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Le journal de l'école de Paris du management

2010/3 (N°83)


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Pendant que les logiciels d’ILOG optimisent la rotation des avions en gérant la prodigieuse complexité des contraintes et des options possibles et toutes les boucles de rétroaction qui s’ensuivent, Pierre Haren déplore qu’un certain nombre d’énarques continuent à raisonner selon les catégories du linéaire et de l’infini. Le problème est qu’à part quelques génies des mathématiques capables de définir les modèles de ces logiciels, la plupart d’entre nous avons un cerveau qui, malgré ses circonvolutions, fonctionne selon le principe de la ligne droite. La cause produit l’effet, et comprendre que l’effet peut rétroagir sur la cause nous demande un effort singulier, appuyé sur des exemples concrets, par exemple le fait qu’un salarié se comportera différemment selon qu’il est évalué sur le nombre des délivrables qu’il produit, sur le chiffre d’affaires que ces délivrables représentent ou encore sur le nombre d’heures qu’il passe dans l’entreprise.

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D’où vient notre aversion pour la pensée circulaire ? Peut-être du fait que nos catégories mentales sont dominées par la linéarité de notre existence, qui part de notre naissance et conduit à notre mort sans aucune possibilité de retour. Par rapport à cette linéarité qui est notre lot, toute forme de cycle nous paraît étrangère, voire menaçante. L’Olympio de Victor Hugo se désole de constater que le monde oublie bien vite les hommes qui n’ont fait qu’y passer : « Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines, Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds, Et les cieux azurés et les lacs et les plaines, Pour y mettre nos cœurs, nos rêves, nos amours ! Puis il nous les retire, il souffle notre flamme, Il plonge dans la nuit l’antre où nous rayonnons ; Et dit à la vallée, où s’imprima notre âme,?D’effacer notre trace et d’oublier nos noms ». Les grands cycles de ce monde nous renvoient à notre impuissance, qu’il s’agisse du cycle El Niño et de ses effets sur l’hygrométrie mondiale, des cycles économiques qui gouvernent le destin des entreprises, ou du cycle menstruel qui rend périodiquement votre femme insupportable.

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Nous ne comprenons pas le cycle, peut-être parce que nous sommes compris dans le cycle et incapables de lui échapper. Erigeant cette impuissance en principe, notre tradition logique proscrit tout ce qui peut s’apparenter à une pensée en boucle : arguments circulaires, pétitions de principe, cercles vicieux, serpents qui se mordent la queue. Or, seule une pensée en boucle aurait une chance de coller à la complexité du monde qui nous entoure. L’espace est devenu courbe et notre monde où toute nouvelle frontière a disparu s’est refermé sur lui-même. Nous découvrons que nos stocks de matières, d’énergie ou d’eau sont limités, que l’espèce humaine entretient un rapport conflictuel avec le reste de la biomasse et que notre surexploitation du carbone va entraîner de violents phénomènes de recomposition du climat mondial. Il serait urgent que nous développions une vision système, mais nous regimbons devant cette forme de pensée qui nous est étrangère. Tout parcours circulaire ou cyclique s’apparente pour nous au piège de la Mare au diable de George Sand, qui ramène invariablement les voyageurs sur ses bords en dépit de tous leurs efforts, ou encore aux cercles de L’Enfer de Dante : nous voulons des chemins qui mènent au bout du monde, des arbres qui montent jusqu’au ciel.

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Pourtant, le seul infini auquel nous ayons droit est un infini courbe, celui du cercle qui repasse sans cesse sur son propre parcours et décrit ainsi sa propre finitude : ce maudit cercle, « fini et cependant infini, œuf, semence, bouche ouverte, zéro », selon Claudel. Entre le « 0 » du cercle originel et le « 1 » du segment linéaire de nos brèves existences, nous essayons par nos modèles informatiques de capter un peu de la complexité de ce monde étrange, et en attendant, nous signons des chèques à plusieurs zéros à nos psychologues conjugaux.

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. La pensée circulaire», Le journal de l'école de Paris du management 3/2010 (N°83) , p. 45-45
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2010-3-page-45.htm.
DOI : 10.3917/jepam.083.0045.


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