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Le journal de l'école de Paris du management

2010/6 (N°86)


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La comparaison entre le rôle du chef d’entreprise et celui du chef d’orchestre peut être tentante, mais probablement pas au sens où tous deux « dirigeraient » quoi que ce soit. Le chef d’orchestre est avant tout au service d’une partition écrite d’avance, dont il ne peut modifier une seule note. Inversement, le chef d’entreprise a généralement le plus grand mal à anticiper et doit constamment improviser. Dans les premières lignes du Syndrome de Peter Pan[1][1] Benjamin Bertrand, Philippe Bodénez, Étienne Hans,..., B. Bertrand, P. Bodenez et E. Hans décrivent ainsi la journée d’un patron de PME : « Se lever tôt le matin, trouver de nouveaux clients, comprendre son marché, résoudre le problème de la climatisation du bâtiment en location-gérance, recruter au pied levé un intérimaire pour partir sur un chantier à l’autre bout du département, rentrer tard chez soi et pester contre l’Urssaf et les impôts qui vous prennent ce qui aurait pu vous permettre de maintenir vos marges. » L’un peut avoir une défaillance et l’orchestre jouera quand même sa partition, l’autre peut diriger son entreprise d’une main de fer... vers la faillite. Aucun des deux n’a vraiment le contrôle de ce qui se passe.

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La comparaison entre l’entreprise et l’orchestre a déjà été mise en œuvre de façon parodique par Jean-Louis Le Moigne dans La modélisation des systèmes complexes (1990). Chacun se rappelle les conclusions saugrenues du consultant chargé d’évaluer l’efficacité organisationnelle de l’orchestre : « On observe que les quatre joueurs de hautbois sont pratiquement inoccupés pendant les neuf dixièmes du temps. Il importe donc de réduire leur nombre et de répartir leurs interventions plus régulièrement sur la durée du concert, de façon à éviter ces pointes toujours coûteuses. De même, les douze violons jouent manifestement exactement les mêmes notes au même moment. Il y a là une duplication intolérable. (…) Les musiciens consacrent beaucoup d’efforts pour jouer des doubles croches. N’y a-t-il pas là un raffinement perfectionniste ? Je recommande que toutes les notes soient arrondies à la croche la plus proche. (…) Est-il utile de faire répéter par les cuivres ce qu’on vient d’entendre par les cordes ? J’estime que l’on pourrait réduire de deux heures à vingt minutes la durée totale du concert en éliminant ces répétitions. »

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Comparaison n’est pas raison, et l’efficacité d’une entreprise n’est pas celle d’un orchestre. Pourtant, le fait d’établir des correspondances est non seulement le fondement de l’art du poète (« La nature est un temple où de vivants piliers?/ Laissent parfois sortir de confuses paroles (…) / Comme de longs échos qui de loin se confondent / (…) Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ») mais aussi la définition de l’intelligence, cette capacité à choisir et à rassembler des éléments apparemment disparates, entre lesquels on établit un lien.

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En réalité, on fait un mauvais procès à la comparaison, qui ne consiste nullement à confondre des choses différentes, mais à rapprocher des éléments présentant des similitudes pour mettre en évidence « des rapports de ressemblance ou de différence ». La comparaison exige donc d’aller au-delà des apparences, au risque de quelques surprises.

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Comparer l’orchestre et l’entreprise pourrait ainsi conduire non à renforcer le chef d’entreprise, mais à l’abolir. Il existe aujourd’hui de plus en plus d’orchestres sans chef, comme l’orchestre de chambre de Prague ou l’orchestre américain Orpheus, et il existe aussi de nombreuses entreprises, technologiques ou ouvrières, coopératives ou simplement participatives, où les décisions sont collectives. Après tout, le mieux est parfois l’ennemi du bien, et comme me disait mon “fruits et légumes” sur le marché : « Qu’y a-t-il de pire que de trouver un ver dans une pomme ? Trouver un demi-ver… »

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui ! elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

[1]

Benjamin Bertrand, Philippe Bodénez, Étienne Hans, “Le patron de PME, ou le syndrome de Peter Pan”, Les Annales de l’École de Paris, Vol. XVI p. 87.

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. Comparaison n'est pas raison», Le journal de l'école de Paris du management 6/2010 (N°86) , p. 44-44
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2010-6-page-44.htm.
DOI : 10.3917/jepam.086.0044.


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