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Le journal de l'école de Paris du management

2010/5 (N° 85)


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Le compte-rendu de la séance avec le sociologue Olivier Godechot sur les traders évoque leurs « quasi-droits de propriété sur les actifs de l’entreprise », décrit des formes de chantage collectif permettant l’extorsion de rémunérations abusives et emploie même, à plusieurs reprises, le terme de hold-up. Le monde de la finance serait-il le repaire d’Ali Baba et des quarante voleurs, les traders opérant en réunion, avec préméditation et en abusant de la faiblesse de leurs victimes ? Si tel est le cas, le rapprochement avec le récit de Yazid Kherfi, ancien braqueur, est plutôt troublant. Aux uns, les Porsche et les palais en Italie du Nord. À l’autre, cinq ans de prison.

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Joël Terry, auteur de Policier aux Halles de Paris, explique que « La police de proximité ne traite que ce qui se voit, mais c’est ce qui se voit, notamment les infractions de voie publique, les vols dans les voitures ou les cambriolages, qui génère le plus de sentiment d’insécurité. Quelqu’un qui détourne un million d’euros sur Internet fait beaucoup moins peur que quelqu’un qui donne une gifle à une vieille dame et lui vole son sac à main. » Les méfaits des escrocs en cols blancs, diffus, prenant souvent pour cible des personnes morales et passant par de nombreux intermédiaires qui constituent autant de gants de velours et de soie dissimulant la main de fer, n’ont pas la brutalité des vols avec effraction commis par les cambrioleurs de bas étage. Même si les sommes détournées sont incomparablement plus importantes, ces modernes Arsène Lupin, substituant la ruse à la violence, et d’un niveau intellectuel souvent hors norme, sont beaucoup plus rarement appréhendés et condamnés que les petits voleurs. Ceci tendrait à donner une signification nouvelle à la formule bien connue de Victor Hugo, « Ouvrez une école, vous fermerez une prison »…

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Mais les traders, dont les meilleurs viennent des plus grandes écoles, et singulièrement des grandes écoles françaises, peuvent-ils être réellement considérés comme des sortes d’escrocs en cols blancs ? On pourrait être tenté de voir dans leur activité une illustration moderne du dilemme du mandarin, formulé pour la première fois par Chateaubriand dans Le Génie du christianisme : « Si tu pouvais, par un seul désir, tuer un homme à la Chine et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu’on n’en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir ? » Cliquer sur une souris pour s’approprier des fortunes indûment, mais sans violence visible et sans que l’on puisse jamais vous accuser formellement de vol, n’est-ce pas ainsi que l’on pourrait décrire le métier des traders ?

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En réalité, personne ne le sait. « Je ne vois pas comment on peut démontrer, de façon scientifique, que les algorithmes de trading automatique sont une déviation du marché. N’oublions pas que le marché lui-même est une somme d’opinions », déclare Georges Pauget. L’idée que les traders seraient une sorte de voleurs n’est qu’une opinion parmi d’autres, sur un marché où chacun achète et vend ce qu’il veut librement. Et comme « l’argent est une matière extrêmement stimulante pour la créativité », on voit continuellement apparaître de nouvelles façons de traiter et d’échanger l’argent, « beaucoup trop complexes à appréhender pour le commun des mortels : entre l’argent du porte-monnaie et un swap sur la volatilité d’une action, il y a un monde », comme le souligne Jean-Pierre Aguilar, patron de Capital Fund Management.

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On en revient alors à cette autre formule célèbre de Victor Hugo, « L’homme a un tyran, l’ignorance ». Et la devise des ignorants de ce monde, condamnés à produire des richesses à la sueur de leur front, au risque que d’autres s’en emparent en se contentant d’appuyer sur un bouton, s’apparente à celle des Shadoks : « Il vaut mieux pomper d’arrache-pied, même s’il ne se passe rien, que de risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas »…

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. Ouvrez une école, vous fermerez une prison », Le journal de l'école de Paris du management, 5/2010 (N° 85), p. 45-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2010-5-page-45.htm
DOI : 10.3917/jepam.085.0045


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