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Le journal de l'école de Paris du management

2010/4 (N°84)


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Il y aurait d’un côté la pensée, l’idéal, le mythe ; de l’autre, le rite, l’habitude, la procédure. Les hommes croiraient être animés par les premiers, et seraient en réalité les esclaves dociles des seconds. Prétendre analyser les organisations humaines à travers la première grille reviendrait à vouloir déchiffrer du chinois avec un dictionnaire arabe.

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L’héroïne grecque Antigone complexifie un peu ce tableau binaire. Bravant l’interdiction du roi Créon, elle sacrifie sa vie pour accomplir les rites funéraires dont a été privée la dépouille de son frère Polynice. Si, dans la version de Sophocle, elle justifie son acte par la piété religieuse, dans celle d’Anouilh, elle ne s’offusque pas de la description faite par Créon des prêtres de Thèbes, avec « ces pauvres têtes d’employés fatigués écourtant les gestes, avalant les mots, bâclant ce mort pour en prendre un autre avant le repas de midi ». Elle admet même le caractère absurde de « ce passeport dérisoire, ce bredouillage en série, cette pantomime ». Pourtant, Antigone est allée de ses mains nues répandre de la poussière sur le cadavre et accomplir les rites funèbres selon la coutume. Dans la pièce d’Anouilh s’opposent les deux faces du rite. L’une, valorisée par Créon, est celle de l’habitude, du geste automatique : « Les bêtes, elles au moins, elle sont bonnes et simples et dures. Elles vont, se poussant les unes après les autres, courageusement, sur le même chemin. Et si elles tombent, les autres passent et il peut s’en perdre autant que l’on veut, il en restera toujours une de chaque espèce prête à refaire des petits et à reprendre le même chemin avec le même courage, toute pareille à celles qui sont passées avant. » L’autre face du rite, incarnée par Antigone, c’est son potentiel de rébellion et de résistance face à un pouvoir injuste. « Créon est plus fort que nous », plaide la sœur d’Antigone, la timide Ismène. « Il est le roi. Et ils pensent tous comme lui dans la ville ». Mais Antigone ne s’incline pas devant la force, et elle utilise le rite comme une arme. À de nombreuses reprises dans l’histoire, l’accomplissement de rites religieux ou traditionnels a d’ailleurs cristallisé la résistance à l’oppression. Le rite d’Antigone n’a rien d’automatique : il est profondément pensé, délibéré, revendiqué. Il est tout imprégné de mythes, de celui de Prométhée qui a désobéi à Zeus pour donner le feu aux hommes, jusqu’à celui de Paul Collette, un jeune résistant qui avait tiré sur un groupe de dirigeants collaborationnistes au cours d’un meeting en août 1942, blessant Pierre Laval et Marcel Déat. C’est son geste à la fois héroïque et vain qui avait donné à Anouilh l’idée de revisiter l’Antigone de Sophocle. Alors que le rite selon Créon assimile l’homme aux bêtes, « bonnes et simples et dures », le rite selon Antigone est justement ce qui distingue l’humain de l’animal. En enterrant son frère, Antigone protège sa dépouille de l’injure des chiens et des vautours. Elle n’a que mépris pour le modèle animal prôné par Créon : « Quel rêve, hein, pour un roi, des bêtes ! Ce serait si simple. » Le rôle de Créon n’est cependant pas dépourvu de grandeur. Après avoir appris que son fils Hémon, le fiancé d’Antigone, l’a rejointe dans la mort, et que sa propre femme s’est également suicidée, il décide, malgré son désespoir, de continuer à faire son métier de roi : « Qu’est-ce que nous avons aujourd’hui, à cinq heures ? – Conseil, monsieur. – Eh bien, si nous avons conseil, nous allons y aller. » Lui aussi choisit entre deux rites : celui du deuil, qui devrait lui faire renoncer temporairement à toute activité, et celui du conseil des ministres. Il est entendu que notre vie est faite de rites, et que nous n’avons pas le choix de nous en dispenser. Mais nous gardons le choix de nos rites, et du sens que nous leur donnons.

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. Un rite peut en cacher un autre », Le journal de l'école de Paris du management, 4/2010 (N°84), p. 45-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2010-4-page-45.htm
DOI : 10.3917/jepam.084.0045


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