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Le journal de l'école de Paris du management

2009/6 (N°80)


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L’expression « Dieu est dans les détails » a été prêtée à Saint Thomas d’Aquin, à Gustave Flaubert, plus récemment à l’architecte du Bauhaus Mies van der Rohe, et elle n’a jamais été aussi actuelle, comme l’illustrent les articles du présent numéro. Pour mieux comprendre ce qu’elle exprime, il est bon de partir de ce qu’elle réfute.

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La sagesse des nations situe usuellement Dieu, ou les dieux, au ciel, dans le cosmos. La prodigieuse ordonnance des mouvements des planètes et des étoiles impose en effet la conviction qu’il y a un esprit qui gouverne tout cela, et la science se donne pour finalité d’en élucider les secrets. Galilée déclara : « Dieu est mathématicien », et Newton mit en équation cette conviction. Alors, Dieu est-il au ciel des certitudes universelles, ou au plus près des détails, des individus, des singularités locales ?

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Le philosophe Nietzsche professait qu’il n’y a qu’une question philosophique depuis Héraclite, à savoir l’opposition entre la transcendance, c’est-à-dire l’ensemble des vérités qui me sont extérieures, et l’immanence, c’est-à-dire l’ensemble des vérités que je porte en moi-même. À cet égard, il faut noter que la modernité jusqu’à récemment a massivement opté en faveur de la transcendance, mais qu’elle opère depuis peu une volte-face spectaculaire en faveur de l’immanence.

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Les sciences humaines (psychologie, sociologie, économie, etc.) se sont développées au xixe siècle avec l’ambition affichée d’expliquer et de gouverner l’humaine condition avec les mêmes méthodes qu’en mathématique et en physique, et il s’est même trouvé des auteurs pour affirmer que la gestion des organisations relevait formellement des mêmes démarches que la mécanique rationnelle, la maximisation du profit jouant formellement le même rôle que la minimisation de l’énergie.

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L’école des relations humaines, dans les années 30, à la suite d’Elton Mayo, est venue tempérer cette froideur en affirmant que les ouvriers travaillent mieux quand on s’intéresse à eux, et les enseignements du management, dans les dernières décennies, insistent sur le fait qu’il vaut mieux motiver ses collaborateurs que leur donner des ordres. Mais le paradigme du gouvernement des organisations reste confiné dans le modèle des sciences, celui de la mécanique rationnelle dans le cas de la planification autoritaire, ou celui de la biologie dans le cas du libéralisme, avec l’élimination des moins efficaces dans la lutte pour la vie. Il s’agit toujours des traits dominants de la culture occidentale.

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Mais avec l’émergence des économies d’Asie (Japon, Corée, Chine, Inde, etc.) qui ne partagent pas les mêmes évidences mais se révèlent à l’occasion aussi efficaces, mais aussi avec la protestation, allant jusqu’au suicide, de nos propres concitoyens devant les contraintes imposées par la course au profit, se fait jour, lentement mais fermement, la volonté, énoncée par le philosophe Kant, de ne plus considérer l’homme comme un moyen mais comme une fin. Nous avons connu small is beautiful, mais le souci des détails va au-delà de la question de la taille, car il met l’accent sur les singularités. Les autorités vont peu à peu s’aviser de ce que les hommes parlent plus de mille cinq cents langues, chacune beaucoup plus riche que l’anglais universel et son pauvre lexique, et que les manifestations de respect et d’estime indispensables au bonheur sont différentes selon les lieux.

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Mais, pendant le même temps, la mondialisation progresse à vive allure. Les objets de la vie courante, les transports, les communications, Internet, se répandent partout, identiques partout, sans qu’on s’en alarme outre mesure. Alors, le même Dieu ou chacun le sien ?

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La réponse me paraît évidente : nous allons vers un monde dans lequel ce qui est objectivement fonctionnel, sans parfum, sans passé, sans émotion, comme l’électricité ou les fréquences radio, sera résolument mondial, et où les singularités humaines seront cultivées, protégées, honorées. Dieu retrouvera sa juste place, à la fois dans le ciel et dans les cœurs.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Dieu est dans les détails », Le journal de l'école de Paris du management, 6/2009 (N°80), p. 7-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2009-6-page-7.htm
DOI : 10.3917/jepam.080.0007


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