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Le journal de l'école de Paris du management

2010/2 (N°82)


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Le syntagme « la chimie sans pétrole » peut se lire selon deux registres antithétiques. Le premier est celui de la pénurie, du manque, de l’erzatz. Il rappelle les années cinquante, où l’on évoquait avec mélancolie « la qualité d’avant-guerre », que ce soit à propos des chaussures, des vélos ou du café. Il rappelle aussi, à travers l’interdiction d’émettre du CO2, la période de la prohibition, où l’on fabriquait des succédanés de whisky avec un peu n’importe quoi, par exemple « 2 l d’alcool de pomme de terre, 12 cl d’acétate de potassium, 1,5 ml de sulfate de cuivre, 1,5 ml d’alcali, 3 cl d’oxyde de manganèse et 25 cl d’eau de Javel diluée ». Non seulement nous n’avons presque plus de pétrole, mais nous n’avons pas le droit d’utiliser celui qui nous reste ; c’est pourquoi nous allons devoir fabriquer nos plastiques, nos peintures ou nos vêtements avec des pommes de terre ou des algues.

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Mais la chimie sans pétrole évoque aussi un registre beaucoup plus positif, celui du retour au jardin d’Eden. Après un long détour par l’extraction minière et les vapeurs soufrées qui évoquaient les visions d’enfer médiévales, la chimie, science de la terre selon l’étymologie égyptienne, remonte à la surface, telle une nouvelle Perséphone, et investit l’agriculture. À la pointe du pick-oil qui nous menace, se substitue la corne d’abondance qui, en déversant généreusement ses fruits constamment renouvelés, assure prospérité et confort à l’humanité reconnaissante. Le mythe est cependant quelque peu bousculé : Déméter, déesse des moissons, menaçait d’affamer la terre si on ne lui rendait pas sa fille Perséphone, tandis que certains esprits chagrins craignent que l’avènement de la végétochimie ne se traduise par de nouvelles famines. Qu’à cela ne tienne : par la grâce des biocarburants de deuxième génération, la corne d’abondance ne contient plus seulement des fruits appétissants mais aussi toutes sortes de produits ligno-cellulosique ou sous-produits et déchets agricoles qui, désormais élevés au rang de substituts du pétrole et du charbon, deviennent, à leur propre surprise, sources de richesse. De plus, les courbes asymptotiques de la corne d’abondance réduisent à quelques mètres carré la surface nécessaire pour produire les tonnes de micro-algues qui assureront la subsistance et le bien-être d’un individu.

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Le grand retour de l’agriculture n’est cependant pas à sens unique. De même que Perséphone passait six mois de l’année à cultiver les champs de blé avec Déméter et six mois à régner sur les enfers avec son époux Hadès, de même la végétochimie recourt, en définitive, aux mêmes processus que la pétrochimie. La biodégradabilité d’un plastique n’est pas liée à son origine végétale ou fossile. Les sacs des supermarchés, qu’ils soient fabriqués avec du pétrole ou avec des roseaux, saliront tout autant les berges de nos rivières.

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La vraie révolution verte ne tient pas à l’origine des matières premières mais à leur recyclage en une multitude d’ersatz : si l’on peut fabriquer du plastique avec de la pomme de terre, puis réutiliser ce plastique pour en faire du kérosène avant l’étape fatale de l’émission de CO2 dans l’atmosphère, on réduit d’autant l’empreinte écologique de la chimie. Plus on ajoutera d’étapes de recyclage, plus la chimie s’apparentera à la savante gestion des déchets qui caractérise les écosystèmes naturels, où une bouse de vache est un trésor. L’objectif ultime étant bien entendu de recycler le carbone au lieu de le stocker dans d’improbables réservoirs souterrains. La véritable mythologie de la chimie de demain est celle des Métamorphoses d’Ovide, où plantes, animaux, hommes, astres et pierres échangent leurs formes dans un cycle perpétuel. Il viendra un temps où, sous peine d’asphyxier définitivement la planète, la chimie industrielle devra se conformer au principe fondamental de la chimie comme discipline, à savoir « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme »

Notes

[*]

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elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. La mythologie de la chimie», Le journal de l'école de Paris du management 2/2010 (N°82) , p. 46-46
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2010-2-page-46.htm.
DOI : 10.3917/jepam.082.0046.


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