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Le journal de l'école de Paris du management

2010/2 (N°82)


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Deux mondes s’affrontent, de nos jours comme jadis, le monde du savoir et le monde du bon sens. Pour le premier, il est évident, depuis Copernic et Galilée, que la terre tourne autour du soleil. Pourtant, tout le monde dit encore que le soleil se lève, comme si c’était lui qui tournait autour de la terre. Malgré la fabuleuse explosion du savoir que connaît notre époque, le bon sens n’a pas dit son dernier mot, comme en témoignent les cinq articles de ce numéro du Journal.

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Le savoir : écoles, universités, organismes de recherche, dit-on aussitôt. Et mon voisin de bureau, qui sait faire des choses dont j’ai besoin, je pourrais peut-être de mon côté lui enseigner quelque chose en échange de ses recettes.

3

L’énergie : pétrole, charbon, uranium pense-t-on aussitôt. Le soleil, le vent, la géothermie ajoutent les tenants des nouveaux savoirs. Les patates, les haricots et les autres sources d’amidon, propose mezza voce Marc Roquette, défiant les cathédrales de minéraux combustibles avec le contenu du panier de la ménagère.

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Les investissements industriels en Russie : rentabilité, création de valeur, synergies, proclame le monde des experts. Patience, connaissance pratique des institutions et des personnes, répond timidement le bon sens.

5

La faim dans le monde : famines urbaines, déséquilibres macroéconomiques, explosion des agrocarburants, expliquent les intellectuels. Détresse des petits agriculteurs, qui n’arrivent pas à garder suffisamment de produits pour tenir jusqu’à la récolte suivante, rétorque l’homme de bonne volonté qui est allé y voir.

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Les parfums : dans ce domaine intensément subjectif, plein d’émotions et de madeleines proustiennes, le monde du savoir est à peu près absent, et seule règne la rencontre intime entre la sensualité du concepteur et celle de ses clients.

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Le monde du bon sens vient de recevoir un appui impressionnant d’un représentant du monde du savoir. Il s’agit du dernier livre de Lionel Naccache intitulé : Perdons-nous connaissance ? De la mythologie à la neurologie. (Odile Jacob Sciences, 2010). Le docteur Naccache est neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, et chercheur en neurosciences cognitives [1][1] Il est intervenu, avec Claude Riveline, dans la séance.... Dans ce brillant essai, il met l’accent sur le fait que l’excès de lucidité a souvent été dénoncé dans la littérature antique et moderne comme une source de péril ; ainsi dans le mythe d’Icare qui périt pour s’être trop approché du soleil, dans celui de la caverne de Platon dans La République, où faire face à la lumière entraîne l’exclusion de la cité des hommes, ou dans celui du docteur Faust qui se vend au diable en échange d’une extrême lucidité. Il montre qu’en fait, comme l’enseignent les neurosciences, l’homme vit avec des fictions sommaires du monde qui l’entoure, qui le rassurent sur sa sécurité et sa survie.

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Cette affirmation met en cause la vision du monde, héritée de Pythagore, qui prétend que le réel existe absolument (ce sont les noumènes kantiens), qu’il est structuré logiquement (« Dieu est mathématicien », a dit Galilée), et que l’homme doit se garder de l’illusion des phénomènes. Or, nous dit Lionel Naccache, ces phénomènes redonnent sa légitimité au sujet, chacun s’appropriant à sa manière ce que le monde extérieur lui livre.

9

Cela ne retire rien à l’intérêt et à la légitimité des connaissances scientifiques et des savoirs formalisés, mais cela valide les expressions naïves de perceptions du réel, qui constituent la vérité ultime de ce que chacun connaît du monde.

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Dans l’univers de la gestion, on sait depuis longtemps qu’un décideur peut disposer d’un accès à des milliards de données et à des millions d’interlocuteurs, mais qu’il fondera son choix ultimement sur trois ou quatre chiffres et sur trois ou quatre avis, comme ses prédécesseurs de tous les siècles, armés de leur seul bon sens.

Notes

[1]

Il est intervenu, avec Claude Riveline, dans la séance du groupe Vies Collectives du 21 janvier 2010 intitulée : « Les rites et leurs étranges effets sur le cerveau ».

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. La revanche du bon sens», Le journal de l'école de Paris du management 2/2010 (N°82) , p. 7-7
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2010-2-page-7.htm.
DOI : 10.3917/jepam.082.0007.


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