Accueil Revues Revue Numéro Article

Le journal de l'école de Paris du management

2009/3 (N°77)


ALERTES EMAIL - REVUE Le journal de l'école de Paris du management

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 7 - 7 Article suivant
1

Dans son fameux film Playtime (1967), le cinéaste Jacques Tati mettait en scène le monde moderne tel qu’il l’anticipait, à savoir une débauche de vitesse, de béton, d’acier inox, de verre, partout pareille, la couleur locale se bornant à de rares accessoires vestimentaires. Au milieu de cet empire de l’efficacité anonyme, Monsieur Hulot incarnait, avec sa grande carcasse maladroite, sa pipe et son parapluie, un touchant vestige d’humanité franchouillarde, manifestement en voie d’extinction.

2

Le demi-siècle qui a suivi lui a donné raison quant aux apparences extérieures, mais quant à la vie des gens, c’est Monsieur Hulot qui a gagné. Le monde lisse de l’anonymat fondé sur l’argent est entré au xxie siècle dans une ère de tempêtes, de brutales discontinuités, de pertes des repères rationnels qui laissent place à des îlots de modes de vies contrastés, très divers, aussi bien chez les pauvres que chez les riches.

3

Voyons d’abord les pauvres, dont le présent numéro nous donne deux illustrations, trois même si l’on ajoute les océans de misère qui subsistent en Inde. Nous apprenons que, tels des Candides de Voltaire venus très vite à la vraie sagesse, des milliers de laissés pour compte de la guerre économique s’épanouissent en cultivant leur jardin. Nous faisons aussi la connaissance de voyous de banlieue enivrés par le panache d’un général qui porte un nom de charge de cavalerie.

4

Quant aux riches, ils sont présents par deux figures emblématiques de la croissance et de la mondialisation : la pub et la presse économique. Mais en pénétrant dans l’intimité de ces deux tribus, on y découvre des drames, des affrontements, des intrigues shakespeariennes bien loin de l’univers géométrique de la maximisation du profit. Les Indiens riches, de leur côté, se définissent au moins autant comme Indiens que comme riches.

5

Classer les êtres humains par PIB est à peu près aussi raffiné que de classer les animaux ou les végétaux par taille. C’est une information, certes, mais cela ne nous apprend pas grand-chose sur leurs relations entre eux et avec le reste du monde. On sait par exemple que des populations créditées d’un revenu par tête au-dessous du seuil de survie entretiennent des réseaux d’autoconsommation et de solidarité qui leur assurent un art de vivre empreint de dignité. Dignité et sérénité ne s’observent pas toujours, beaucoup s’en faut, chez les riches.

6

Ce tableau suggère un complet renversement du paradigme mis en scène par Jacques Tati. Les réalités pertinentes sont aujourd’hui à rechercher dans les mille cinq cents langages et dialectes parlés sur terre, les coutumes alimentaires, la luxuriante variété des structures familiales, économiques, politiques qui cohabitent sur la planète, tout cela baignant dans une atmosphère de commerce, de globish (global English) rustique et de réseaux Internet qui ne font pas l’unité du genre humain, mais constituent tout au plus des codes de communication.

7

De quoi peut alors être faite cette unité du genre humain ? Une réponse partielle est à chercher dans les empires, qui ont unifié la plus grande partie du monde successivement autour de Rome, de Bagdad, ou de Constantinople. De nombreuses nations, dont les singularités étaient respectées, ont durablement cohabité sous leur égide, dans une paix souvent fragile, certes, mais occasionnellement durable.

8

Seulement, on chercherait en vain, à notre époque, des autorités unificatrices aussi puissantes que les empereurs romains, les califes arabes ou les sultans turcs. Peut-être faut-il alors fonder des espoirs dans des institutions comme l’Union Européenne et l’ONU, qui s’efforcent cahin-caha de juguler la violence et de coordonner les bonnes volontés. Il faut leur rendre cet hommage qu’aucune guerre mondiale n’a éclaté depuis plus de soixante ans.

9

Il n’existe aucun précédent dans l’histoire humaine d’une telle conjugaison d’un pouvoir mondial démocratique assorti d’un respect minutieux des modes de vies dans leur luxuriante diversité, mais les champs de forces et d’idées contemporains semblent bien désigner un tel avenir.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Modes de vies», Le journal de l'école de Paris du management 3/2009 (N°77) , p. 7-7
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2009-3-page-7.htm.
DOI : 10.3917/jepam.077.0007.


Article précédent Pages 7 - 7 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback