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Le journal de l'école de Paris du management

2009/6 (N°80)


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Chacun connaît le commandement du Lévitique, « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Mais qui est mon prochain ? Dans l’Ancien Testament, il s’agit du frère, du membre du même clan ou du même peuple. L’une des seules relations positives possibles avec le lointain est le commerce. Non seulement on ne refuse pas de vendre ou d’acheter des marchandises venant de pays étrangers, mais c’est même l’essence du négoce : on se procure des biens que l’on ne trouve pas chez soi, et la rareté crée le désir et, partant, le bénéfice.

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Dans le nouveau testament, la perspective change. Au légiste qui lui demande « Qui est mon prochain ? », Jésus répond par la parabole du bon Samaritain, cet homme qui a pris soin d’un inconnu laissé pour mort au bord du chemin, et ce malgré l’existence d’une triple distance entre eux : géographique, car le Samaritain était en voyage ; sociale, car les Samaritains étaient alors méprisés comme pratiquant un judaïsme peu orthodoxe ; et professionnelle, car son métier ne le portait nullement à soigner les blessés, et il confie d’ailleurs cette tâche, contre salaire, à un aubergiste. Le prochain n’est plus seulement celui dont l’appartenance à la même communauté que moi lui impose un devoir de solidarité à mon égard ; mais aussi celui que le hasard met sur ma route et qui choisit librement de m’aider.

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Cette évolution n’est pas seulement religieuse, mais historique : parallèlement à l’essor continu des transports, le mot commerce, qui signifiait à l’origine seulement « échange de marchandises », prend au xvie siècle le sens de « relations humaines », puis d’« échange d’idées », voire de « relations charnelles » dans l’expression commerce amoureux. Le lointain devient peu à peu un prochain en puissance.

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Avec l’augmentation du prix des transports et la diminution du prix des communications, on risque d’assister à un renversement de civilisation. Le commerce des marchandises se restreindra de plus en plus à un espace proche ; le partage des connaissances et les relations humaines pourront se déployer à l’échelle du monde entier.

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Le terme de bon Samaritain a été employé par le journaliste Peter Svensson à propos des internautes acceptant de répondre bénévolement à des questions posées sur le site Yahoo Answers par d’autres internautes, qui leur sont pourtant parfaitement inconnus. Parmi les motivations qui peuvent expliquer cette dépense gratuite de temps et d’énergie, Svensson cite un argument de Howard Rheingold : « Ce n’est pas la nature humaine qui a changé, c’est le coût de la participation qui a énormément baissé. Si vous êtes un spécialiste des chiens de prairie du Nebraska, il ne vous coûte presque rien de fournir une petite portion de votre expertise ». De tout temps le partage des connaissances a présenté un rapport coût / bénéfice extrêmement avantageux : les contacts entre savants pouvaient avoir des retombées scientifiques et économiques incalculables à un coût proportionnellement insignifiant, car ils se joignaient souvent aux caravanes des marchands. Ils peuvent désormais partager leurs connaissances avec le monde entier sans bouger de chez eux. Le partage des connaissances offre un autre avantage décisif par rapport à l’échange commercial : ce dernier est à somme nulle (« Ce que je te vends, je ne l’ai plus, et l’argent que tu me donnes équivaut au bien que je t’ai cédé »), alors que les connaissances que l’on échange ont tendance à se féconder mutuellement et à se multiplier : c’est le principe même des colloques scientifiques et le grand moteur de toute pratique coopérative.

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Avec la relocalisation annoncée d’une bonne partie des activités économiques, peut-être allons-nous retrouver la situation d’Erasme, qui vivait dans du mobilier made in Holland mais entretenait le nombre alors prodigieux de 600 correspondances dans toute l’Europe ?

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. Le prochain et le lointain », Le journal de l'école de Paris du management, 6/2009 (N°80), p. 45-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2009-6-page-45.htm
DOI : 10.3917/jepam.080.0045


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