Accueil Revues Revue Numéro Article

Le journal de l'école de Paris du management

2011/5 (n° 91)


ALERTES EMAIL - REVUE Le journal de l'école de Paris du management

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 45 - 45
1

Une phrase comportant trop de négations ou d’oppositions successives, par exemple « Je ne conteste pas que personne ne puisse prétendre qu’il n’y a pas d’abus et je ne nie pas non plus qu’on ne puisse s’opposer à la proscription de ces abus sans commettre une grave injustice », est toujours un peu difficile à comprendre.

2

L’expression « dumping social à rebours », employée par les concurrents de Danone pour dénoncer le programme Dan Cares, peut être assimilée à une double négation ou même à une double contradiction dans les termes. Elle mérite une petite exégèse.

3

Le terme anglais de dumping date de 1883 et désigne, en économie, le fait d’« exporter ou mettre sur le marché une grande quantité de biens à bas prix », avec pour objectif d’éliminer les concurrents et de conquérir des parts de marché. Lorsque les produits sont vendus à perte, cette pratique est illégale.

4

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le dumping social ne consiste pas à donner une dimension caritative au fait de céder les marchandises à bas prix. En l’occurrence, celles-ci sont vendues au prix du marché, mais, selon un rapport du Parlement de 2000, en « violant, contournant ou dégradant le droit social en vigueur – qu’il soit national, communautaire ou international – afin d’en tirer un avantage économique notamment en termes de compétitivité ». À proprement parler, il s’agirait donc plutôt d’un dumping anti-social.

5

Certains contestent cependant cette analyse. Estimant que donner du travail aux habitants des pays émergents est la meilleure garantie de voir évoluer, à terme, leur niveau de protection sociale, ils reprochent aux promoteurs du concept de dumping social de n’être que des égoïstes et, sous couvert de protestations moralisantes, de ne songer qu’à protéger leurs propres emplois au détriment du développement des pays pauvres. En ce sens, le dumping serait bel et bien social.

6

Qu’en est-il du « dumping social à rebours ? » Le programme Dan Cares visé par cette formule consiste à offrir une couverture santé de base aux 60 000 salariés des filiales du groupe situées dans les pays émergents, pour la plupart dépourvus de toute protection. Ce faisant, Danone augmente le coût du travail (d’environ 15 % en Indonésie, par exemple), ce qui, sur un plan strictement arithmétique, semble susceptible de dégrader ses marges et donc de bénéficier à ses concurrents. L’expression à rebours signifierait alors qu’il ne s’agit plus de dumping anti-social mais d’anti-dumping social.

7

Il s’avère toutefois que la hausse du coût du travail liée à cet anti-dumping social est aussi contagieuse que l’était la baisse des coûts associée au dumping social. Les salariés des entreprises concurrentes se mettent à réclamer la même protection sociale que ceux de Danone. Ces entreprises sont alors également menacées d’une dégradation de leurs marges, d’autant plus difficile à contrôler qu’elles n’en ont pas pris l’initiative. Le « dumping social à rebours » se comprend alors comme de l’anti-dumping anti-social. Dans la mesure où il est censé éroder fortement les marges, il peut être considéré comme du dumping économique.

8

Danone constate cependant que le fait d’assurer à tous les salariés une protection santé tend à accroître fortement leur productivité et donc les résultats économiques du groupe. Le dumping social, à rebours ou pas, cède alors la place – s’il est permis de risquer un nouvel anglicisme – à une sorte de doping social. Les concurrents de Danone, contraints de le suivre dans cette voie, devraient, eux aussi, bénéficier de l’amélioration de leurs rendements.

9

Peut-on rêver que cette inversion de la spirale du moins-disant social se traduise à l’avenir par une compétition incessante pour améliorer la couverture médicale et sociale des travailleurs du monde entier, rendant au passage définitivement obsolète le concept de dumping social, écrasé, comme une baleine échouée, par le poids de ses propres contradictions ?

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui ! elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'Escalier. Le dumping social à rebours », Le journal de l'école de Paris du management, 5/2011 (n° 91), p. 45-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2011-5-page-45.htm
DOI : 10.3917/jepam.091.0045


Article précédent Pages 45 - 45
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback