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Le journal de l'école de Paris du management

2011/2 (n°88)


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Aujourd’hui, tout est en crise : les finances, le climat, les politiques intérieures de nombreux pays, les relations internationales, les marchés de matières premières, les médicaments, et jusqu’à des institutions discrètes comme le marché de la viande ou conçues comme des monuments de bienfaisance et de sérénité comme la Croix-Rouge.

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La science économique, au temps de mes études dans les années soixante, avait pour référence l’équilibre. Ce paradigme évoque un univers où producteurs et consommateurs, guidés par les coûts et les prix, convergent vers une harmonie générale où les profits, les rémunérations et les satisfactions se stabilisent à des niveaux justes, aussi bien au sens de justesse qu’au sens de justice. Les modélisations mathématiques correspondantes sont jalonnées par des noms illustres tels que Léon Walras (1834-1910), Vilfredo Pareto (1848-1923) et les prix Nobel Gérard Debreu (1921-2004) et Maurice Allais (1911-2010). Ce dernier, en particulier, devant la multiplication des déséquilibres voire des orages observés dans la vie économique de son temps, a rompu de nombreuses lances afin d’obtenir des mesures de discipline internationale pour se rapprocher de l’équilibre théorique, mais il a aussi tempéré ses positions libérales pour tenir compte des crises durables et de leurs dégâts.

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Mais c’est quoi, au juste, une crise ? On pense aussitôt à une rupture d’équilibre, à la remise en cause d’un ordre accepté, à des souffrances nouvelles. Mais regardons de plus près le mot crise. Il vient du grec krisis qui évoque un choix, une décision. On songe à cette exclamation typiquement française devant un désordre de quelque ampleur : « Mais que font les pouvoirs publics ? » Réponse : ils font appel à la justice, laquelle est débordée ou impuissante, faute de lois. Alors ils font voter des lois, d’où une vertigineuse inflation de lois nouvelles, souvent restées lettre morte faute de décrets d’application.

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Seulement, pour rédiger des projets de lois et les voter, encore faut-il avoir des principes, des boussoles idéologiques qui désignent les bonnes directions. Jadis, il y avait de fortes doctrines à droite et à gauche qui fournissaient des indications claires : le marché à droite, l’État à gauche. À voir les effets du marché en Russie et les interventions massives de l’État américain sur les finances en 2008, on a le sentiment que les boussoles politiques ont perdu le nord. Sur des sujets comme l’immigration, entre laisser faire, laisser passer pour avoir de la main-d’œuvre, et restreindre pour éviter chômage et désordres, les pays développés oscillent. Sur les soins médicaux gratuits et la lutte contre les déficits de la Sécu, on bricole sans doctrine bien claire. Où sont passées les certitudes de jadis, les permanences qui rassuraient ? Auraient-elles disparu, au profit d’un monde chaotique, un monde, non pas de nomades, car le vrai nomade porte en lui-même ses certitudes [1][1] Cf. “Les nomades et les errants”, Journal de l’Ecole..., mais d’errants sans feux ni lieux ?

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Il reste à mon avis deux repères sûrs : dans l’universel anonyme et dans l’authenticité locale. Un exemple du premier type : la marine marchande était traditionnellement le règne d’aventures singulières et poétiques. Aujourd’hui, elle est assurée pour l’essentiel par des porte-conteneurs géants qui font le tour de la terre avec une régularité d’horloge. Ainsi de la Poste, des télécommunications, d’Internet, des transports aériens, de l’électricité, etc. À l’autre extrémité, je crois à l’immortalité de la boulangerie française, notamment le dimanche matin, du pub anglais tous les soirs, des bistrots partout en Europe (mais chacun les siens), et des innombrables églises, temples, mosquées, pagodes, dont l’inébranlable pérennité est suggérée par la renaissance quasi instantanée des églises orthodoxes de Russie après la chute du mur de Berlin.

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Autrement dit, pour reprendre une distinction que j’ai proposée naguère [2][2] Cf. “Essai sur le dur et le mou”, La Jaune et la Rouge...., il n’y a plus de permanences que dans l’extrêmement dur, ou dans l’extrêmement local. Entre les deux, la crise sera la norme.

Notes

[1]

Cf. “Les nomades et les errants”, Journal de l’Ecole de Paris du Management n° 15. Janvier/février 1999.

[2]

Cf. “Essai sur le dur et le mou”, La Jaune et la Rouge. Juin-juillet 1985.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Crises et permances », Le journal de l'école de Paris du management, 2/2011 (n°88), p. 7-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2011-2-page-7.htm
DOI : 10.3917/jepam.088.0007


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