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Le journal de l'école de Paris du management

2009/4 (N°78)


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Il était une fois deux frères, qui héritèrent de leurs parents, en 1938, la somme d’un million de francs chacun. L’aîné était de tempérament prudent, et il acquit pour un million de rente d’État. L’autre était un esthète, fin gourmet, qui acheta pour un million d’un excellent bordeaux. Le premier traversa la Seconde Guerre mondiale en vivant chichement du modeste intérêt que rapportait sa rente, et le second but méthodiquement une bouteille de bordeaux par jour. En 1945, l’aîné possédait toujours un million, et le second vendit les bouteilles vides qui, sous l’effet de l’effondrement du franc, valaient aussi un million.

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Cet apologue m’est revenu en mémoire lorsque j’ai appris qu’au plus fort de la crise économique qui affecte le monde depuis 2008, la fréquentation des musées, des concerts, des cinémas, des bibliothèques n’a cessé de croître. À quoi l’on est tenté de répondre qu’il faut bien que les chômeurs s’occupent, mais il semble bien que cela n’explique qu’une petite partie du phénomène. Il faut plutôt comprendre que mis en alerte par une diminution, déjà subie ou redoutée, de leur pouvoir d’achat, les consommateurs se sont avisés que plutôt que de continuer à remplir leur vie de gadgets, ils pourraient peut-être se tourner vers des nourritures plus raffinées, encore que moins dispendieuses.

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Voilà un signal qu’il serait bon de prendre en compte pour répondre à la question de l’intérêt de la croissance économique sans fin. La croissance du PIB, c’est bien connu, passe pour une potion magique : elle soigne tout. Elle augmente la richesse monétaire globale de la nation, elle permet, au-dessus de 2 % par an, de diminuer le chômage, mais surtout, et c’est là sa vertu cardinale aux yeux des gouvernements démocratiques, elle permet à l’État de faire des cadeaux à Pierre sans avoir à déshabiller Paul.

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En effet, l’essentiel des ressources fiscales provient de la TVA, substance même du PIB, qui est le total des valeurs ajoutées. Sans croissance, toutes les ressources sont dévorées par les “crédits votés”, c’est-à-dire par les dépenses décidées les années précédentes, et auxquelles on ne peut toucher sans péril. Stagnation, récession, horreur ! Le roi se retrouve nu. « Mais dépensez donc, que diable, achetez n’importe quoi, mais ne désamorcez pas la sainte pompe à phynances ! »

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Ne t’énerve pas, mon Prince. J’ai à peu près tout ce qu’il me faut. Ce dont j’ai envie, maintenant, c’est d’écouter des concerts, de voir de beaux tableaux, d’assister à des conférences et à des pièces de théâtre.

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À quoi certains seront tentés d’objecter que c’est là propos de nanti, et que les pauvres ont besoin de croissance pour les tirer de leur misère. Voire. Le PIB par tête, en euros constants, était en 1960 le quart de ce qu’il est aujourd’hui. Mais il y avait sans doute moins de pauvres, et de façon certaine beaucoup moins de chômeurs. Certes, nous avions moins de chaînes de TV et que des téléphones fixes. Étions-nous pour autant malheureux ? Le paradoxe de cette comparaison tient à ce qu’elle ne porte que sur des quantités, aucunement sur la qualité.

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Aussi bien, un comédien est devenu plus intéressant pour moi qu’un banquier. Naguère, le banquier protégeait mes économies et me prêtait de l’argent quand j’en avais besoin. Mes économies, depuis quelque temps, ont fondu entre ses mains, et quand je lui demande un prêt, il me répond aujourd’hui qu’il n’a plus de quoi. Par ailleurs, on me dit qu’il touche un salaire mirobolant agrémenté de copieuses stock-options. Tandis que le comédien Thierry Lhermitte, lui, me fait délicieusement rire.

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Jadis, les bons du Trésor étaient chose sérieuse et le vin de Bordeaux chose frivole, parce que les bons passaient pour pérennes et le vin pour consommable. Mais aujourd’hui les bons se révèlent volatils, et le vin, c’est bon.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Le banquier et le comédien», Le journal de l'école de Paris du management 4/2009 (N°78) , p. 7-7
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2009-4-page-7.htm.
DOI : 10.3917/jepam.078.0007.


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