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Le journal de l'école de Paris du management

2011/1 (n°87)


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La lecture des cinq contributions au présent numéro du Journal fait penser aux idées délirantes que Cervantès a prêtées à son héros mythique : élaborer des prévisions financières avec des prévisions météorologiques, fabriquer du cinéma populaire sept fois plus vite que les cinéastes normaux, servir les pauvres en gagnant de l’argent, inonder une région de piscines privées quand la crise économique sévit, inventer des produits rentables avec des savants la tête dans les nuages, tout cela peut être décrit comme des versions contemporaines des romans de chevalerie qui ont troublé la cervelle du maigre chevalier errant de la Renaissance espagnole.

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Don Quichotte n’aurait pas survécu sans son indispensable compagnon Sancho Panza, bonhomme benêt et bedonnant qui ne rêve, quant à lui, que de sous et de tranquillité. Ainsi en est-il du management des féériques aventures en question : il faut payer le personnel, les loyers, les impôts, les factures, rembourser les inévitables dettes, énumération qui suffirait à mettre à mal les plus poétiques enthousiasmes, comme on l’a vu lors de l’explosion des bulles qui jalonnent l’histoire économique des dernières décennies.

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Mais pour se faire une opinion éclairée sur le secret de ces réussites d’alliances entre des poètes et des épiciers, comme on dit, il convient de lire le roman de Cervantès jusqu’au bout. Nos deux compères, après le calamiteux épisode des moulins à vent et mille autres aventures non moins drolatiques, tirent peu à peu parti des rencontres instructives qu’ils font avec des seigneurs éclairés, de distingués marchands arabes, d’habiles marins et commerçants et l’on retrouve Sancho Panza, à la fin du roman, sage gouverneur d’une île, et Don Quichotte, enfin dégrisé, s’installer au soir de son âge dans son village natal entouré de l’estime générale.

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Cette heureuse issue renvoie au thème, fréquemment rencontré à l’École de Paris, des ressorts de l’autorité des patrons dans les entreprises d’aujourd’hui. Jadis, au temps des techniques peu évolutives et des marchés assez bien prévisibles, les bonnes pratiques étaient bien connues et la bonne gestion consistait à y veiller. Aujourd’hui, tout bouge au point qu’il est indispensable de déléguer les décisions à ceux qui savent vite ce qui est important et qui peuvent décider vite. Le chef, à présent, ne commande plus guère : il invente les rêves des autres. Mais il ne suffit pas de rêver. Encore faut-il régler les factures en temps et en heure. Toujours Don Quichotte et Sancho Panza. L’entreprise d’aujourd’hui ressemble ainsi à un moteur thermique selon Sadi Carnot, entre la source chaude des rêves et la source froide du compte de résultat.

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De quoi sont faits les rêves d’aujourd’hui ? Il est malaisé de pénétrer les secrets des âmes, mais la vie économique livre de précieux indices. En l’occurrence, on ne peut manquer de noter le succès des jeux vidéo, sujets de plusieurs réunions récentes de l’École de Paris du management [1][1] Voir par exemple : Nicolas Gaume, « Les défis de la.... Or, on est frappé par les analogies entre les thèmes de ces jeux vidéo et les romans de chevalerie chers à Don Quichotte : mouvements et violences, dragons et donjons, affrontements des preux et des affreux, etc. Il suffit de remplacer les lances et les masses d’armes par des missiles et des lance-flammes pour constater que les rêves sous-jacents sont à peu près les mêmes.

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Le philosophe Michel Foucault, dans son ouvrage majeur Les mots et les choses[2][2] NRF 1975. expliquait l’importance du Don Quichotte parce qu’il s’agissait d’un ouvrage charnière entre le Moyen Âge, où les mots gouvernaient les choses, et l’âge classique, où l’ordre régna entre les deux domaines. Sans invalider cette analyse, la nouvelle interprétation que je suggère ici en fait une représentation romanesque du monde économique qui prend son essor au xxie siècle, celui des rêves à la fois fous et rentables.

Notes

[1]

Voir par exemple : Nicolas Gaume, « Les défis de la créativité partagée », Les Annales de l’École de Paris, volume XII, ou Stéphane Bole, « Comment Nintendo révolutionne le jeu vidéo », Les Annales de l’École de Paris, volume XVI.

[2]

NRF 1975.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Don Quichotte et Sancho Panza », Le journal de l'école de Paris du management, 1/2011 (n°87), p. 7-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2011-1-page-7.htm
DOI : 10.3917/jepam.087.0007


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