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Le journal de l'école de Paris du management

2010/5 (N° 85)


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L’humour étant un exercice obligé dans les médias, Les Guignols restent fidèles à Canal+ cinq soirs par semaine, avec une audience de deux à trois millions de téléspectateurs depuis vingt et un ans. C’est une énorme machine qui alimente chaque soir un programme en direct, mais aussi une maison fragile reposant sur des talents rares qu’il faut préserver. Leur longévité s’explique notamment par une indépendance d’esprit vis-à-vis de l’entreprise, résultat d’une volonté partagée de préservation d’identité et de pérennité.

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J’ai rejoint l’équipe des Guignols de l’info il y a quinze ans, un peu par hasard. Une fois diplômé de l’école de commerce Sup de Co Nantes (aujourd’hui Audencia), je me suis lancé pendant quelques années dans une carrière de musicien, avec l’ambition de devenir un nouveau Beatles… Mais il fallait bien vivre. J’ai donc approché le monde de la radio, suis devenu animateur à Radio France puis directeur des programmes de la station de Nantes pendant une dizaine d’années. C’est là que j’ai commencé à encadrer des talents. C’est aussi là que j’ai rencontré Jean-François Halin, l’un des futurs fondateurs des Guignols, à qui j’ai confié une émission humoristique. Jean-François Halin a quitté Nantes pour rejoindre Canal+. Quelques années plus tard, lorsqu’il a fallu remplacer le directeur artistique des Guignols, il m’a contacté. Mon “recrutement” fut pour le moins informel : j’ai fait la connaissance des deux autres auteurs (Benoît Delépine et Bruno Gaccio) lors d’un dîner où nous avons beaucoup plaisanté et au terme duquel ils m’ont annoncé que j’étais retenu. J’ai ensuite rencontré Alain de Greef, directeur de programmes de Canal+, avec qui j’ai parlé uniquement du FC Nantes. À la fin de la discussion, il m’annonçait : « bienvenue dans la famille ! » Il lui suffisait de savoir que les trois auteurs avaient décidé de travailler avec moi. J’ai donc été choisi par cooptation, règle qui prévaut encore pour accueillir les nouveaux venus aux Guignols.

Les Guignols, une PME de théâtre et de cinéma

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Les Guignols de l’info sont une PME qui fait travailler 300 personnes, pour la plupart des intermittents du spectacle (j’ai moi-même ce statut). Vingt-cinq personnes travaillent à temps plein (dont 5 seulement en CDI), les autres plus ponctuellement. Chaque jour, nous employons 130 personnes. L’émission est produite par la société NPA Prod détenue à 100 % par Canal+ : nous dépendons donc entièrement de la chaîne. Nous bénéficions en outre des services généraux de Canal+. Le budget des Guignols est important, de l’ordre de 15 millions d’euros annuels pour réaliser 200 émissions (“JT”) de 8 minutes qui s’intègrent dans Le Grand Journal.

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La production des Guignols recouvre deux logiques différentes et juxtaposées, le théâtre et le cinéma.

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Une logique de théâtre d’abord : chaque jour, nous créons un spectacle de marionnettes de 8 minutes, joué en direct. L’émission est diffusée à 19 heures 55. Le matin même, rien n’est encore écrit. Les auteurs entrent dans leur bureau à 10 heures. Au fil de la journée et à mesure que les textes sont rendus, nous préparons les marionnettes avec les maquilleuses et les costumières, ainsi que les accessoires et le casting des voix qui serviront pour le soir. À 17 heures, nous faisons la lecture complète du JT avec les auteurs, puis une répétition sur le plateau à 17 heures 30 avec les marionnettistes, les imitateurs et l’ensemble de l’équipe régie (réalisateur, scripte, cadreurs, directeur photo, ingénieurs du son…). Tout doit être prêt, coûte que coûte, à 19 heures 55.

