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Le journal de l'école de Paris du management

2011/3 (n°89)


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Ce numéro nous apprend que Claude Fauquet a fait gagner les nageurs français en les faisant rêver de podiums ; que Veolia débusque de jeunes innovateurs improbables ; qu’il existe des industriels en France qui exportent sur la terre entière, que le Guide Michelin, objet culturel franco-français aux antipodes des normes japonaises, s’est vendu comme des petits pains à Tokyo. Qui aurait pu prévoir tout cela ?

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Ces défis à la raison nous alertent sur le fait que la raison ne saisit que les choses qui se reproduisent. C’est le culte des invariants. Mais quand fait irruption un rêve enthousiasmant, toutes les permanences sont déjouées et les sujets deviennent tout autres.

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Un film rencontre un succès mérité depuis quelques semaines, Le discours d’un roi. Le malheureux Georges VI était affecté d’un bégaiement qui lui interdisait a priori toute intervention publique. Il l’a vaincu. Cet épisode authentique ressemble à la métamorphose du général de Gaulle, orateur timide, mécanique, ennuyeux en 1945, prodigieux tribun vingt ans plus tard. Harry Truman, obscur provincial devenu par hasard président des États-Unis, restera dans l’Histoire l’homme d’Hiroshima et du plan Marshall, et l’on n’oublie pas que son légendaire prédécesseur Roosevelt était paraplégique.

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Cette opposition entre la raison et le rêve vient nourrir le débat sur la formation professionnelle, et en particulier l’enseignement du management. De bons esprits veulent nous persuader que puisque beaucoup de patrons américains sont titulaires d’un Master in Business Administration (MBA), il est urgent d’enseigner les matières en cause à nos futurs chefs d’entreprise français, ce qui est largement entrepris dans nos Écoles de commerce, mais très peu dans les Écoles d’ingénieurs. Mais quand on prend connaissance des manuels en question, on ne peut manquer d’être frappé par la pauvreté conceptuelle du contenu, mais aussi par la vitesse avec laquelle ces contenus se démodent et se succèdent. Faut-il pour autant en conclure que les étudiants américains perdent leur temps dans les business schools ? Leurs défenseurs pourraient à bon droit nous interroger sur l’utilité pratique des montagnes de mathématiques que l’on fait absorber à nos candidats aux concours des Grandes Écoles. La réponse tient dans une constatation simple : chacun son rêve. L’étudiant américain va mimer, par la célèbre méthode des cas, les attitudes des grands patrons avec lesquels il rêve de rivaliser, tandis que l’étudiant français rêvera de prouver qu’il est aussi capable que les vedettes des affaires de son pays, pour la plupart formés dans les fameuses Grandes Écoles, de maîtriser l’algèbre et l’analyse mathématique.

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À quoi l’on pourra me rétorquer qu’il y a tout de même de bonnes idées à retirer d’un cours de stratégie ou d’un cours de marketing. Je n’en disconviens pas. Mais en quoi consiste un tel enseignement ? Typiquement, en soixante heures de cours magistraux étalés sur un semestre ou une année universitaire. Mais soixante heures, c’est le temps disponible en une seule semaine si l’on est passionnément désireux de s’approprier le contenu correspondant.

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C’est sans doute le raisonnement que font nos amis britanniques lorsqu’ils confient des postes de responsabilité à des cadres formés à tout autre chose : une direction commerciale à un historien, la direction d’une usine à un juriste, une DRH à un linguiste, etc. Si c’était cela leur rêve, il y a fort à parier qu’ils le feront très bien.

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Non pas que la formation soit inutile. Le philosophe Alain a professé [1][1] Alain, « Bonnes places », Propos du 2 septembre 19... : « Tous les travaux se ressemblent ; c’est esprit et volonté qui cire un parquet ; c’est esprit et volonté qui apprend le latin ou l’hébreu. Je dirai même qu’un licencié balaiera mieux qu’un autre, s’il s’y met. »

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Voila pourquoi les MBA américains et les ingénieurs français font de bons managers, s’ils s’y mettent.

Notes

[1]

Alain, « Bonnes places », Propos du 2 septembre 1921.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. La raison et le rêve», Le journal de l'école de Paris du management 3/2011 (n°89) , p. 7-7
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2011-3-page-7.htm.
DOI : 10.3917/jepam.089.0007.


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