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Le journal de l'école de Paris du management

2009/1 (N°75)


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« Vous vous battez pour l’argent, Monsieur ; moi je me bats pour l’honneur ! – On se bat pour ce dont on manque, mon cher ! ». Cette fière réplique met l’accent sur une question qui se pose avec une acuité tragique, en ce temps de tempêtes économiques : de fidèles collaborateurs d’entreprises qui se croyaient invincibles se retrouvent à la rue, tandis que des dirigeants censés en incarner l’honneur les quittent en serrant affectueusement le magot considérable que prévoyait leur contrat. De quelle nature est donc aujourd’hui la relation employeur-employé, dans une échelle d’identification qui va de la famille propriétaire jusqu’à l’immigré sans contrat ?

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La tentation s’offre d’observer les champs de bataille où s’affrontent des guerriers qui défendent leur maison et leur sol et ceux qui font cela parce que c’est leur métier. Ils n’y mettent pas du tout la même ardeur, comme l’histoire l’a toujours montré. Aussi bien les entreprises et leurs dirigeants s’efforcent-ils de stimuler chez leurs salariés un dévouement qui aille au-delà du simple souci de justifier la rémunération. C’est peut-être même ce critère qui différencie le management de la gestion traditionnelle.

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Il est éclairant, à cet égard, de rappeler une distinction que l’illustre moraliste Detoeuf prête à son héros Barenton [1][1] A. Detoeuf, Propos de O. L. Barenton, confiseur (Éditions... : « L’ouvrier ne vend que son corps ; le technicien ne vend que son cerveau ; le commerçant vend son âme. » À quoi je serais tenté d’ajouter le financier qui, plus encore que le technicien, ne vend que de la compétence car, si un objet technique a encore un visage, les sous, eux, ne sont que des sous toujours et partout.

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Le bon commerçant, tout le monde sait cela, a deux qualités : il se trouve toujours en harmonie de culture et de goût avec le prospect qu’il veut convaincre, et il est intimement convaincu que la chose qu’il veut vendre offre le meilleur rapport qualité-prix du monde. C’est bien cela, vendre son âme.

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La différence entre commerçant et technicien est bien illustrée par l’organisation d’une entreprise comme PSA, née de la fusion de Peugeot et Citroën : alors que les fabrications sont pratiquement intégrées, les départements commerciaux (les marques) sont indépendantes et se considèrent comme concurrentes.

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Chez les techniciens, on observe de grandes différences selon les pays. Il est classique, à cet égard, de comparer la France et l’Allemagne : le technicien allemand a plus fréquemment des liens forts avec les gens de son métier qu’en France. Ainsi, il serait plutôt patriote vis-à-vis de sa corporation, et mercenaire vis-à-vis de son employeur. Les financiers de partout, de la même manière, se connaissent bien d’entreprises à entreprises, et constituent une vaste tribu, ce qui atténue un peu la portée tragique des grandes purges que l’on vient d’observer.

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Quant aux ouvriers, il fut un temps où ils s’appelaient des compagnons. Chez les artisans, cela existe encore. Mais dans la grande industrie, il y a beau temps que les tâches manuelles ont été automatisées ou confiées à des pauvres du tiers-monde, chez eux ou émigrés.

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Toutes ces remarques convergent vers la conclusion que l’affectio societatis s’est peu à peu retirée du monde des affaires, sauf dans les équipes de création galvanisées par des leaders charismatiques, et encore sont-elles souvent éphémères. Les vrais commerçants se font de plus en plus rares, quand l’essentiel des ventes se fait en grandes surfaces, sur catalogue voire sur internet.

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Ainsi cette idée, chère aux xixe et xxe siècles, que l’essentiel de la vie des sociétés est de nature économique, est en train de s’affadir, car l’activité économique proprement dite est envahie par des mercenaires sans états d’âme, et ce qui donne sens et valeur à la vie aujourd’hui se manifeste bien ailleurs, comme l’a annoncé l’économiste Keynes en 1930, « dans les relations entre les hommes, les créations de l’esprit, les comportements et les religions » [2][2] J. M. Keynes, Essais sur la monnaie et l’économie (Petite....

Notes

[1]

A. Detoeuf, Propos de O. L. Barenton, confiseur (Éditions du Tambourinaire, 1951).

[2]

J. M. Keynes, Essais sur la monnaie et l’économie (Petite bibliothèque Payot, 1990).

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Patriotes et mercenaires», Le journal de l'école de Paris du management 1/2009 (N°75) , p. 7-7
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2009-1-page-7.htm.
DOI : 10.3917/jepam.075.0007.


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