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Une logique de cinéma ensuite, pour les sketches filmés de l’émission : trois équipes (environ une vingtaine de personnes) y travaillent en parallèle. Pendant que la première est chargée de la préparation, la deuxième est en tournage et la troisième en postproduction. Ce sont de véritables équipes de cinéma comptant un réalisateur, un premier et un deuxième assistant, un directeur photo, une scripte, etc. Chaque équipe tourne quatre sketches qui seront diffusés trois semaines après leur écriture.

Orchestrer des talents pointus et disparates

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L’émission résulte de l’assemblage d’éléments assez disparates : écriture, fabrication et manipulation de marionnettes, imitation, tournage… Il me revient de donner une cohérence à l’ensemble à partir de la « bible » que me livrent les auteurs. Je compare mon rôle à celui d’un chef d’orchestre : je suis dépositaire de la partition des auteurs et chargé de la faire jouer à tous les intervenants. Étant le premier lecteur des textes, je dois en comprendre les moindres intentions et les faire miennes, car j’assure chaque soir la mise en scène du JT. À cet égard, ma complicité avec les auteurs est essentielle.

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Pour la partie sketch, j’assume plutôt un rôle de producteur de cinéma. J’interviens lors de la préparation, de l’enregistrement des voix et du montage, mais je suis peu présent pendant les tournages.

Les auteurs : les vrais patrons

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Les auteurs sont la clé de voûte de l’émission : tout découle de leur travail. L’écriture est sacrée aux Guignols, ce qui est rare en France, où les scénaristes sont plutôt les parents pauvres des créations audiovisuelles. Les auteurs sont donc les patrons. C’est l’une des conditions du succès de l’émission. Les Guignols ont été précédés par une émission assez semblable, Les Arènes de l’info, au succès tout relatif. L’une des raisons de ce semi-échec tenait au fait que chacun (marionnettistes, imitateurs, auteurs…) était autorisé à apporter sa contribution sur le fond. Pour Les Guignols, Alain de Greef a décidé que les trois auteurs seraient les seuls décisionnaires. C’est alors qu’est venu le succès.

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Ces trois auteurs (Jean-François Halin, Benoît Delépine et Bruno Gaccio) étaient infiniment talentueux et, surtout, complémentaires. Grâce à eux, nous avons édicté sans le savoir les règles d’or d’une bonne équipe d’auteurs des Guignols. Pour la décrire, prenons exemple sur le football. Il faut tout d’abord un défenseur pour lancer des idées. Il faut ensuite un milieu de terrain pour développer l’action, en l’occurrence un bon dialoguiste qui incarne les personnages. Enfin, il faut un attaquant, qui marque des buts avec ses bons mots. Toutes les équipes d’auteurs qui se sont succédé ont répondu à ce schéma. Par ailleurs, le trio est un format idéal : il permet de dégager des majorités et d’obtenir facilement l’unanimité. Il est arrivé que l’équipe compte quatre auteurs, mais le travail était plus difficile.

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La première équipe d’auteurs s’est séparée en 1996 avec le départ de Jean-François Halin et Benoît Delépine. Allions-nous retrouver la même veine ? Heureusement, Bruno Gaccio a su merveilleusement endosser le rôle du passeur, du transmetteur et a formé deux générations de nouveaux auteurs (d’abord Franck Magnier et Alexandre Charlot, puis Lionel Dutemple, Ahmed Hamidi et Julien Hervé). Chaque renouvellement d’équipe s’est donc fait sans rupture. Progressivement une culture de l’émission s’est développée, dont chaque nouvel arrivant a dû s’imprégner. Il est impossible d’écrire des textes pour Les Guignols sans avoir eu une longue période d’apprentissage. Les auteurs ont besoin de temps, donnée très rare à la télévision mais qu’Alain de Greef avait su nous accorder dès le début. Nous en avons encore fait l’expérience récemment après le départ d’Ahmed Hamidi, remplacé par Philippe Mechelen. Ce dernier ne manquait pas d’expérience, ayant déjà écrit plusieurs films et one man shows. Pourtant, il est resté quasiment muet pendant près de quatre mois ; mais sa seule présence rassurait les deux autres auteurs, dont l’écriture s’est trouvée bonifiée. Aujourd’hui, Philippe Mechelen a trouvé toute sa place dans l’équipe et y apporte pleinement son univers.

