s’accordant sur l’essentiel. Le théorème d’Arrow en économie a démontré une fois pour toutes qu’une collectivité d’hommes libres maximisant chacun leur bonheur personnel n’aboutissent jamais à un optimum indiscutable. Il faut un bon chef, ou au moins une bonne doctrine. C’est là qu’apparaît l’utilité des philosophes, des hommes d’étude et de patience, qui cultivent « la préoccupation efficace de l’essentiel » [1][1] Définition de l’intelligence due à Raymond Fischesser,... à l’exemple d’Ignace de Loyola et des maîtres jésuites, parmi d’autres.

Notes

[1]

Définition de l’intelligence due à Raymond Fischesser, ancien directeur de l’École des mines de Paris.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Zones aveugles», Le journal de l'école de Paris du management 6/2008 (N°74) , p. 7-7
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2008-6-page-7.htm.
DOI : 10.3917/jepam.074.0007.


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