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Le journal de l'école de Paris du management

2011/6 (n° 92)


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La vengeance des notices

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L’une des différences majeures entre nos enfants et nous, c’est que, lorsqu’ils achètent un nouvel objet – forcément avec de l’infor- matique dedans – ils ne lisent jamais la notice. Ils le prennent en main : ils le tournent dans tous les sens, tapotent les touches, font confiance à leur intuition et apprennent à s’en servir presque instantanément. Il y a une quinzaine d’années, cette façon de procéder était inenvisageable : non seulement les appareils étaient inutilisables sans notice, mais les notices étaient inutilisables sans ingénieur. Depuis, la loi du marché a obligé les ingénieurs à se préoccuper d’ergonomie et pour cela à traduire la complexité de leurs savoirs dans le langage de la simplicité et de l’intuition. Résultat, alors que notre civilisation occidentale est issue des religions du Livre, nous ne lisons même plus la notice de notre décodeur TV.

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Avec la multiplication de ces objets sans notices, nos enfants sont immergés dans une forme nouvelle de nature. La nature " naturelle ", aux lois mystérieuses et impénétrables, recule de plus en plus au bénéfice d’une nature " artificielle ", qu’on peut mettre à son service par simple effleurement. Les téléphones mobiles savent déjà reconnaître en quelques secondes une musique diffusée dans un magasin. Demain, quand nous nous promènerons dans les champs, ils pourront nous indiquer quel oiseau est en train de chanter et quelle est la forme de son nid, ou le nom des plantes qui couvrent le talus et les propriétés de leurs racines et de leurs fleurs.

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Quand les objets ne peuvent pas être utilisés de façon simple et intuitive, les consommateurs s’en détournent. De moins en moins de jeunes, par exemple, se donnent la peine de passer leur permis de conduire, même lorsqu’ils en ont les moyens. L’apprentissage du code de la route et de la conduite leur paraît trop fastidieux. S’ils vivent en milieu urbain, ils préfèrent se passer de voiture. Sans doute attendront-ils, pour se servir d’une automobile, qu’il suffise de lui chuchoter le lieu de destination et qu’elle se débrouille pour les y conduire.

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Au centre de la nature artificia- lisée qui nous environne, subsiste néanmoins un objet naturel plein de bugs et, dans le fond, assez peu ergonomique : notre propre corps, soumis à d’agaçantes maladies et autres sautes d’humeur. Mais le bras de fer est désormais engagé entre nature naturelle et nature artificielle, y compris au plus intime de nous-mêmes. Une fois que le décryptage des codes génétiques aura été industrialisé et étendu à toutes les espèces vivantes, jusqu’à la plus infime des bactéries, et que l’ensemble des informations médi- cales générales et individuelles sera informatisé, il deviendra enfin possible de mettre un peu de simplicité dans nos relations avec notre corps. Au moindre malaise ou état d’âme, il suffira d’une commande vocale pour lancer un petit check-up qui sera effectué par un nano-laboratoire interne. Une fois la source du mal identifiée, le même laboratoire pourra y remédier par un traitement parfaitement personnalisé et sans aucun effet secondaire.

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Sommes-nous sur le point de revenir au Jardin d’Eden originel, où il suffisait de tendre la main pour subvenir à tous ses besoins ? Il est à craindre que, comme Moïse aux portes de la Terre Promise, nous ne fassions qu’apercevoir de loin ce pays où coulent le lait et le miel. Servis comme des êtres tout-puissants par nos objets sans notices, nous sommes traités comme des chiens par l’éco- nomie globalisée qui, après avoir délocalisé notre industrie et notre R&D, va probablement attirer sous d’autres cieux les meilleurs de nos cerveaux et continuer d’aspirer nos capitaux vers des paradis hors d’atteinte. Il nous restera alors à fouiller nos archives, à la recherche d’anciennes notices, pour essayer de comprendre à quel moment nous avons appuyé sur le mauvais bouton…

Plan de l'article

  1. La vengeance des notices

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier », Le journal de l'école de Paris du management, 6/2011 (n° 92), p. 44-44.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2011-6-page-44.htm
DOI : 10.3917/jepam.092.0044


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