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Précisons que quatre autres auteurs travaillent uniquement sur les sketches filmés. Leur écriture est plus cinématographique et porte moins sur l’actualité brûlante.

Les imitateurs : les stars de l’émission

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Alors que les auteurs restent dans l’ombre, les imitateurs (Yves Lecoq, Nicolas Canteloup, Daniel Herzog, Thierry Garcia et Sandrine Alexi) sont les contributeurs des Guignols les plus connus du public. Ce sont tout à la fois des imitateurs et des comédiens, puisqu’ils interprètent un texte qu’ils n’ont pas écrit et qu’ils découvrent peu de temps avant le direct. Yves Lecoq, qui assure la voix de PPD et des deux tiers des autres personnages, est un imitateur exceptionnel, le seul en France à pouvoir enchaîner dans un même souffle plusieurs voix différentes. Il assume depuis vingt ans ce travail d’une complexité redoutable. S’il décidait de quitter l’émission, nous nous trouverions dans une situation extrêmement délicate. C’est l’une de nos fragilités.

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Le fait que nos imitateurs soient connus du public, à des degrés divers, et qu’ils fassent aussi carrière en dehors de l’émission peut entraîner des problèmes d’ego. Ils ne sont pas unis par la même complicité que les auteurs (nous devons même veiller à ce qu’ils n’entrent pas en rivalité). Nicolas Canteloup, en particulier, jouit d’une grande notoriété publique. Je l’ai découvert alors qu’il travaillait au Club Med et se produisait dans un petit cabaret parisien. Il m’avait envoyé une cassette où il imitait Nagui que nous voulions intégrer à l’émission mais dont aucun de nos imitateurs n’arrivait à faire la voix. Je l’ai contacté : deux jours plus tard, il faisait son premier direct. Il est depuis devenu une vedette de l’imitation mais est resté aux Guignols. Les autres l’ont vu passer d’imitateur débutant et tremblant à vedette incontestée. L’équilibre des ego s’en est trouvé fortement perturbé ; il a fallu gérer son changement de statut et le traitement particulier dont il fait l’objet. Il est par exemple le seul à enregistrer ses voix par téléphone numérique car, de par ses incessantes tournées, il n’est jamais présent physiquement en studio.

Les marionnettistes : un corps social à préserver

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La profession de marionnettiste est assez peu répandue en France. Or sans marionnettes, l’émission n’existerait pas. D’où l’importance que nous accordons à ce corps social fragile, en veillant à le renouveler tout en respectant son histoire.

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Les trente marionnettistes (ou plus exactement manipulateurs, car ils ne prennent pas en charge les voix de leur marionnette) des Guignols se répartissent en catégories bien distinctes. Les “anciens” collaborent aux Guignols depuis vingt-deux ans. Ils proviennent pour certains d’émissions plus anciennes (Bebête show, Casimir) et ont une longue expérience de la manipulation. En 1988, quand l’émission était encore enregistrée, ils n’étaient que sept. Lorsqu’elle a pris de l’ampleur dans les années 1991-1992, il a rapidement fallu en former de nouveaux : ce sont les “adultes”. Alain Duverne, marionnettiste en chef et autre personnage clé des Guignols, a assumé ce rôle de formateur. Puis, à l’occasion de notre dixième anniversaire, nous avons réalisé un long métrage d’une heure et avons eu besoin de recruter et de former une dizaine de nouveaux marionnettistes : ce sont les “jeunes”. La cohabitation entre ces groupes est parfois difficile et les problèmes d’ego s’y retrouvent, comme à chaque fois que l’on fait travailler ensemble des artistes-interprètes.

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Autre distinction génératrice de castes, certains marionnettistes sont spécialisés dans les têtes et d’autres dans les mains. Pour le personnage de PPD et ses invités, la technique est celle du “castelet” : un marionnettiste actionne la tête d’une main et les yeux et les paupières de l’autre. Collé à lui devant, un autre marionnettiste fait bouger les mains du personnage. Ces deux marionnettistes sont tête baissée, cachés par le castelet, et suivent leur manipulation en regardant au sol des écrans de retour. C’est un travail très impressionnant. La technique est différente pour les marionnettes qui apparaissent dans la lucarne. C’est celle du théâtre noir : les manipulateurs habillés en noir sont à hauteur de marionnette.

Les marionnettes : le trésor

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Alain Duverne sculpte et fabrique toutes nos marionnettes avec sa société Images et Mouvements, indépendante de NPA Prod. Les marionnettes sont notre trésor. Nous en avons 350. Il faut les renouveler régulièrement car elles se dégradent assez rapidement (un nouveau PPD est par exemple fabriqué tous les ans). Réaliser un nouveau personnage demande près d’un mois. C’est un processus de fabrication complexe dans lequel Alain Duverne possède une expertise inestimable. Des équipes du monde entier – d’Allemagne, d’Espagne, du Chili, d’Inde, du Sénégal ou encore de Russie – sont venues suivre des stages chez Images et Mouvements avant de lancer leur propre émission de marionnettes.

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Au-delà de ces aspects techniques, les marionnettes sont des acteurs à part entière de l’émission. Elles s’écartent rapidement de leur modèle pour gagner en autonomie. PPD est certes l’imitation de Patrick Poivre d’Arvor, mais il incarne surtout la figure du journaliste et, parfois, la voix des auteurs. Le fait que Patrick Poivre d’Arvor ait cessé de présenter le vrai journal télévisé nous a bien sûr questionnés, mais nous avons estimé que nous ne pouvions plus nous passer de ce personnage. La marionnette de Jacques Chirac a elle aussi largement dépassé son modèle pour devenir un personnage générique, une sorte de “papi des familles”. Nous partons toujours de personnages connus et leur forgeons une personnalité propre. Une complicité se crée alors avec le téléspectateur. Petit à petit, nous pouvons pousser le caractère assez loin sans dérouter le public. C’est pourquoi la récurrence est très importante aux Guignols. Nous avons essayé de créer des marionnettes anonymes – avec même un personnage de “français moyen” – mais ce fut un échec. La marionnette ne fonctionne que si elle incarne un personnage public. C’est le décalage entre l’image d’une personnalité et celle que nous lui donnons qui crée un effet comique.

Entretenir une culture du libre ton

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Les rapports que les Guignols entretiennent avec Canal+ ont évolué avec le temps. La chaîne est aujourd’hui dirigée par Rodolphe Belmer, digne successeur d’Alain de Greef. En 2002, alors que toutes les émissions diffusées en clair étaient auparavant produites en interne, elles ont été externalisées, c’est-à-dire confiées à des sociétés de production extérieures. Seules quatre émissions restent produites en interne (par NPA Prod) : Les Guignols, Groland, Action Discrète et La Musicale. Du fait de cette évolution, la chaîne entretient désormais des rapports essentiellement marchands avec la plupart des personnes qui travaillent pour elle. Or ce n’est pas le cas pour Les Guignols : la chaîne ne peut donc pas faire pression sur nous par le biais de sanctions commerciales. L’enjeu est uniquement éditorial. Selon nous, la liberté de ton et d’écriture aux Guignols doit être totale mais pas irresponsable, les limites objectives étant essentiellement juridiques.

Et les critiques visant la chaîne elle-même ?

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À leurs débuts, Les Guignols ont eu pour habitude de critiquer la chaîne, ses émissions et ses animateurs. C’était au temps de la splendeur de Canal+, et cette auto-impertinence était sa marque de fabrique. À l’époque, Les Guignols étaient un élément à part entière de l’émission Nulle Part Ailleurs, qui constituait un cocon protecteur. Malgré tout, il faut reconnaître que nous avons parfois été excessifs dans nos critiques et participé “à l’insu de notre plein gré” à des guerres intestines qui nous dépassaient.

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Quand la nouvelle organisation a été mise en place, et surtout quand la chaîne a connu des moments difficiles, la liberté de ton des Guignols vis-à-vis de Canal+ a été plus difficile à imposer. À cette période, Les Guignols ont été en danger ; nous avons donné plusieurs fois notre démission collective. Depuis la nomination de Rodolphe Belmer notre relation avec la chaîne est totalement pacifiée, mélange d’admiration et de respect mutuels, comme à l’époque d’Alain de Greef. Les moqueries vis-à-vis de Canal+ n’entraînent plus de psychodrames, mais ne constituent plus notre fonds de commerce. Ce rapport de confiance entre lui et nous reste l’élément essentiel de notre survie.

Éviter toute compromission

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Par principe, nous n’avons aucun rapport avec le monde politique et artistique. Nous devons nous prémunir de toute connivence avec qui que ce soit. À cet égard, l’anonymat des auteurs est primordial. Ce retrait du monde politique et artistique fait la crédibilité des Guignols. Ce faisant, nous gardons la même fraîcheur que nos téléspectateurs face aux événements : nos sources d’information et nos indignations sont les mêmes. L’anonymat présente un autre avantage : quand quelqu’un a des récriminations à nous faire, il ne sait pas à qui s’adresser, si ce n’est au directeur de la chaîne qui fait rempart.

Débat

Rage et risques du direct

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Un intervenant : Vous avez décrit votre fonctionnement en temps normal, mais j’imagine que vous travaillez parfois en mode dégradé : un auteur grippé, un imitateur sans voix, des marionnettistes fâchés… François Truffaut décrivait le cinéma comme une “catastrophe ambulante”. Comment parez-vous aux catastrophes, pour assurer tous les jours une émission en direct ?

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Yves Le Rolland : Nous rencontrons des problèmes en permanence. L’essentiel est qu’ils ne fassent pas sombrer tout l’édifice. J’ai dit quelle place centrale occupait Yves Lecoq dans l’émission, puisqu’il assure la voix du présentateur et de nombreux personnages. Il vient travailler même s’il est malade. S’il était un jour dans l’impossibilité d’assurer une émission, ce serait une vraie catastrophe. Ce n’est heureusement jamais arrivé. Nous n’avons jamais non plus subi de panne d’auteur : le fait qu’ils travaillent en trio constitue une sécurité. Certes, il arrive que nos auteurs soient moins brillants certains jours. Mais ils ont suffisamment de métier et de “recettes” pour pallier un manque d’inspiration. Il arrive aussi qu’un texte moyennement réussi soit compensé par l’excellent travail des marionnettistes ou l’interprétation drolatique des imitateurs. Les différents éléments qui constituent l’émission s’équilibrent. En outre, une émission quotidienne se juge sur une saison. Nos téléspectateurs sont indulgents face aux pannes momentanées et aux JT moins drôles.

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Int. : Il faut une certaine rage pour assurer une telle émission en direct tous les jours. Cela doit être usant. Votre équipe est-elle stable ?

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Y. L. R. : C’est effectivement usant ! À la fin d’un JT, nous sommes épuisés. Pourtant, les départs sont assez rares. Nous sommes tous très attachés à cette émission qui est devenue un symbole de liberté d’expression. En outre, Canal+ et Les Guignols sont des maisons où l’on prend plaisir à travailler et où l’on se sent libre. Moi-même, pourquoi partirais-je ? Que pourrais-je faire de mieux ? Je trouve mon équilibre en produisant pour Canal+ une émission plus modeste, Action Discrète, réalisée avec des comédiens en chair et en os cette fois.

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Int. : Pour limiter la pression et l’usure, pourriez-vous envisager de passer en différé ?

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Y. L. R. : Le direct est primordial. Il engendre un stress positif, nous évite les discussions stériles et nous oblige à nous concentrer sur l’essentiel. Initialement, il nous permettait d’éviter toute censure. Il répond en outre à un principe simple : nous sommes une parodie de journal télévisé, or un journal télévisé est toujours en direct.

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Int. : La coordination entre les équipes de marionnettistes, d’imitateurs et d’auteurs passe-t-elle nécessairement par vous ? Se coordonnent-elles parfois entre elles ?

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Y. L. R. : Lorsqu’on travaille en direct, il faut être intransigeant, voire un peu dictateur ! Tout passe par moi, ou presque. Nous n’avons pas le temps de discuter les points de vue de chacun. En revanche pour la partie cinéma, les réalisateurs travaillent en duo avec un marionnettiste chargé de résoudre les problèmes techniques spécifiques liés à la manipulation. Là, leur liberté est plus grande.

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Int. : Les marionnettistes et les imitateurs ont un savoir-faire extrêmement pointu et rare, mobilisé tous les jours en direct. Cela constitue une fragilité pour l’émission. Comment vous en prémunissez-vous ?

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Y. L. R. : Nous sommes en permanence à la recherche de nouveaux talents : marionnettiste, auteur ou imitateur. L’an dernier, j’ai recruté un imitateur qui travaille sur le même registre que Nicolas Canteloup, pour préparer le jour où ce dernier pourrait ne plus travailler avec nous. J’ai un pacte avec Yves Lecoq : son préavis de départ ne peut être inférieur à deux ans. Pour le moment, il semble encore prendre du plaisir à faire l’émission, malgré les sacrifices et la pression quotidienne que cela impose. Il a une brillante carrière derrière lui et n’a plus rien à prouver. Les Guignols sont pour lui un “bonus”. Quoi qu’il en soit, son départ sera un tournant extrêmement difficile. Alain Duverne, autre personnage clé, a sa propre société de création de marionnettes et est donc secondé par une équipe talentueuse. De ce point de vue, le risque est moins grand : nous pourrions nous passer d’une nouvelle marionnette pendant six mois ou un an.

L’identité des Guignols : tentative de définition

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Int. : Menez-vous une réflexion sur ce qui constitue l’identité des Guignols ? Cette identité est-elle formalisée, dans une charte par exemple ?

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Y. L. R. : Notre identité tient à la marionnette, au direct, à la cohérence des personnages et au discours sous-jacent. Je reprends volontiers à mon compte la règle des 3D édictée par Les Nuls, humoristes qui ont contribué au succès de Canal+ à ses débuts : “déconne”, danse (c’est-à-dire rythme) et dénonce. Notre identité n’est guère plus formalisée !

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Int. : Il me semble y avoir un parallèle évident entre Les Guignols et Le Canard enchaîné, dans la liberté de ton et la volonté de dénoncer. Y voyez-vous un humour “à la française” ?

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Y. L. R. : Le Canard enchaîné révèle les scandales et les coulisses de l’action politique, alors que nous nous contentons de les commenter en essayant de faire rire.

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Je ne saurais dire si Les Guignols sont caractéristiques d’un humour français. Il est vrai que les expériences similaires qui ont été tentées dans d’autres pays n’ont pas eu de succès, hormis peut-être en Espagne. La chaîne américaine Comedy Central a bien tenté de créer son émission de marionnettes, mais a rapidement abandonné. Pourtant, les programmes humoristiques américains ne sont pas avares d’impertinence. Peut-être notre particularité tient-elle à notre savoir-faire, qui s’est bâti avec le temps. Je ne suis d’ailleurs pas certain que si nous lancions l’émission en France aujourd’hui, elle aurait le même succès.

Une identité qui a pris le temps de se construire

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Int. : À ses débuts, il y a vingt ans, l’émission n’était – selon moi – pas très drôle. Après un certain tournant, elle est devenue presque toujours drôle. C’est un miracle que vous ayez survécu à une longue période pendant laquelle vous ne faisiez rire personne.

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Y. L. R. : Le temps est une denrée très rare à la télévision, sauf à Canal+. Alain de Greef était convaincu du bien-fondé de l’émission et a su y apporter les modifications nécessaires : passage du différé au direct, changement de l’équipe d’auteurs, recentrage du concept sur une parodie de journal télévisé. Puis, c’est avec la guerre du Golfe en 1991 que Les Guignols ont véritablement pris leur envol : la France était en guerre, l’autocensure était générale, sauf à 19 heures 55 sur Canal+ où l’on se moquait sans retenue de ces événements tragiques. Cela a eu un grand retentissement. Autre moment fort dont je suis particulièrement fier, le JT du 12 septembre 2001. Alors que tous les médias étaient tétanisés par les attentats, nous avons tenu un discours décalé, assez violent mais visionnaire sur la future politique revancharde des États-Unis. Dans ces moments d’émotion collective obligée, nous aimons bien être le “mauvais élève” et apporter notre note discordante.

Une identité évolutive

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Int. : Les Guignols ont-ils changé parallèlement à l’évolution de la société et des médias depuis 20 ans ?

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Y. L. R. : Le contexte médiatique a considérablement évolué depuis nos débuts : multiplication des chaînes, apparition d’Internet… Le temps médiatique s’est accéléré. Non seulement l’information circule plus vite, mais surtout elle se périme aussi rapidement qu’elle est apparue. Entre 1993 et 1995, « putain deux ans, qu’est-ce que je m’emmerde ! » a été l’unique gimmick de Chirac. Ce serait impensable aujourd’hui ! De fait, nous devons trouver un équilibre entre le temps qui nous est nécessaire pour asseoir nos personnages et ce nouveau temps médiatique qui impose le changement permanent. Qui plus est, tout événement donne immédiatement lieu à une cascade de blagues à la radio, sur Internet, sur Facebook. Les Guignols doivent-ils ajouter une énième blague en fin de journée sur un événement dont tout le monde s’est déjà gaussé ? Cela n’apporterait rien.

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Autre changement majeur : la place des hommes politiques dans les médias. Par le passé, ils étaient assez avares de leur image et n’apparaissaient que dans des émissions spécialisées. Nous pouvions assez facilement construire autour d’eux un univers de fiction qui révélait certaines vérités. Il y avait alors un monde caché à découvrir. Aujourd’hui, l’impudeur est la règle, à travers les opérations de “com” ou les apparitions toujours plus nombreuses dans des émissions de divertissement. Le show business a remplacé le politique. En quelque sorte, les hommes politiques essayent de faire le travail à notre place !

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Int. : Travaillez-vous avec les auteurs sur l’évolution à plus long terme des Guignols ?

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Y. L. R. : Nous nous remettons en cause en permanence et envisageons toutes les évolutions possibles. Les discussions de fond avec les auteurs sont quotidiennes ; tout est en effet lié à l’écriture.

L’audimat, souci secondaire… en temps de succès

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Int. : Quels paramètres vous permettent de suivre les performances des Guignols ? Vous concentrez-vous sur l’audimat ou mobilisez-vous d’autres outils de gestion ?

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Y. L. R. : Nous utilisons très peu d’outils de gestion et nous intéressons à peine aux audiences. L’outil qui nous paraît le plus juste est notre satisfaction personnelle. Bien sûr, il est d’autant plus facile de faire abstraction de l’audimat que le succès est au rendez-vous et stable. L’audience des Guignols se situe entre 3 et 3,5 millions de téléspectateurs les bonnes années et entre 2 et 2,5 millions les moins bonnes années. Ce sont des audiences exceptionnelles pour Canal+.

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Int. : Les préoccupations économiques sont-elles prégnantes dans votre travail ?

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Y. L. R. : Ma productrice exécutive s’occupe du financement de l’émission et s’assure que nous respections le budget alloué. Pour ma part, je ne m’occupe donc que de dépenser ! Nous sommes des enfants gâtés de la télévision et de la création, mais sans les caprices : si je n’ai pas les moyens de réaliser quelque chose, je m’y prends autrement, en bricolant. Aujourd’hui, Les Guignols sont une émission profitable pour Canal+ aussi bien d’un point de vue financier que d’image. Si l’audience chutait, la contrainte financière se ferait certainement sentir plus fortement.

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Int. : À l’inverse, si votre audience atteignait 10 millions de spectateurs, cela signifierait-il que vous avez perdu une part de votre identité ?

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Y. L. R. : Il serait impossible, dans le paysage médiatique morcelé d’aujourd’hui, d’atteindre une telle audience. Toutes les chaînes perdent des téléspectateurs. En outre, nous avons la chance, à Canal+, de pouvoir travailler sur la cible des abonnés plutôt que sur l’audience générale.

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Int. : Si vous aviez un différend avec Canal+, d’autres chaînes pourraient-elles être tentées de vous reprendre ?

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Y. L. R. : Le concept des Guignols appartient à Canal+ et est indissociable de sa culture. Il serait hors de question de le livrer à quiconque.

Une indépendance à préserver en permanence

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Int. : Rodolphe Belmer a-t-il un droit de correction sur les textes de l’émission ? Les auteurs s’autocensurent-ils ?

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Y. L. R. : Les auteurs s’autocensurent, mais principalement dans un souci de qualité. De très nombreuses idées sont rejetées parce qu’elles ne sont pas drôles, ne correspondent pas au personnage ou déséquilibrent le JT. Rodolphe Belmer ne porte pas de regard éditorial sur les textes. Il les lit avant diffusion et veille simplement à ce que nous ne dépassions pas les limites de la légalité. Nous travaillons d’ailleurs en étroite relation avec le service juridique de Canal+. Il s’agit pour la chaîne de ne pas perdre de procès contre des personnes ou des marques dont nous nous serions moqués.

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Int. : Avoir des procès est aussi un signe d’indépendance.

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Y. L. R. : À condition de les gagner ! Cela dit, rares sont les personnalités ou les marques qui osent attaquer Les Guignols : cela nuirait à leur image.

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Int. : Lors de l’élection présidentielle de 1995, il a été dit que Les Guignols avaient fait gagner Jacques Chirac parce qu’ils l’avaient rendu sympathique. Comment avez-vous appréhendé cette situation ? Aviez-vous conscience que vous pouviez influencer les votes ?

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Y. L. R. : Je ne pense pas que nous ayons fait élire Jacques Chirac, ni que nous l’ayons rendu sympathique. Il l’était, tout simplement. Rendre Édouard Balladur sympathique, ou Lionel Jospin déconneur aurait été un véritable exploit ! Nous ne sommes que des révélateurs. Notre grande peur est en revanche d’être récupérés, comme lorsque les chiraquiens ont repris en 1995, pour leur campagne, le slogan « Mangez des pommes ». Cela représente un vrai risque de confusion. À l’époque, la notoriété de l’émission était immense et les auteurs très médiatisés. Ils étaient qualifiés de “meilleurs éditorialistes de France”. C’était un réel danger. Comme je l’ai expliqué, notre survie repose en grande partie sur notre anonymat. Quand deux des auteurs, Benoît Delépine et Jean-François Halin, nous ont quittés en 1996, les journaux ont eu tôt fait d’annoncer la fin des Guignols… Nous avons su prouver qu’il n’en était rien.

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Sophie Jacolin

Résumé

Français

Cinq soirs par semaine depuis vingt et un ans, Les Guignols restent fidèles à Canal+, avec une large audience. Leur longévité s’explique notamment par une indépendance d’esprit vis-à-vis de l’entreprise, résultat d’une volonté partagée de préservation d’identité et de pérennité.

Plan de l'article

  1. Les Guignols, une PME de théâtre et de cinéma
  2. Orchestrer des talents pointus et disparates
    1. Les auteurs : les vrais patrons
    2. Les imitateurs : les stars de l’émission
    3. Les marionnettistes : un corps social à préserver
    4. Les marionnettes : le trésor
  3. Entretenir une culture du libre ton
    1. Et les critiques visant la chaîne elle-même ?
    2. Éviter toute compromission
  4. Débat
    1. Rage et risques du direct
    2. L’identité des Guignols : tentative de définition
    3. Une identité qui a pris le temps de se construire
    4. Une identité évolutive
    5. L’audimat, souci secondaire… en temps de succès
    6. Une indépendance à préserver en permanence

Pour citer cet article

Le Rolland Yves, « Les Guignols de l'info : machine rodée et maison fragile », Le journal de l'école de Paris du management, 5/2010 (N° 85), p. 25-30.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2010-5-page-25.htm
DOI : 10.3917/jepam.085.0025


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